« Bienvenue, Maître, Mademoiselle Fiona. »
Toujours entièrement équipé de [Maximilien], j'étais parti en rendez-vous shopping avec Fiona. Ensuite, nous étions revenus au temple récupérer Sariel, qui aurait dû finir son traitement.
Dans la salle d'attente silencieuse, Sariel était assise sur une chaise, toute seule. Quand elle nous a repérés, elle a lâché quelque chose d'inattendu.
« Attendez une minute. Par "Maître", vous faites référence à moi ? »
Le regard apathique et direct de Sariel semblait me transpercer.
Mon impression, ou bien une forte détermination se cachait en dessous ? Une détermination sans hésitation ni regret.
« Je ne pense pas qu'il faille être aussi formel... »
« J'ai reçu un oracle pour le faire. »
Qu'est-ce que c'est que ça, la sagesse de Freesia ?
…Maintenant que j'y pense, elle ne désignait pas Mia par « Maître » ?
Peut-être que c'était coutumier pour les chevaliers de l'Empire Elrod.
« Il me semble me rappeler que Kurono Maou aime qu'on l'appelle comme ça. »
« Hein ? »
De quoi elle parle ? D'où elle sort une info pareille ? Sur quelle base ? Je n'ai pas l'impudence d'avouer ouvertement ce genre de préférence...
« Dans l'œuvre publiée dans le magazine du club de littérature, il y a une histoire récurrente mettant en scène une soubrette soumise qui appelle le protagoniste "Maître" — »
« —Arrrrrrrrrrrêtez ! »
Puissance magique au maximum !
Des lignes cramoisies ont couru sur la surface noir de jais de mon armure tandis que j'attrapais Sariel et plongeais mon visage dans le sien. L'espace d'un instant, on aurait dit que j'allais lui donner un coup de tête.
« Je t'en supplie sérieusement, ne mentionne pas ce genre de trucs. »
« ...Je m'excuse. Je ne savais pas que c'était une information confidentielle. »
« Précisément. C'est une priorité absolue, une information classifiée que tu ne dois jamais divulguer à qui que ce soit. »
« Oui, Maître. »
La bataille était terminée. [Maximilien] est revenu en mode veille. J'ai reposé Sariel sur la chaise. Doucement, délicatement, comme si de rien n'était.
« Kurono, c'était quoi ça ? »
« ...Quoi ? »
« Un truc sur le club de littérature, et une bonne qui appelait le protagoniste "Maître". »
« Ah, ne t'en fais pas pour ça. C'est une vieille histoire. »
En effet, ça date. Au lycée, j'écrivais des light novels embarrassants à la chaîne, jour et nuit. Le phénomène remontait à... un an.
Je n'appellerais pas ça mon passé noir ou quoi que ce soit. Après tout, je chérissais toutes mes œuvres, et j'avais pris du plaisir à les écrire. Donc, aucun regret. Pour mon moi d'alors, écrire des light novels, c'était mon tout.
Quoi qu'il en soit, c'était embarrassant si ça se savait en public. Sans compter que l'autre partie venait d'un autre monde. Si Fiona traitait mon hobby de bizarre, et disait des trucs genre : « Je n'aurais jamais cru ça, Kurono. Ça me coupe l'envie. » Je m'enfermerais direct dans [Maximilien] pour toujours.
« C'est comme ça ? Eh bien, est-ce que tu approuves la façon dont elle t'a appelé ? »
« Bah, si son dieu lui a ordonné de le faire, on n'y peut rien. »
« Je vois. Je t'autorise à appeler Kurono "Maître", Sariel. »
« Merci, Mademoiselle Fiona. »
Pourquoi c'est Fiona qui lui donne la permission, au lieu de moi ? C'est pas un peu bizarre ?
« Alors, appelle-moi "Maîtresse". »
Hein, ça veut dire... L'idée m'a traversé l'esprit, mais... On sort ensemble dans l'optique de se marier ?
Je n'avais pas d'objection particulière, mais... euh... quand on me le balance comme ça d'un coup, je peux pas m'empêcher d'être nerveux.
« Oui, Maîtresse. »
« Comme prévu, c'est incroyable. J'ai encore envie de m'imprégner de ce sentiment d'être une amante. »
Fiona a enroulé ses bras autour du mien, et s'est serrée contre moi.
Hé, fais gaffe, Fiona. Ce gantelet a des pointes.
« Sariel, je t'ai acheté une armure pour que tu puisses te déplacer par toi-même. »
« Merci, Maître. »
« Rentre chez toi par tes propres moyens. Ne fais plus jamais porter Kurono. »
« Oui, Maîtresse. »
La façon dont Fiona enfonçait le clou était stricte. Au minimum, elle restait courtoise envers une esclave ? Je savais pas où elle traçait la ligne entre ce qu'elle pardonnait à Sariel et ce qu'elle ne pardonnait pas. Les regarder m'angoissait. Après tout, y'avait aucune garantie qu'un petit truc ne dégénère pas en grosse engueulade.
Plus que Sariel, les paroles et le moindre geste de Fiona me terrorisaient.
Faisant semblant d'être calme et en sécurité près d'elle, j'ai sorti l'armure de Sariel de la [Porte d'Ombre] pour l'instant.
Les gantelets et l'armure, ajustés pour une femme, paraissaient bien plus fins que ceux portés par le chevalier lourd lors de la bataille contre le Glouton Octo. Mais comme on n'allait pas sur le champ de bataille, ça devrait pas poser de problème. En fait, j'en avais pris une relativement bon marché, avec peu de qualités à louanger.
« [Éclair Violet Noircissement] ! »
« Comment c'est ? »
« Aucun problème de mobilité. »
Pour vérifier son état, Sariel a utilisé sa jambe prosthetic en acier pour se lever ; a agité sa main droite, tout en serrant et ouvrant son poing. Ses mouvements étaient si fluides que ses membres semblaient les siens.
Si mes membres manquent, est-ce que je pourrai utiliser [Noircissement] pour bouger comme elle ?
Pour commencer, j'avais pas essayé de voir si je pouvais reproduire l'attribut pseudo-foudre. Je ferais de mon mieux pour que Sariel finisse pas par m'enseigner la magie noire...
« Quels sont tes projets pour la suite ? »
« Hum, il reste encore un peu de temps avant le coucher du soleil, mais... »
Franchement, j'avais pas trop envie de sortir aujourd'hui. Non seulement j'étais allé au château royal le matin pour une bataille de négociation tendue, mais j'avais aussi dû participer à une cérémonie au Temple de Pandora l'après-midi. Sans compter mon affrontement avec l'armure maudite. Physiquement, j'allais encore bien, mais mentalement, j'étais lessivé.
« Finissons l'inscription d'aventurière de Sariel et rentrons. »
« Ah, je vois, c'est une bonne idée que Sariel le fasse aussi. »
Le roi Leonhardt avait personnellement ordonné à Sariel de combattre lors de la prochaine bataille. Du coup, mieux valait l'inscrire comme aventurière le plus vite possible.
« J'aurais jamais cru que tu deviendrais le quatrième membre des [Maîtres des Éléments]... »
Quand j'y pensais, c'était en fait assez émouvant.
« Elle deviendra officiellement membre une fois son rang monté. D'ici là, elle doit travailler en solo. »
« Solo ? Mais c'est okay ? »
L'implication allait bien plus loin. Même si Sariel avait été officiellement reconnue, c'aurait pas été correct de la balancer seule d'un coup dans le monde extérieur.
« Ni Kurono ni moi n'avons assez de temps libre pour s'occuper d'elle. Il faut qu'on se prépare pour la prochaine bataille aussi. Peut-être que cette fois, on pourra plus compter sur la force de Lily. »
C'était sûr, c'était pas le moment de s'exciter avec [Maximilien].
Bien que Sariel soit la ressource humaine la plus idéale en termes de potentiel de combat, je lui faisais pas autant confiance qu'à Lily.
« Elle doit gagner sa vie par elle-même, sans compter sur les autres. Qu'elle soit esclave ou chevalière, Kurono n'a aucune obligation de la nourrir. »
« Certes, ce serait mieux si elle pouvait gagner son propre fric... »
L'argument de Fiona tenait vachement la route. Ceci dit, je me sentais légèrement mal à l'aise parce que ça sonnait comme si on poussait Sariel dehors.
« T'inquiète. Même si on la surveille pas, quelqu'un d'autre gardera un œil sur Sariel. »
Le corps d'assassins de Sparda doit rôder dans les parages depuis un moment...
Je trouvais pas ça une bonne chose, mais les circonstances l'imposaient, alors j'ai dû m'y résigner. En plus, c'étaient des pros. Si je les cherchais pas activement, je me rendrais même pas compte qu'ils sont là.
« Pour l'instant, allons à la guilde, et si on obtient leur accord, faisons faire une quête solo à Sariel. Ça te va ? »
« Oui, Maître. J'ai une compréhension générale des activités des aventuriers. Je n'ai aucun problème pour accomplir ma mission. »
Toujours, dans un futur proche, je voulais faire équipe avec Sariel et entreprendre une quête de subjugation à notre niveau. Après tout, j'aimerais voir de mes propres yeux l'étendue complète de ses capacités une fois qu'elle sera habituée à son corps, et combattre à ses côtés.
Fiona apprécierait probablement pas ça, mais je pensais pas qu'elle s'y opposerait. La situation permettrait pas à Sariel et moi de partir en quête tous les deux, et moi non plus j'avais pas le courage de le faire.
« Bon, on y va ? »
« Ah, en parlant de ça, Kurono, quand on touchera notre prime, y'a un truc que je veux. »
« C'est rare que Fiona veuille un truc. C'est quoi ? »
« Je veux une maison. »
...C'est pas le genre de truc qu'on demande aussi tranquillement, Fiona.
Ce jour-là, j'ai eu du mal à m'endormir parce que j'ai dû dépenser bien plus que prévu.
Pourquoi ?
Après être revenu à Sparda, je peux pas juste me reposer tranquille...
— Le lendemain, 7e jour du Mois de l'Eau Pure. Lily n'était toujours pas revenue.
Cependant, pour l'instant, l'identité de Sariel était garantie par le gouvernement de Sparda, et la préoccupation immédiate était résolue. Quand je me suis réveillé, je me sentais un peu plus frais qu'hier.
« Bonjour, Maître. »
Une fois mes préparatifs du matin terminés, je suis allé au salon et ai été accueilli par Sariel, vêtue d'une robe monastique et d'un tablier. Dans ses mains, un grand plateau rond, sur lequel fumaient une soupe chaude et des toasts.
« Bonjour, Kurono. »
« Bonjour, Fiona, Sariel. Vous êtes déjà levées ? »
« Oui, je voulais sortir. »
Fiona a répondu en sirotant son thé, son allure exhalant l'élégance d'une dame noble. Encore plus impressionnante était Sariel, qui arrivait à porter un bol copieux de soupe et une assiette empilée de toasts si haut que j'arrivais pas à compter les couches. Même si ça peut sembler un peu extravagant, la façon dont tout s'assemblait était assez impressionnante.
Malgré ça, Fiona ne lui a pas adressé un mot de remerciement, et l'a simplement congédiée. En réponse, Sariel a salué respectueusement et s'est retirée vers la cuisine.
...Suis-je le seul mal à l'aise avec cette nouvelle routine matinale ?
« Je me demande si je m'y habituerai un jour... »
Puisque Sariel était une esclave, elle était traitée comme une bonne et se voyait confier toutes les tâches ménagères.
Depuis trois mois, je vivais une vie normale avec Sariel, donc je pouvais pas m'habituer à sa nouvelle position. Cependant, compte tenu de ma position et de ma situation, je pensais que c'était pour le mieux. Pour l'instant, Sariel avait les tâches ménagères quotidiennes pour l'occuper.
« Maître, qu'est-ce que vous désirez pour le petit-déjeuner ? »
« La soupe chaude ira bien. »
Au fait, c'était la première fois que je mangeais la cuisine de Sariel. J'étais un peu inquiet pour le goût, mais vu que Fiona mangeait calmement sans faire la difficile, c'était forcément bon.
« Quels sont tes projets pour aujourd'hui, Fiona ? »
« Y'a encore plein de trucs qu'il nous faut, alors allons faire les courses. Aussi, faut qu'on trouve une bonne propriété. »
C'est ça ? Je peux supposer que j'irai avec elle ?
« Je pensais me pointer aux cours, ne serait-ce qu'un peu. »
« C'est pas l'heure de diplômer ? »
Ça serait solitaire, mais y'avait du vrai. J'assistais correctement aux cours, et j'apprenais les bases de la magie moderne et des arts martiaux célèbres. Bien sûr, c'était juste des connaissances théoriques, et ça voulait pas dire que je pouvais les mettre en pratique.
« Certainement. »
« Oui, je pense que pour se préparer à la prochaine bataille, il est nécessaire de trouver une action différente de ce qu'on a fait jusqu'ici. Il ne reste que deux protections divines. Du coup, prioriser la recherche de monstres d'épreuve pourrait être une bonne approche. »
Ce serait peut-être une bonne idée de quitter Sparda et de chercher dans d'autres pays.
Pour l'instant, les croisés étaient repoussés, donc la situation était moins tendue qu'avant. On n'avait plus à guetter leur attaque tous les jours. Avec un peu de marge, des stratégies plus chronophages, qui n'étaient pas faisables avant, pouvaient être mises en œuvre.
« Tu veux une maison parce que tu veux une base plus solide ? »
« Oui, on dirait qu'on aura du temps. Comme n'importe quelle sorcière, je veux avoir mon propre atelier pour pouvoir prendre mon temps pour faire de la recherche sur la magie. »
Je vois, comme prévu de Fiona. Apparemment, c'était pas juste pour une raison idiote genre vouloir un nid d'amour pour nous deux.
« Dans ce cas, réjouis-toi. Euh, merci, Sariel. »
Sariel m'a servi la soupe en silence. Ça avait l'air de la soupe aux lardons et légumes-feuilles que j'avais faite le jour de mon retour à Sparda. En supposant qu'elle ait utilisé les ingrédients et assaisonnements dispo en cuisine, ça devrait être safe.
« C'est délicieux. »
« Je suis ravie que ça convienne à votre goût. »
Sariel a donné une réponse générique et n'avait pas l'air particulièrement heureuse.
Pour le goût, au moins c'était meilleur que ce que je faisais, donc j'étais soulagé de pouvoir lui laisser la cuisine.
Je considérais comme une chance de pas avoir à lui apprendre à cuisiner à partir de zéro.
Fiona était froide envers Sariel aujourd'hui aussi. J'espérais sincèrement qu'à l'avenir, elle s'adoucirait plutôt que moi m'habitue à sa dureté.
« À partir d'aujourd'hui, je compte laisser Sariel se promener en ville toute seule. »
« Hein ? Elle vient pas avec nous ? »
« Je pense pas avoir besoin d'expliquer pourquoi une bonne ne devrait pas s'incruster dans notre rendez-vous. »
Elle a l'air d'être d'humeur un peu massacrante...
« C'est pas ça. La laisser sortir du jour au lendemain... »
« Elle a fini son inscription d'aventurière, elle est libre de se promener en ville, et même d'aller dans un donjon si elle veut. »
Certes, Sariel s'était inscrite comme aventurière hier. Même si la guilde faisait une enquête auprès de l'armée de Sparda, y'avait pas de souci puisqu'elle avait la permission. Une plaque de guilde en fer était visible sur sa robe monastique.
« Je te donne 300 000 Clans, alors prépare l'équipement nécessaire. Aussi, avant que j'oublie, les ingrédients pour le dîner. »
Comme si devoir préparer son propre équipement était pas assez dur, elle devait aussi faire les courses pour le dîner en même temps. Comme prévu, Fiona était dure.
« ...Bah, ça devrait aller. Je veux pas non plus couver Sariel. »
« C'est la règle. Bon, une autre tasse de thé. »
« Oui, Maîtresse. »
Malgré son armure en acier, Sariel est retournée à la cuisine sans faire le moindre bruit. Puisqu'elle était là pendant notre conversation, elle n'avait probablement aucune plainte. Non, du point de vue de Sariel, elle n'avait son mot à dire sur rien.
« Au fait, Kurono, j'aimerais faire une autre recherche aujourd'hui. »
C'était inhabituel que Fiona amène le sujet de la recherche. Quand j'ai demandé c'était quoi, elle a sorti un livre de sa poche.
Il était compact, mais raisonnablement épais. On aurait dit un petit dictionnaire. La reliure était en cuir marron standard. À première vue, rien de particulièrement remarquable.
« Un genre de grimoire ? »
« C'est la Bible. »
J'ai fait un blanc bref.
Cependant, quand Fiona a feuilleté le livre qu'elle appelait la Bible, j'ai trouvé une liste de caractères que j'avais l'habitude de voir tous les jours jusqu'à il y a peu.
« "Genèse, Chapitre 1, la création de la lumière —" »
À partir de là, une multitude de titres grandiloquents s'alignaient dans la table des matières — tous me étaient familiers.
J'avais un livre similaire rangé dans la [Porte d'Ombre], laissé par le Prêtre Nicolas. La Bible des Croisés. Dans le pays de Sparda, il n'aurait dû y en avoir qu'un seul.
Pourtant, Fiona tenait entre ses mains le livre qui n'aurait pas dû exister.
« Cette Bible était en la possession de l'homme qui a attaqué l'armure hier. »
Apparemment, elle l'avait trouvé en examinant un cadavre à proximité. J'étais curieux du talent de voleuse de Fiona, et de la façon dont elle fouillait les cadavres si naturellement, mais ça importait pas maintenant.
« Ce sont des espions des croisés ? »
« Non, s'ils étaient avec les Croisés, ils n'auraient pas commis un acte aussi dénué de sens et aussi voyant. »
Le simple fait de posséder une Bible devait suffire comme preuve qu'ils appartenaient aux croisés. Cependant, s'ils étaient vraiment des espions, leur attaque aurait été vaine. D'après leurs déclarations pendant l'attaque, ils semblaient considérer l'existence de la « malédiction » comme une entité maléfique qui allait à l'encontre de leur doctrine. Néanmoins, c'était toujours un acte de terrorisme extrémiste, visant à l'éliminer sans aucune place pour la discussion.
Même si les Croisés essaieraient de détruire ou purifier un objet maudit de la même façon, ils le feraient pas sans réfléchir.
« Ça veut dire que la Bible elle-même circule à Sparda ? »
« Oui, et la recherche d'aujourd'hui est pour confirmer ça. »
Inattendument, la présence d'une ombre blanche rampant sur Sparda me glaçait même après avoir bu la soupe chaude.