Roel eut un mauvais pressentiment.
De l'autre côté de la table, une jeune fille aux cheveux auburn lui adressait un regard des plus menaçants. S'il devait vraiment le décrire en mots, ce serait comme une bête affamée apercevant de la nourriture, ou un joueur complètement ruiné trébuchant sur de l'or au bord de la route. En tout cas, c'était glaciale !
« Attendez un instant, Mademoiselle Charlotte. Je pense qu'il faut d'abord que vous vous calmiez un peu. »
Sentant vivement que la situation tournait mal, Roel s'empressa d'intervenir pour couper court à la ligne de pensée de Charlotte, quelle qu'elle soit. Des années passées à gérer Nora avaient aiguisé son sens du danger. Il prit le temps de réfléchir à la situation avant de prendre la parole.
« Nous devrions d'abord remettre nos priorités en ordre. Le but de cette entrevue est d'examiner nos fiançailles ; l'incident de la Flotte Dorée n'est qu'un accident, une simple parenthèse. Les chances qu'il se reproduise sont infimes. »
« Je vois. En d'autres termes, vous dites qu'il faut augmenter les cas de test pour compenser le taux d'échec élevé ? »
« Ce n'est pas ce que je veux dire ! En premier lieu, je ne pense pas être obligé de vous aider dans cette affaire, non ? »
Roel se prit le front, sans voix. Inopinément, son refus ne fit qu'entraîner un sourire sinistre sur le visage de Charlotte. L'instant d'après, son expression changea brusquement, et elle porta la main à son visage pour essuyer ses « larmes ».
« Monsieur Roel, je n'aurais jamais cru entendre de votre part des paroles aussi cruelles ! »
« Ah ? »
« Vous m'avez fait déclarer notre amour devant tant de gens par l'Arbitre du Destin, et pourtant, vous ne daignez même pas m'aider pour cette petite requête ! »
« A-a-attendez un instant ! Arrêtez ! Arrêtez de dire n'importe quoi ! »
L'acteur chevronné Roel était complètement déstabilisé par le numéro de pleurs improvisé de Charlotte. Une demi-heure plus tôt, c'était lui qui jouait l'homme vaillant luttant pour défendre l'honneur de sa maison. Une demi-heure plus tard, il se retrouvait dans le rôle d'un salopard profitant de sa fiancée fragile.
« Monsieur Roel, avez-vous oublié l'amitié forgée par nos ancêtres lorsqu'ils unirent leurs forces pour affronter un ennemi commun ? J-je sais que tous les hommes sont faibles face à la luxure et à la cupidité… Pour l'honneur de nos ancêtres, je suis prête à sacrifier mon corps et mes biens pour vous combler. Mais en échange, ne pouvez-vous pas au moins accéder à cette unique demande ? »
« Je… Vous… »
Roel pointa un doigt tremblant sur la jeune fille qui pleurait devant lui, mais il fut incapable de trouver les mots pour la réfuter. Il n'avait jamais imaginé que cette demoiselle à l'allure si noble puisse avoir un côté aussi perfide. Ses faux semblants de larmes paraissaient si authentiques que quiconque observait la scène aurait cru qu'il en profitait !
« Je-je vous préviens, n'allez pas trop loin ! Vous et moi savons pertinemment les circonstances de nos fiançailles. Il y a à peine une demi-heure, vous essayiez encore de me corrompre avec de l'argent pour les faire annuler ! »
« Oui, et je me repens de ma folie à présent. D'ailleurs, je n'ai pas réellement l'autorité d'annuler nos fiançailles de mon propre chef. »
Charlotte posa lentement sa main, qui essuyait encore ses fausses larmes un instant plus tôt, pour dévoiler le sourire d'une femme d'affaires machiavélique. Elle scruta le visage figé de Roel avant de remarquer avec intérêt.
« Comme vous le savez, les conditions du marché sont déterminées par les forces de l'offre et de la demande. J'ai fait une mauvaise évaluation plus tôt et j'ai failli gaspiller 500 000 pièces d'or pour rien. Je vous assure que je ne referai pas la même erreur.
« Monsieur Roel, quelle est votre impression actuelle à mon sujet ? »
Charlotte rejeta une mèche de ses cheveux auburn derrière son oreille tout en fixant Roel d'un regard pétillant de séduction. Cette soudaine effusion de charme fit battre le cœur de Roel plus vite, mais ses yeux perçants repérèrent la courbe suspecte au coin de ses lèvres.
Tss, cette femme !
« Vous demandez ma première impression de vous ? Mademoiselle Charlotte, êtes-vous certaine de vouloir entendre la vérité ?
— Bien sûr.
— Alors je vais être parfaitement franc. Mademoiselle Charlotte, je ne nie pas que vous soyez irréprochable en apparence, mais je crois personnellement que c'est l'intérieur qui compte. Je préfère de loin quelqu'un qui possède une beauté intérieure, pas quelqu'un qui tire du plaisir à se moquer des autres. »
Face à la critique acérée de Roel, Charlotte pouffa discrètement derrière sa main avant de répondre brièvement.
« Monsieur Roel, vous avez une apparence qui peut charmer bien des jeunes filles, mais c'est dommage que vous ne soyez pas mon genre. Et en parlant de beauté intérieure, je trouve ironique que quelqu'un qui a tenté d'extorquer de l'argent à sa fiancée lors de leur première rencontre me critique. »
…
Tss, c'est une sacrée dure à cuire, celle-là !
En regardant Charlotte, Roel réalisa tardivement que les renseignements qu'il avait réunis dans sa vie précédente n'étaient d'aucune utilité ici. Charlotte avait la capacité d'ajuster son personnage selon son interlocuteur. Sa personne initiale, distante mais polie, était encore gérable, mais maintenant qu'elle s'était transformée en diablesse à la langue bien pendue, il se retrouvait soudainement mis en difficulté.
« Je vois. Mademoiselle Charlotte, il semble que nous ayons tous les deux une horrible impression l'un de l'autre.
— En effet. Je suis un peu embarrassée d'avoir en fait un point commun avec vous.
— Fils de banshee ! Vous m'insultez directement maintenant, c'est ça ?
— Il en va de même pour vous, Monsieur Roel. Vous venez de me dire en face que je ne vous plais pas. Je dois dire que c'est la première fois de ma vie que j'entends de tels mots. »
Charlotte souleva doucement sa tasse de thé avec un sourire décontracté, mais son sourire n'atteignait ni ses yeux ni son ton. Roel s'efforçait lui aussi de garder un sourire et de paraître le plus détendu et élégant possible.
En résultat, ils en restèrent tous deux à se dévisager à travers la table pendant un long moment avant que Charlotte ne finisse par soupirer doucement.
« Il semble que nous puissions tous deux convenir qu'il est nécessaire d'annuler les fiançailles.
— En effet. Je ne parviens pas à imaginer une vie avec vous.
— Et si nous faisions un pas de côté pour voir cela comme un échange ?
— … Que voulez-vous dire par là ?
Roel regarda Charlotte avec méfiance, comme un client se méfiant d'une femme d'affaires sans scrupules. Cette dernière, cependant, ne prêta aucune attention à son attitude excessive et continua.
« Pendant la période de nos fiançailles, vous m'aiderez à découvrir des indices sur mes ancêtres. En échange, je vous offrirai une aide financière. Qu'en pensez-vous ?
— Essayez-vous de m'embaucher, là ?
— Vous pouvez le voir comme ça aussi. Exploitons nos fiançailles temporaires à leur plein potentiel et réalisons une situation gagnant-gagnant. Ne trouvez-vous pas que c'est bien mieux ainsi ? »
Les lèvres de Charlotte se relevèrent avec assurance, exprimant sa certitude que Roel accepterait ses conditions. Voyant cela, Roel claqua la langue, agacé, mais il n'eut d'autre choix que d'acquiescer à ce que Charlotte venait de dire.
Le fiancé de Charlotte Sorofya — même temporaire, les jeunes nobles de tous les pays se bousculeraient pour obtenir ce poste. Sous cet angle, Roel, en tant qu'homme, pouvait être considéré comme plutôt chanceux. Ce n'était en fait pas si mauvaise idée de venir en aide à Charlotte, ne serait-ce que pour la bonne volonté des Sorofya, même sans l'argent.
C'était juste qu'il servait de seigneur de fief par intérim, et si sa charge de travail avait considérablement diminué au fil des années, il n'était, en aucun cas, libre.
Tandis que Roel hésitait encore sur cette question, une aura familière l'enveloppa soudain, et la voix de Grandar résonna à ses oreilles.
« Acceptez son marché. C'est une bonne opportunité pour vous de faire une percée. »
…
Même le grand gaillard lui recommandant de faire ainsi, le visage de Roel se crispa, tiraillé. Il fallut un long moment avant qu'il ne finisse par acquiescer à contrecœur.
Il était effectivement bloqué au Niveau d'Origine 5 depuis bien trop longtemps. Même sans que Grandar ne le pousse, il commençait à s'inquiéter de ce goulot d'étranglement. Si cette affaire pouvait vraiment lui donner l'élan nécessaire pour percer…
« Comment comptez-vous me rémunérer ? Et si j'échoue à trouver le moindre indice malgré un long travail ?
— Oui, je reconnais cette possibilité. Alors, pour stimuler votre motivation, je vous paierai par acomptes.
— Des acomptes ?
— C'est exact. Par exemple, tenez ma main.
— Hein ? Mademoiselle Charlotte, vous ne pensez tout de même pas pouvoir me donner des ordres comme à un domestique juste en dépensant un peu d'argent, non ? Je suis…
— 1000 pièces d'or. »
L'instant où la jeune fille aux cheveux auburn lâcha son offre, Roel se figea sur place. Il ne lui fallut qu'un instant pour se redresser et changer de ton.
« La sincérité est la clé des affaires. Il est tout à fait normal que je fasse de mon mieux pour vous si j'accepte votre argent. Comme vous l'avez dit, c'est une situation gagnant-gagnant. Pour notre but commun, je suis prêt à me sacrifier un peu.
— Après tout, ce n'est que se tenir la main ? Prenez-la, je vous en prie ! »