Le grondement d'une voiture se fit entendre au-delà de la porte. Le visage encore rouge, Roel et Alicia se reprirent en hâte, et Anna, tout excitée, ravala ses émotions. L'atmosphère romantique qui s'était installée creva comme une bulle, remplacée par la gravité.
Roel épia au-dehors, les yeux plissés, et vit une somptueuse voiture noble s'engager lentement dans la cour.
Cloc cloc, cloc cloc !
Le martèlement rythmé des sabots résonnait avec netteté, et ce son avait quelque chose d'étonnamment apaisant dans cette atmosphère tendue. L'apparition du cheval blanc, en revanche, fit se contracter légèrement les pupilles de Roel.
Un Cheval aux Ailes de Givre, hybride du pégase mythique et de la licorne. Une bête de haute naissance, dont il n'existait que très peu de spécimens en ce monde. Il était d'ordinaire impossible d'en voir hors de la Capitale Sainte — et rares étaient ceux qui songeraient à en élever.
Les Chevaux aux Ailes de Givre affichaient des qualités exceptionnelles, très supérieures à celles des autres montures, mais leur caractère était exécrable, en raison même de leur noble sang.
Les pégases étaient des êtres de légende, réputés montures des anges ; les licornes, elles, étaient de fieffées libertines qui ne laissaient monter sur leur dos que les plus pures jeunes filles. Les légendes racontaient que les Chevaux aux Ailes de Givre avaient jadis prêté allégeance aux Hauts Elfes à une condition d'une impudence inouïe : « Satisfaites toutes nos exigences. »
Exactement. Ils voulaient tout !
Ils exigeaient ceux qui portaient la lignée des anges ; ils exigeaient les plus pures jeunes filles ; leurs exigences n'avaient pas de fin !
Ils se targuaient de posséder le sang de deux créatures mythiques, mais la vérité, c'est qu'ils n'égalaient ni le pégase ni la licorne. Il leur était théoriquement possible d'éveiller les deux lignées dans leur forme la plus pure et de devenir ainsi la plus grande monture du monde, cumulant les pouvoirs des deux créatures — mais cela restait de la théorie. À ce jour, nul n'avait jamais vu un Cheval aux Ailes de Givre aussi redoutable.
Cela dit, peu de maisons pouvaient se permettre de les atteler à une voiture ; ou plus exactement, une seule le pouvait.
En prenant conscience de ce fait, Roel se raidit. Il leva les yeux et aperçut l'emblème bien visible sur le flanc de la voiture : un blason orné d'un bouclier impénétrable frappé de deux ailes croisées, appelé le Gardien aux Ailes Radieuses.
Ce blason n'appartenait qu'à une seule maison de la Théocratie de Saint-Mésit : la famille royale, les Xeclyde.
Comme son nom l'indiquait, la Théocratie de Saint-Mésit était un pays où politique et religion s'entremêlaient. Le chef de la maison Xeclyde était à la fois l'empereur du pays et le pape de l'Église. Il dirigeait l'Église de la Déesse de la Genèse, qui vénérait la Déesse de la Création, Sia.
L'Église de la Déesse de la Genèse comptait la plus vaste communauté religieuse de ce monde, ses fidèles répartis sur tout le territoire humain, son influence comparable à celle de l'Église catholique romaine en Italie sur Terre. Ses enseignements marquaient profondément le mode de vie de ses fidèles.
Une seule maison exerçait une autorité incontestée sur cette religion immense aux fidèles innombrables : les Xeclyde.
En principe, une maison unique n'aurait jamais dû pouvoir avaler pareil gâteau à elle seule. Il devait forcément se trouver des organisations ambitieuses et avides de pouvoir pour en réclamer une part, exigeant par exemple que la fonction pontificale tourne entre les grandes puissances, ou une meilleure répartition du pouvoir religieux.
Mais les faits étaient là : les Xeclyde avaient gardé une main de fer sur l'Église de la Déesse de la Genèse depuis mille ans, et il n'y avait qu'une seule raison à cela — les Xeclyde avaient hérité de la Lignée Angélique.
Les anges passaient pour avoir assisté Sia durant la Première Époque, et on les disait la race la plus proche des dieux. Y avait-il au monde quelqu'un de plus légitime pour diriger la religion vouant un culte à Sia que les descendants des anges ?
Aussi importante fût-elle, la légitimité n'était que la cerise sur le gâteau. Elle ne suffisait pas à préserver quoi que ce soit pendant mille ans. La clé de la domination continue des Xeclyde était bien plus brutale : la puissance pure.
En ce monde, les lignées ne servaient pas seulement à se vanter de son père et de son grand-père. Non, c'étaient de véritables symboles de puissance. La Lignée Angélique connaissait bien des variations, mais une chose était certaine : cette lignée était garantie de rang Or, pour peu qu'on parvienne à l'éveiller.
C'était plus qu'assez pour assurer la pérennité de leur lignage. Quiconque se réincarnait dans cette famille pouvait jouir d'une vie de réussite prédestinée, comme le protagoniste d'un roman.
Eh, quelle chance.
songea Roel en retirant précipitamment l'Emblème de Gloire épinglé sur sa poitrine.
« Monsieur mon frère ? »
Alicia cligna des yeux, surprise par son geste.
Mais il n'y avait pas le temps de parler. La voiture s'était déjà immobilisée, et les domestiques se précipitaient pour ouvrir ses portes dorées. Trois personnes en descendirent.
La première était le père de Roel, le marquis Carter.
La deuxième, un homme aux cheveux d'or, à la carrure massive et au visage grave.
La troisième, une jeune fille.
…
« Soyez le bienvenu, Votre Altesse Kane. Je suis Roel Ascart. J'entends depuis longtemps mon père vanter vos exploits, et c'est un honneur de vous rencontrer aujourd'hui. »
Dans le hall du manoir, Roel salua l'homme aux cheveux d'or en levant vers lui de grands yeux pétillants d'une admiration toute enfantine. Son jeu était quasi parfait ; personne n'y aurait trouvé le moindre défaut.
Le marquis Carter fut un peu interloqué de voir Roel se comporter de façon aussi inhabituelle, mais l'homme aux cheveux d'or à ses côtés éclata d'un rire tonitruant.
« Hahaha, Carter. Je n'aurais jamais cru qu'un type comme toi dirait du bien de moi ! »
Le commandant de l'Ordre des Chevaliers Saints, Kane Xeclyde, était flatté. Il ne pensait pas que le Grand Mage Carter, qui s'opposait si souvent à ses propositions, le louerait devant son enfant.
Devant l'admiration rayonnante sur le visage sincère de Roel, Kane ne put concevoir le moindre soupçon à son égard.
Roel, en tant que noble, était certes censé savoir manier les amabilités, mais il était aussi à un âge où il est normal qu'un enfant voue une profonde révérence aux chevaliers valeureux. Quel gamin n'a jamais rêvé de devenir un chevalier élégant et de sauver une princesse des griffes d'un dragon maléfique ?
… Cela dit, il faut reconnaître qu'en ce monde, les chances étaient bien plus grandes que ce soient les princesses qui fassent le sauvetage.
Kane examina Roel une seconde fois et se conforta dans son impression.
Ah, quel jeune homme droit et honnête !
Le prince Kane hocha la tête, très satisfait, puis tourna son regard vers Alicia. Celle-ci releva légèrement sa jupe et fit la révérence, avec des gestes aussi gracieux que ceux d'une véritable princesse.
« Je suis Alicia Ascart, fille adoptive du marquis Carter. C'est un plaisir de vous rencontrer, Votre Altesse Kane. »
La salutation d'Alicia était polie, mais on sentait derrière ses mots une froideur hautaine. Cela ne semblait pas délibéré de sa part ; c'était plutôt sa disposition naturelle. Kane, malgré sa longue expérience des êtres les plus divers, fut un peu surpris de voir de tels airs chez une enfant.
« Cette enfant… je vois. »
Kane observa Alicia un moment encore, puis une idée lui traversa l'esprit ; son regard passa brusquement de la surprise à la gravité. Il tendit la main et ébouriffa doucement ses cheveux soyeux.
« Tu dois être l'enfant de Larthe.
— V-vous connaissez mon père ?
— Bien sûr, c'est moi qui l'ai formé ! »
Kane se frappa la poitrine comme un fier militaire, avant de pousser un profond soupir. Il se tourna ensuite vers Carter.
« Tu as bien agi. Prends soin d'elle.
— Ne t'en fais pas, je ne décevrai pas Larthe. »
Les deux hommes hochèrent la tête d'un commun accord. Tout en regardant Alicia, Kane se souvint soudain de quelque chose et fit signe de la main : « Viens ici, Nora. Rencontre tes nouveaux amis. »
Une silhouette magnifique s'avança en silence. C'était une jeune fille aux cheveux d'or et aux yeux couleur de saphir, dont la présence rivalisait avec l'éclat du soleil.
« Nora Xeclyde. C'est un plaisir de faire votre connaissance à tous les deux. »