Depuis qu'elle avait pris conscience de ses sentiments pour Roel, un problème hantait Nora : s'ils venaient vraiment à se mettre ensemble, ils risquaient de se retrouver dans une relation à distance.
Elle était extrêmement occupée par ses responsabilités en tant que princesse de la Théocratie et par son travail au sein de l'Ordre des Chevaliers Saints. Cela la contraignait à séjourner fréquemment soit à la Capitale Sainte, soit au siège de l'Ordre. De son côté, Roel, en tant qu'héritier de la maison Ascart, devait demeurer dans le fief Ascart.
Un problème évident en découlait.
Les sages d'autrefois avaient dit un jour : « qui tue doit s'attendre à être tué », et Nora croyait que cet adage s'appliquait aussi au vol. Elle avait parfaitement conscience de chercher à dérober Roel à Alicia, et cette prise de conscience la rendait d'autant plus méfiante envers quiconque tenterait la même chose. Qui plus est…
Nora posa un regard sur le visage de Roel, que la lumière parfaite créée par la paire d'ailes derrière lui mettait encore plus en valeur, et son cœur se mit à battre de plus en plus vite. Roel avait le genre de visage qui attirait l'attention superflue du sexe opposé, et le fait qu'il ait une sœur adoptive incroyablement adorable à ses côtés ne faisait qu'aggraver sa situation.
Elle aurait dû être folle pour baisser sa garde dans une telle situation !
Savoir qu'il faut se prémunir contre un voleur est la partie facile ; la difficile, c'est de trouver comment s'y prendre.
Même avec l'assurance de Nora, elle ne pensait pas pouvoir envoyer des étincelles par télépathie à une si longue distance. Sa solution lui vint inattendument du Don de Couronne.
Elle se moquait éperdument des deux sorts suivants, mais le premier fit briller ses yeux. Un simple changement de perspective, et le sort qui préoccupait le moins Roel s'avéra être celui qu'elle préférait.
Grâce au premier effet du Don de Couronne, elle pourrait projeter une hologramme et rencontrer Roel une fois tous les sept jours. En comptant les passages au manoir Ascart lors de ses déplacements entre la Capitale Sainte et l'Ordre des Chevaliers Saints, elle avait de bonnes chances de le voir cinq fois par mois !
Cinq fois ! C'était bien plus que la fréquence de leurs rencontres ces derniers mois ! En tant qu'impératrice en devenir, le mariage de Nora aurait des répercussions dans toute la Théocratie, ce qui signifiait que ses fiançailles et son mariage devaient être soigneusement planifiés pour éviter toute instabilité. Il lui faudrait probablement plusieurs années avant de pouvoir demander officiellement Roel en mariage.
En d'autres termes, elle n'avait qu'à veiller sur lui de près pendant les prochaines années.
Ces pensées ne firent qu'élargir le sourire sur le visage de la Petite Demoiselle Ange.
Elle regarda Roel, qui était visiblement profondément ému par cette affaire, et ne put s'empêcher de ressentir une pointe de culpabilité… bien que celle-ci fût éclipsée par son excitation et ses désirs grandissants.
'C'est vraiment… Ah, cette expression de confiance absolue, sans la moindre once de doute à mon égard. C'est un adorable petit animal de compagnie qu'on ne peut s'empêcher de vouloir tourmenter.'
Le visage de Nora s'empourpra vivement. Elle savait qu'elle ne pouvait pas attirer Roel dans ses bras sous tant de regards, aussi fit-elle de son mieux pour se contrôler. Heureusement, le tumulte qui régnait dans la salle couvrit sa respiration légèrement haletante, si bien que Roel ne perçut pas l'anomalie.
« Regardez-les tous les deux ! Ils ont des ailes de lumière dans le dos ! »
« Ô grande Sia, que se passe-t-il ici ? »
Deux petits anges, qui avaient déployé leurs ailes de lumière, émettaient de pures étincelles blanches rappelant des lucioles. Cette scène surnaturelle fit réaliser à tous les présents qu'ils assistaient à un spectacle incroyable qui pourrait bien passer à l'histoire !
La foule tremblait d'excitation en tentant de comprendre ce qui se passait. Certains, amateurs de drame, spéculaient même que Roel pourrait être un enfant illégitime de la famille royale.
Au premier rang, le marquis Carter, en regardant Ascendwing, comprit déjà à peu près ce qui se passait. Cependant, avant qu'il ne puisse songer à transmettre l'information à la foule, le Saint Éminent John s'était déjà levé et avait commencé à proférer des absurdités.
« Tous, ceci est une bénédiction de Sia ! »
Ces mots laissèrent Carter complètement stupéfait. Il se tourna vivement vers le devant de la salle, pour voir que Roel était tout aussi abasourdi.
John ne montra aucun trouble, lui qui venait de proférer un immense mensonge devant plus de mille personnes. Au contraire, il arborait une expression de « sainteté supérieure » en désignant les deux enfants au premier rang et déclara d'une voix puissante.
« Ceci est un don de Sia. La grande Déesse de la Création a reconnu leurs vœux et les a bénis ! Elle décrète que nous veillions sur ces deux enfants, pour qu'ils ne perdent ni leur innocence ni leur pureté. »
L'interprétation du phénomène par le Saint Éminent John souleva une immense clameur. Les fidèles dévots de l'Église de la Déesse Genèse s'agenouillèrent aussitôt et s'inclinèrent avec révérence. Les jeunes filles assistant à ce moment romantique se mirent à crier d'excitation. Ce fut un véritable chaos. Les émotions de tous s'emballaient.
Carter contempla le chaos alentour, perplexe. Au final, il ne put l'attribuer qu'à John exploitant ce phénomène pour rehausser encore le prestige de l'Église. Il lança un regard à la jeune fille aux cheveux d'argent à ses côtés, qui fixait Nora sans un mot depuis leur entrée, et se surprit à soupirer profondément une fois de plus.
Si quiconque d'autre avait proféré de telles absurdités, Carter se serait sûrement dressé pour les réfuter au nom d'Alicia, mais il s'agissait du Saint Éminent John, l'empereur de la Théocratie de Saint Mesit !
D'autres présents comprenaient aussi que c'était du pur non-sens, mais nul n'osa contester sa parole.
« Pardonne-moi, Alicia. Nous n'avons d'autre choix que d'avaler la couleuvre. »
Carter secoua la tête en prenant la décision d'apporter son aide à Alicia à l'avenir pour rééquilibrer les chances. Ils ne pouvaient rien faire ici : ils étaient sur le terrain de l'ennemi, après tout. Cependant, les choses seraient différentes une fois de retour au fief Ascart.
Quelle que soit la puissance de Nora, elle ne pourrait pas bien poursuivre Roel jusqu'à chez lui, n'est-ce pas ?
Carter ricana en lui-même avant de reporter son regard vers le devant de la salle. À ce moment, le rite touchait à sa fin, et le saint son de la musique d'église se mit à jouer. La majorité de la foule étant encore immergée dans le phénomène survenu plus tôt, l'atmosphère dans l'église monta à un nouveau paroxysme sous l'influence de la musique.
Le Saint Éminent John s'avança personnellement vers le devant de la salle pour emmener les deux enfants. Les serviteurs se précipitèrent pour réparer le toit. Carter et Alicia s'avancèrent pour accueillir Roel. Kane, toujours hébété, sortit enfin de sa torpeur pour se rendre au premier rang et s'enquérir de l'état de sa fille.
Et juste derrière lui suivait la foule excitée, se pressant en essaim.
Ce qui suivit fut une période éprouvante pour Roel. Pour la première fois de sa vie, il expérimenta ce que c'était d'être considéré comme un auspice favorable que tous voulaient toucher.
« Jeune maître Roel, je suis le vice-chancelier du Bureau des Impôts de la Capitale Sainte, George. Puis-je vous serrer la main ? »
« Moi aussi ! S'il vous plaît, serrez-moi la main également. Je suis le vice-chef de la Division de la Sécurité Intérieure, Sanders. »
« Hé, ne coupez pas la file ! »
La foule se rua vers l'avant pour former deux longues files qui s'étiraient comme des dragons enroulés, afin de saluer les deux vedettes de la cérémonie dès sa fin. Les nobles et officiels, versés dans l'étiquette, n'auraient jamais fait quelque chose d'aussi déplacé et impoli que de faire la queue, l'acte de faire la file équivalant à presser ceux qui les précédaient de se hâter. La manière des nobles était de trouver une ouverture après que la personne devant eux eut fini ses salutations pour s'insérer élégamment et prendre sa place.
Cependant, les bonnes manières étaient le cadet des soucis de tous à cet instant.
Le Saint Éminent lui-même avait mentionné que c'était une bénédiction de Sia, un présage divin de la Déesse de la Création elle-même !
Tout comme les gens font la queue devant les temples juste avant le Nouvel An, craignant que leurs bénédictions ne diminuent plus ils s'éloignent du moment auspice, les ailes de lumière de Roel s'estompaient également lentement à un rythme visible. Ils savaient qu'ils le regretteraient toute leur vie s'ils manquaient l'occasion de partager l'auspice favorable en laissant leurs manières et leur étiquette les retenir !
Malgré les innombrables paires de mains qui voulaient le toucher, Roel parvint étonnamment à maintenir des manières parfaites. Non content de cela, il veilla même à prendre soin de tous les présents du mieux qu'il put. Sa gentillesse et sa magnanimité touchèrent tous les invités.
Humble, bien élevé, magnanime et aimable, il n'est pas étonnant que Sia lui offre ses bénédictions. C'est vraiment un enfant merveilleux !
Telles étaient les pensées des adultes, et leurs sentiments furent correctement transmis à Roel.
(Points d'Affection +50 !)(Points d'Affection +100 !)(Points d'Affection +70 !)…
« Oui oui, tout le monde aura sa part ! Pas de souci ! »
Roel apaisa la foule agitée tout en contemplant avec émerveillement le champ d'un vert éclatant qui s'étendait devant lui. Il se sentait comme un fermier satisfait récoltant toutes les belles cultures devant lui.
'Comme on s'y attend de nobles, ils sont vraiment généreux avec leur affection ! Ah, c'est bien mieux que ce que j'ai récolté l'automne dernier !'
Roel serra main après main avec entrain, traitant chacun avec la même sincérité. Son attitude gracieuse émut profondément certains officiels et nobles de bas rang, faisant reverdir leurs têtes encore et encore. L'afflux de Points d'Affection était si important que Roel se demanda s'il ne devrait pas essayer de leur serrer les jambes également !
De son côté, Nora avait bien plus facile. Son statut royal interdisait aux hommes de l'approcher sans précaution, et même les nobles dames n'osaient pas outrepasser les bornes.
« Votre Altesse, puis-je avoir l'honneur de vous serrer la main ? »
« Oui, bien sûr. »
« Merci, vraiment merci ! Je prierai pour votre bonheur à tous les deux ! »
Après avoir serré la main de Nora, la noble dame offrit ses bénédictions avant de partir avec un sourire comblé. Ces vœux firent rougir le visage de Nora, qui se tourna vers Roel, encore affairé. Elle ne put s'empêcher de se demander pourquoi le garçon aux cheveux noirs était si enthousiaste à ce sujet.
Observer Roel était une chose, mais l'essentiel de son attention restait fixé sur la foule. D'un simple coup d'œil, elle put déjà identifier plusieurs jeunes femmes au visage rougi dans la file.
'Hmph, je le savais. Il y en a bien qui tentent de profiter de la situation pour l'approcher. Des filles de nobles et d'officiels, hein ? Peu importe, elles ne représentent aucune menace pour moi.'
Nora voyait clairement les regards énamourés sur les visages de ces jeunes femmes, mais cela ne la déconcertait guère. Car elle savait qu'il leur était impossible de réussir. Leurs parents ne leur permettraient même pas de s'approcher de Roel, surtout pas quand les Xeclyde étaient leurs supérieurs directs.
Celles dont elle devait se méfier étaient les nobles qui n'étaient pas directement subordonnés à la cour royale. Ceux qui possédaient leur propre fief n'étaient ni aussi vulnérables ni aussi dépendants de la famille royale, si bien qu'il ne serait pas aussi aisé pour les Xeclyde d'exercer une pression sur eux. Au contraire, ils pourraient même éprouver un frisson à « se mettre avec l'homme favorisé par la princesse ».
Autant le cercle de la noblesse méprisait les femmes qui séduisaient des hommes puissants et déjà pris, autant beaucoup en tiraient une fierté, cela affirmant indirectement leur charme. C'était une culture qui gangrenait le cercle de la noblesse depuis fort, fort longtemps.
Malgré tout, Nora avait une grande confiance en elle. Que ce soit en termes de silhouette, d'apparence, de force ou d'origine, seules quelques élues pouvaient se targuer de lui être égales. Combien de coïncidences faudrait-il pour qu'elles s'éprennent aussi de Roel ?
Nora réfléchissait à cela tout en discutant et serrant les mains des nobles dames, et son humeur s'allégea considérablement. Ce fut alors qu'elle se trouva soudain face à quelqu'un qu'elle n'avait pas prévu de croiser dans la file.
C'était une jeune fille aux cheveux d'argent et aux yeux cramoisis, qui semblait tout droit sortie d'un conte de fées. Avec son expression froide habituelle, elle s'avança vers Nora d'un pas léger. Une légère rumeur s'éleva parmi les personnes rassemblées.
« Comme elle est belle ! »
« De quelle maison vient-elle ? »
La vue de cette fit peu à peu s'effacer le sourire de Nora, qui prononça un nom qui aurait pu être une salutation ou juste une impulsion subconsciente.
« Alicia. »