Dans la villa du Labyrinthe, Roel s'appuya contre son fauteuil et exhalait longuement. Depuis la fin du déjeuner jusqu'à présent, il avait l'impression que sa force vitale s'écoulait prestement entre ses doigts, si fort qu'il s'efforçât de la retenir. Au fil de sa conversation avec Nora, Roel apprit la chaîne d'événements concernant les Troubles de Mars, telle qu'elle s'était déroulée en ce monde, ainsi que les destins finaux des divers personnages impliqués…
… mais il n'avait pas oublié celui qui n'était pas encore mort et qui était même apparu sous ses yeux il n'y avait pas si longtemps.
« Felder est Bryan ? Cela… Comment est-ce possible ? »
Même Nora, malgré sa profonde confiance en Roel, peinait à le croire sur parole. Elle avait vu de ses propres yeux Felder, et ce chevalier aux cheveux d'or lui avait laissé une forte impression. Sa disposition droite et loyale était en contradiction avec Bryan, tel un serpent venimeux au sang froid.
« Roel, est-il possible que tu te trompes sur ce point ? Après tout, Felder et Bryan partagent la même Lignée, alors pourrait-il y avoir une divergence dans les résultats ? »
« Non, je ne pense pas qu'il y ait une divergence dans les résultats. »
Se remémorant les conseils et le rapport d'enquête des Sorofya qu'il avait entendus de monsieur Arwen, Roel restait plutôt confiant sur cette affaire.
« Le sort que j'ai utilisé a quasi aucune chance de se tromper. L'histoire dit que Felder s'est suicidé et est mort, mais comme nous le savons désormais, les archives historiques ne sont plus fiables. Par ailleurs, même si nous faisons un pas de côté et concédons que Felder s'est bien suicidé, vu la puissance et l'influence qu'exerçait alors la maison Elric, il n'est pas impossible qu'ils aient trouvé quelque rituel abstrus pour le ressusciter. »
« J'ai entendu parler de cultes maléfiques qui possèdent les moyens de ressusciter les morts, mais la plupart ont des effets secondaires drastiques, et l'individu ressuscité risque fort de subir un immense changement de personnalité. Cela pourrait-il être la raison pour laquelle ils sont si différents l'un de l'autre ? »
Nora tenta de s'appuyer sur la déduction de Roel pour en analyser la faisabilité. Ils conclurent que la déduction n'était pas entièrement invraisemblable, mais qu'il n'y avait pas non plus de preuve irréfutable pour l'établir. Au bout du compte, elle décida d'en informer ses aînés de la maison Xeclyde.
« Cependant, comme nous n'avons aucune preuve à ce sujet, nous ne pouvons pas utiliser cette affaire comme prétexte pour enquêter sur la maison Elric. »
« Oui, je comprends. Je ne m'attendais pas non plus à porter un coup à la maison Elric par ce biais. Je pensais simplement qu'il fallait te prévenir que les Elric pourraient être plus sinistres qu'ils n'en ont l'air. »
Les paroles sérieuses de Roel firent naître une bouffée de chaleur au cœur de Nora, et une lumière verte commença à jaillir de sa tête. Tandis qu'ils causaient l'un avec l'autre, la conversation finit inévitablement par arriver au baiser qui avait provoqué un immense émoi chez les nobles et les roturiers de la Capitale Sainte.
Roel regarda le miroir face à lui, et la vue de ses lèvres le rendit un peu fébrile.
Il se remémora sa vie antérieure, comment il avait choisi de se concentrer sur ses études au lycée et ne s'était pas mis en quête d'une petite amie dès son entrée à l'université. Au final, il avait fini par transmigrer en ce monde sans avoir jamais fréquenté personne.
Le baiser qu'il avait échangé avec Nora était son premier baiser en deux vies. On ne pouvait pas lui reprocher d'avoir les joues qui rougissaient un peu en y repensant.
Cependant, ce qui mit vraiment le feu à ses joues déjà chaudes fut la réaction de Nora. Au début, elle parlait encore calmement de l'affaire, disant que c'était uniquement pour son traitement. Mais quand elle remarqua l'air embarrassé sur son visage, sa respiration devint un peu plus lourde. Elle mordit ses lèvres avant de les lécher avec un air nostalgique. Puis, ses yeux se plissèrent en croissants malicieux tandis qu'elle se penchait en avant pour lui murmurer à l'oreille.
« Au fait, c'était mon premier baiser. »
Ces mots firent tressaillir le cœur de Roel. Il ne comprenait pas pourquoi Nora agissait soudain de la sorte, mais son souffle léger sur son oreille le chatouillait. Il ressentit brusquement l'envie de l'enlacer, mais finit par se contenir.
« Hein ? Je pensais que tu allais te jeter sur moi. »
« Pourquoi me jeterais-je sur toi ? »
Roel fixa la fille aux cheveux d'or, muet de stupeur, qui le regardait avec un air disant « il y a un truc qui cloche chez toi ». C'était presque comme si elle pensait que tous les hommes du monde étaient des imbéciles qui s'inclineraient devant sa jupe. Quel narcissisme…
Bon, admettons qu'elle ait les atouts pour assumer son narcissisme.
Roel regarda la femme presque parfaite devant lui et ressentit soudain de l'admiration pour la maîtrise de soi dont il avait fait preuve jusqu'ici. Quels que soient les essais de séduction de Nora, il parvint toujours à se reprendre in extremis. Peut-être s'était-il trop habitué à regarder Alicia, au point de commencer à développer une certaine immunité contre les formes de vie parfaites.
« Est-ce que cela a vraiment de l'importance que je me jette sur toi ou pas ? Est-ce que tu te donneras à moi si je le fais ? »
« Bien sûr que non. Cela me fournirait juste l'excuse parfaite pour te marcher dessus. »
Nora avoua ses véritables pensées sans la moindre hésitation, ce qui fit écarquiller les yeux de Roel de choc.
« Toi… Peux-tu arrêter de me tendre des pièges à chaque pas ? »
« Mais tu ne fais que me rejeter. Je t'en serais vraiment reconnaissante si tu acceptais de jouer le jeu, ne serait-ce qu'une fois, ne serait-ce que pour satisfaire mon intérêt personnel. »
Le soupir de profonde déception de Nora fit tressaillir légèrement les paupières de Roel. Il hésita longuement avant de finalement céder un peu.
« Quand tu dis "marcher", tu comptes t'y prendre comment ? »
« Oh ? Tu es vraiment prêt à jouer le jeu ? Eh bien, je n'exige pas grand-chose non plus. Tu as juste à t'allonger par terre comme un chien et… »
« Je refuse. »
Il suffit que Nora énonce sa requête à mi-chemin pour que Roel anéantisse le dernier brin de considération qu'il avait pour elle. De son côté, Nora, dont les espoirs venaient à peine de renaître grâce à la réponse positive de Roel, se mit à bouder, mécontente. Toutefois, elle n'insista pas sur la question.
Ils continuèrent à bavarder oisivement encore un moment avant de quitter la pièce pour retrouver Alicia autour d'un goûter. Ce que Roel n'avait jamais prévu — quoique aurait dû — c'était que ce « goûter » serait un nouveau champ de bataille brutal.
Sur une table juste à côté d'une fenêtre offrant une belle vue sur le jardin extérieur, Roel se trouva pris en tenaille entre Nora et Alicia. Ces deux filles avaient leurs fourchettes plantées juste devant lui, attendant sa réponse.
Ce n'est pas étonnant qu'on dise « qui sème le vent récolte la tempête ». Les rôles s'étaient inversés pour le nourrisseur Roel, qui se retrouvait en position d'être nourri à son tour.
Il s'avéra que la révélation selon laquelle Roel nourrissait Alicia pendant les repas n'avait pas été très bien prise par Nora. Le déjeuner plus tôt était encore une occasion relativement formelle, et le marquis Carter était présent aussi, donc il n'était pas convenable qu'elle agisse trop familièrement. Cependant, le « moment de détente » du goûter de l'après-midi offrait par hasard l'opportunité parfaite pour qu'elle passe à l'attaque.
Bien sûr, pour quelqu'un d'aussi dominateur que Nora, elle préférait être celle qui nourrit plutôt que celle qu'on nourrit. Avec une main posée avec grâce sur sa joue rougie, Nora porta sa fourchette vers la bouche de Roel avec un éclat excité dans ses yeux en croissants.
Malheureusement, il s'avéra qu'il y avait une autre concurrente dans la course.
Alicia ne pouvait pas laisser passer le comportement de Nora, alors elle prit sa fourchette et fit la même chose. Ce qui laissa Nora un peu interloquée.
« Mademoiselle Alicia, si ma mémoire est bonne, n'avez-vous pas une peur des couverts ? Vous avez l'air terriblement à l'aise avec eux maintenant. »
« Votre Altesse Nora, je fais des efforts pour surmonter ma peur. C'est encore un peu trop tôt pour que j'utilise des couteaux, mais les fourchettes sont tout juste à ma portée. Si c'est pour Seigneur Frère, je suis prête à supporter l'inconfort. »
Nora et Alicia semblaient particulièrement aimables l'une envers l'autre. Leurs paroles étaient incroyablement polies, et elles arboraient de chaleureux sourires. Dommage que leurs sourires n'atteignent pas leurs yeux.
« Roel, c'est délicieux. Viens, ouvre grand la bouche et prends une bouchée. »
« Seigneur Frère, c'est la première fois que je te nourris. Tu ne vas pas me refuser, n'est-ce pas ? »
Face aux deux, sans doute, plus adorables filles de la Théocratie de Saint Mesit, Roel vit sa barre de vie se vider à une vitesse incroyable. Si peu perspicace qu'il pût être, il n'était pas assez naïf pour croire vraiment que ces deux filles ne s'intéressaient qu'à le nourrir.
Le point principal ici, ce n'est pas manger du tout ! Non, il s'agit de savoir qui je choisis !
Quelles que fussent les véritables pensées de Roel, la personne dont il mangerait la bouchée en premier serait considérée comme celle qu'il chérissait le plus. S'il prenait l'une d'elles à part et la plaçait dans une foule de ses pairs féminins, il pourrait prendre une décision sans la moindre hésitation. Mais là…
C'était presque comme s'il avait un loup dans le dos et un tigre devant lui — il était complètement piégé ! En ce moment critique, le vif d'esprit Roel se frappa la cuisse et affronta la crise de front.
« Hahaha, je n'avais pas très faim cet après-midi, donc j'ai effectivement un petit creux pour le moment. »
Forçant un sourire sur son visage, Roel rafla la nourriture sur les fourchettes du duo et les fourra ensemble dans sa bouche.
« Mmm, c'est pas mal. Nora, tu peux m'apporter plus de ce dessert jaune là-bas ? Alicia, apporte-moi aussi cette assiette de macarons. »
« Ah ? Oh, bien sûr. »
« Je comprends, Seigneur Frère. »
Les deux filles clignèrent des yeux, un instant hébétées, avant de se mettre promptement à l'œuvre. Tout comme ça, les deux filles se mirent à le nourrir l'une après l'autre, ce qui fit pousser à Roel un immense soupir de soulagement. Tout s'était déroulé selon son plan.
C'est ça ! Lorsqu'on le place dans une situation où il est forcé de choisir, Roel a décidé de prendre une position plus dominante pour devenir celui qui donne les ordres !
S'il était resté passif et avait laissé les deux filles agir à leur guise, elles n'auraient fait que recommencer encore et encore jusqu'à obtenir la réponse qu'elles voulaient à la question. Quelle que fût la manière dont il tentait de gérer la situation, il était improbable que les choses se résolvent bien. Cependant, en prenant les commandes ici, l'enjeu passa d'une compétition entre les deux filles à une mission pour satisfaire son appétit.
Heureusement, il semblait que les deux filles elles-mêmes étaient satisfaites de voir Roel avaler la nourriture qu'elles lui donnaient. L'inconvénient, cependant, était qu'une telle happy end avait un prix.
« Jeune maître ? Jeune maître, ça va ? »
« Ça va, ça va… C'est juste que j'ai un peu trop mangé. Les desserts sont assez sucrés, donc en manger trop c'est un peu… »
Après la fin du goûter, Roel raccompagna Nora avant de s'accroupir le long des murs de la villa et de commencer à vomir.
Comme ces desserts étaient faits pour accompagner le thé, ils étaient légèrement plus sucrés que la normale. C'était une indulgence pécheresse en petites bouchées mais une répugnance écœurante en grosses gorgées, et Roel en avait mangé pour trois en une seule séance !
« Ne m'apportez rien de sucré pour le dîner. Je n'aurai pas besoin de dessert. »
« Je comprends, jeune maître. Dois-je appeler un médecin ? »
« Il n'y a pas besoin. Aidez-moi à surveiller pour qu'Alicia ne voie pas ça. »
« Oui, je ferai ça. »
Anna poussa un profond soupir en pensant pour la première fois que le jeune maître était plutôt pitoyable. Alicia et Nora avaient passé un bon moment plus tôt, mais Roel était resté à souffrir tout seul, de peur que d'autres ne le découvrent.
Est-ce le prix du libertinage ?
(Points d'Affection +300 !)
Anna secoua la tête en jurant à elle-même de traiter Roel mieux qu'avant. Pendant ce temps, regardant la lumière verte qui s'élevait de la tête d'Anna, Roel se retrouva complètement perplexe.
Qu'est-ce qui se passe ici ? Pourquoi est-ce que je gagnerais des Points d'Affection là-dessus ? Est-ce qu'elle aime vraiment me voir vomir ?
Le goûter plus tôt avait vraiment été comme un champ de bataille pour lui, mais il avait tout de même réussi à en tirer pas mal. La tête de Nora et celle d'Alicia étaient constamment vertes pendant qu'elles le nourrissaient, et au total, elles lui avaient fourni près de 10 000 Points d'Affection.
« J'ai accumulé pas mal de Points d'Affection maintenant, alors il est temps pour moi de commencer à les dépenser », marmonna Roel pour lui-même.
Actuellement, il avait plus de 200 000 Points d'Affection sur son compte. Parmi eux, la principale pourvoyeuse de Points d'Affection, Alicia, lui avait déjà fourni une vague de 50 000 Points d'Affection. De son côté, Nora commençait aussi à contribuer davantage, avec un coup où elle avait donné 3 000 Points d'Affection peu après leur retour du passé.
Connaissant la signification derrière ces Points d'Affection, Roel poussa un profond soupir de soulagement en sentant que la souffrance qu'il avait endurée en valait la peine.
« Je ne pense pas que l'une ou l'autre me fera du mal désormais, donc je suppose que je suis à mi-chemin hors du danger maintenant. Comme attendu de moi ! » marmonna Roel pour lui-même avec satisfaction.