« Non ! N'approche pas ! Tu me dégoutes !! »
Tout en hurlant, je tranchai les tentacules qui m'atteignaient avec ma hallebarde, et une seconde série d'estocades réduisit en bouillie la tête de la pieuvre.
Bien qu'elle fût plus molle qu'un gobelin – probablement parce qu'elle n'avait pas d'os –, elle semblait encore avoir de la force, même si je n'eus aucune peine à déchirer sa chair. Le mucus vert qui en jaillissait ne la rendait que plus répugnante.
« Ces bestioles sont de mauvaises nouvelles… Elles ne cessent d'arriver. »
Juste à côté de moi se tenait Ryan, le chef du corps de vigilance, qui maniait lui aussi une hallebarde comme la mienne.
Les villageois de la 203e colonie de ravitaillement s'étaient enfuis rapidement, mais au moment où ce brouillard qui couvrait tout jusqu'à nos genoux apparut, ces monstres pieuvres appelés « Gloutons Octos » surgirent soudain et se mirent à nous poursuivre.
Seul le corps de vigilance, concentré à l'arrière-garde, était actuellement engagé au combat, si bien que les tentacules des monstres n'avaient pas encore atteint les villageois en tête de colonne. Nous savions pouvoir les retenir pour l'instant, mais même si je n'étais pas très futée, je comprenais que la situation ne ferait qu'empirer à chaque seconde qui passait.
« Hé, Ryan ! On fait quoi ? À ce rythme, on va se faire encercler complètement ! »
« Ferme-la, je le sais déjà ! Maintenez le rythme ! On les tiendra en respect, d'une manière ou d'une autre. C'est la seule chose dont tu dois te soucier maintenant ! »
Nous continuâmes de nous battre à mort face à la nuée de pieuvres qui déferlait, emplissant la route de leur nombre impressionnant. Malgré leurs tentacules horrifiants, aucun d'entre nous n'essaya de fuir.
Il n'y avait pas d'autre solution. Toutes les familles que nous devions protéger étaient littéralement dans notre dos. Juste derrière nous se trouvait une charrette avec des enfants plus jeunes que moi, et Sœur Yuuri s'y trouvait avec eux.
Le Prêtre Kuroe avait donné à Sœur Yuuri une épée d'aspect très cher pour l'autodéfense, mais j'en doutais qu'elle puisse l'utiliser correctement avec sa seule main gauche. Même si elle avait eu tous ses membres, il était difficile d'imaginer une fillette éthérée comme Sœur Yuuri, que moi, en tant que femme, je voulais protéger de ma vie, maniant l'épée avec adresse.
Nous sommes les seuls à pouvoir les protéger. Avec cette pensée en tête, nous brandîmes tous une épée, une lance et une torche allumée contre le nombre sans cesse croissant de pieuvres. Au début, elles ne semblaient venir que de la route, mais je remarquai alors que des tentacules commençaient à ramper vers nous depuis la forêt de part et d'autre de la route.
Je me souviens avoir entendu le dicton « la guerre est dans les nombres » en classe il y a quelque temps. Je comprenais maintenant ce que cela voulait dire.
« Oh, le brouillard… »
Et le brouillard, qui n'avait atteint que nos genoux jusqu'ici, montait maintenant jusqu'à la taille.
Quand j'avais quitté le village, j'avais remarqué que ce brouillard venait du sol, s'élevant comme l'eau d'une rivière en crue. Au début, il atteignait à peine nos chevilles, mais quand les villageois avaient commencé à sortir par la porte, il était à nos épaules. Et maintenant, nous pouvions affirmer en toute confiance que la 203e colonie de ravitaillement, qui aurait dû être parfaitement visible depuis notre position, était entourée par une énorme masse de brouillard, comme si un nuage gigantesque s'était abattu du ciel sur elle.
J'étais sûre qu'encore maintenant, d'autres de ces monstres horrifiants se tortillaient à l'intérieur des murs du village enveloppé.
En d'autres termes, ce brouillard était l'habitat des Gloutons Octos. Puisque le brouillard était encore relativement bas et près du sol, nous pouvions les attaquer sans trop de mal, mais le moment où tout serait recouvert de brouillard, la seule façon de survivre serait de le secouer et de fuir pour nos vies.
« Hé, dépêchez-vous ! Dégagez d'ici, vite ! »
Suivant les aboiements de Ryan, je remarquai que le convoi accélérait, quoique légèrement. Cependant, je ne pensais toujours pas que nous allions distancer ce brouillard de sitôt.
Alors même maintenant, nous n'avions d'autre choix que d'écraser l'ennemi devant nous !
« Yaaaaaaaaaaaahhhhh ! »
L'une des pieuvres rampant au sol sauta et plongea vers moi comme un boulet de canon. Elle avait ses tentacules projetés vers l'avant, et leurs pointes étaient acérées comme des lances qui semblaient incroyablement tranchantes.
Cependant, ma hallebarde avait une portée plus grande.
Je la balayai horizontalement comme pour écarter la pieuvre. La lame de hache de la hallebarde lui retira aisément l'un de ses tentacules, et continua en tranchant sa tête déformée, la fendant en deux.
Résultat, la pieuvre mourante tomba en arrière et fut avalée par le brouillard qui arrivait. Il ne semblait pas qu'elle reviendrait.
« –!? »
Ce n'était pas que j'avais été prise au dépourvu. Mais repositionner ma lourde hallebarde en position de garde me demandait beaucoup d'efforts.
Et pourtant, deux nouvelles pieuvres arrivaient déjà sur moi avec leurs tentacules en forme de lances, cherchant à profiter de ma légère ouverture.
(Je ne serai pas prête à contre-attaquer !)
« Wooooaaaahhh ! Reki, ça va !? »
« Ne sois pas si imprudente ! »
Ce qui apparut soudain devant moi sur le côté fut une lance dont la pointe crachait des flammes rouges et noires.
Transpercées par des flammes qui brûlaient plus vigoureusement que celles d'une torche, les deux pieuvres poussèrent un cri aigu.
« Merci ! »
Tout en remerciant Ted et Todd, le frère cadet de Ryan, pour leur soutien au meilleur moment possible, je portai un coup aux pieuvres, qui souffraient déjà d'être en feu.
« Pfiou, je suis bien contente que le Prêtre Kuroe m'ait donné cette lance. »
Ted pouvait avoir l'air un peu bête en disant ça tout en maniant une lance en feu, mais je ne pouvais qu'être entièrement d'accord avec lui.
Ces pieuvres ne s'arrêtaient pas même si on les transperçait avec des lances ordinaires. Cependant, si la lance est en feu, elles ralentissent beaucoup. Elles se tortillent et claquent leurs tentacules au sol comme si elles n'avaient plus la force de riposter.
Le Prêtre Kuroe était vraiment une personne formidable capable de tout, même de créer des armes magiques. Même s'il n'était pas à mes côtés, j'avais toujours l'impression qu'il me protégeait… Ce qui me réchauffait la poitrine de manière incroyable.
« Merdum ! Je l'ai manquée !! »
Mon moment d'émotion fut coupé court par un revirement soudain.
Plus que la bévue de Ryan, il semblait que le nombre d'ennemis avait enfin dépassé ce que nous pouvions gérer. L'une des pieuvres avait glissé à travers les défenses des vigiles et s'approchait de la charrette en queue de file.
Elle faisait environ 2 mètres de haut. Cependant, elle était inattendument rapide en rampant au sol comme si elle nagait. Tout ce que j'arrivais à voir était une silhouette floue filant à travers le brouillard.
« Merdum ! »
J'attrapai la Dague Embrasée pendue à ma taille, et m'apprêtais à la dégainer – mais je changeai d'avis. La pieuvre était déjà juste derrière la charrette. Y mettre le feu la ferait probablement se débattre, et cela pourrait finir par mettre le feu à la charrette elle-même.
Cependant, je n'avais pas de scrupule à la frapper avec une arme ordinaire. À ce stade, il n'y avait pas de moyen sûr ni fiable de gérer cette pieuvre sauf en l'attaquant directement avec ma hallebarde.
« Reki s'en charge ! »
« Désolée, je te la laisse ! »
Je me retournai et accélérais. Je comblais effectivement l'écart entre moi et la charrette, mais… j'avais l'impression que je n'arriverais pas à temps.
« Kyaaaaaaaaaaaaaaaahhhhh ! »
Avec le cri de panique d'une femme, la charrette elle-même se mit à tanguer si violemment qu'elle faillit se renverser. La pieuvre avait transpercé le cheval qui la tirait avec ses tentacules acérés, provoquant un jaillissement violent de sang rouge de l'autre côté de la charrette, et le véhicule entier fut projeté hors de contrôle.
« –Ah !? »
À cause des violents secousses, la charrette finit par se coucher sur le côté au sol, et les enfants à bord furent projetés hors de celle-ci. Parmi eux se trouvaient Sœur Yuuri et la femme de Ted, qui avait récemment eu un bébé.
Heureusement, la vitesse de la charrette n'avait pas été si élevée, et la hauteur de la plateforme où ils étaient assis était basse, donc la chute elle-même n'aurait causé de blessures graves à personne.
Cependant, tomber au sol dans cette situation, alors qu'un monstre mangeur d'hommes fonçait droit sur eux, était bien trop dangereux. Après avoir arrêté la charrette, la pieuvre s'en écarta et lança rapidement ses tentacules vers sa proie.
Il me faudrait encore quelques secondes pour enfoncer ma hallebarde dans son cerveau.
C'était un bref instant. Mais il suffirait à cette pieuvre pour jeter un petit enfant dans sa gueule.
« Noooooon !! Evaaaa ! Lâche ma Evaaaa ! »
La proie choisie par la pieuvre était la plus petite qu'elle pouvait trouver.
Peut-être que la chute avait projeté la fillette hors des bras de sa mère. La petite Eva, la fille de Ted, qui avait été enveloppée dans une couverture chaude après que le Prêtre Kuroe et Sœur Yuuri aient effectué un rituel de naissance pour elle au milieu de la nuit, avait quitté les bras de sa mère et gisait sans protection sur le sol.
La voix d'Eva qui pleurait parvint à mes oreilles. Je me demandai un instant si la pieuvre pouvait l'entendre de la même façon que moi ? Quoi qu'il en soit, elle étira ses tentacules droit vers Eva et l'attrapa sans difficulté.
Peut-être par hasard, la pointe en forme de lance du tentacule s'était accrochée dans la couverture, donc Eva ne fut pas transpercée.
Mais l'instant d'après, elle serait jetée dans une hideuse gueule ronde comme une caverne.
(Non ! Même si je cours de toutes mes forces, je n'arriverai pas à temps ! Elle l'avalera toute avant que je puisse m'approcher !)
« –Pfiou. »
À cet instant, j'eus l'impression qu'un vent blanc avait soufflé.
Tout en sentant la douce brise caresser mes joues, je la vis. Je vis Sœur Yuuri dégainer son épée.
Après avoir été jetée au sol, elle ne put se relever puisqu'elle n'avait pas de jambes. Mais à la place, elle parvint à se redresser d'une manière très imposante.
Puis, de sa main gauche, elle tira la belle rapière ornée d'un émeraude éblouissant du côté droit de sa taille. Ce fut un mouvement simple, mais si magnifiquement exécuté qu'il me fit frissonner.
Était-elle familière de l'épée ? Était-elle douée ? Je ne pouvais mettre mes impressions en mots. La façon dont elle avait manié l'épée elle-même était bien plus sophistiquée que tout ce que moi ou les vigiles avions jamais pu produire.
Ça avait l'air d'un mouvement lent, mais en réalité, c'était plus comme un éclair. Un mouvement d'épée ultra-rapide accompli en moins de temps qu'il ne m'en fallait pour faire un pas.
Alors, alors que la splendide lame d'argent – tout aussi magnifique que sa décoration tape-à-l'œil – était révélée, Sœur Yuuri sauta.
C'était impossible. Même si cela s'était produit sous mes yeux, je ne pouvais pas le croire. Comment un être humain sans jambes pouvait-il sauter ?
« …Le vent. »
Inhabituellement pour moi, je trouvai immédiatement une réponse. Si tu n'as pas de pieds pour te propulser depuis le sol, tu peux utiliser la puissance magique à la place.
Et l'idée de la Magie de Vent put me venir à l'esprit immédiatement parce que je l'avais vécue de première main quand j'avais combattu contre Dortos.
Une faible brise verte soufflait de la rapière dans la main de Sœur Yuuri. Le flux d'air vert émeraude généré par celle-ci portait son corps autrement immobile et lui donnait la liberté qui lui manquait.
Résultat, Sœur Yuuri vola en avant d'environ trois mètres.
Je pouvais le voir se produire et l'accepter comme réel. Mais ça avait quand même l'air d'un rêve. À cause de son manque de jambes, l'habit de Sœur Yuuri était trop large, et maintenant son voile était assez grand pour cacher son visage. Je me demandais si les tissus blanc et bleu marine qui flottaient violemment ne s'emmêleraient pas entre eux.
Puis, elle vola en avant avec la puissance du vent vers la pieuvre qui était sur le point de jeter Eva dans sa gueule béante.
Un éclair d'argent fut tracé dans le vide. La façon dont elle avait tiré l'épée avait été magnifique, et le mouvement de son maniement de la lame avait été très beau aussi. Malgré moi, je me retrouvai complètement fascinée par cela.
Puis une entaille, que je n'avais pas remarquée jusqu'à ce que je voie les tentacules qui avaient capturé la petite Eva tous coupés, et la pieuvre hurlant de douleur tout en giclant du sang vert de ses blessures.
Quand je tournai un peu mon regard sur le côté, je vis Sœur Yuuri effectuer un atterrissage splendide. Elle tenait sa rapière par la lame avec sa minuscule bouche, sa main gauche étant occupée à tenir Eva.
Elle avait libéré sa seule main juste après avoir coupé les tentacules de la pieuvre pour pouvoir attraper Eva avant qu'elle ne tombe au sol.
Cette série d'actions avait été complètement invisible. La seule façon de comprendre ce qui s'était passé était d'en voir les résultats et de deviner le reste. C'était comme si j'avais assisté au miracle de Dieu se produisant sous mes propres yeux.
Mais je savais que Dieu n'avait eu aucune part dans ce résultat. Cela n'avait été possible que grâce aux prouesses surhumaines de Sœur Yuuri elle-même.
« …Tranchant d'Air. »
Après avoir posé doucement Eva au sol, Sœur Yuuri reprit sa rapière en main et déchaîna ses arts martiaux pour porter le coup de grâce à la pieuvre.
Pour une raison quelconque, le corps de la pieuvre fut fendu en quatre morceaux, malgré le fait que la lame elle-même ne l'avait pas réellement atteinte.
Alors je compris. C'était la célèbre « lame de vent ». Le Prêtre Kuroe m'avait once parlé du sort de bas niveau « Sagitta d'Air », qui pouvait créer cette lame de vent pour déchiqueter les ennemis. Il m'avait aussi dit que reproduire des effets similaires avec des armes en ferait un art martial plutôt qu'un sort de magie.
« J-Je ne savais pas qu'elle pouvait… faire quelque chose comme ça… »
J'étais sans voix. Je restais là plantée, complètement abasourdie, comme s'il ne restait plus d'ennemis à vaincre, avec l'air d'une vraie idiote.
« Eva ! Tu es saine et sauve… Ah… Merci infiniment, Sœur Yuuri ! »
La première à se précipiter vers Sœur Yuuri fut la mère d'Eva. Elle s'allongea doucement sur le sol, serrant sa fille contre sa poitrine sans jamais la lâcher, et des larmes coulèrent sur ses joues alors qu'elle remerciait sa sauveuse encore et encore.
« C'est dangereux ici. Dépêchons-nous. »
Sœur Yuuri répondit avec le même calme que d'habitude. Elle avait toujours cette expression impassible, comme si rien ne l'impressionnait jamais.
Même si nous étions sous l'attaque d'une nuée de monstres, son visage était presque inchangé. …C'était comme si elle n'avait pas d'émotions humaines. Et la série de mouvements qu'elle venait d'accomplir n'était pas quelque chose qu'une Sœur ordinaire pouvait faire. Je me demandais si elle n'était en fait pas une épéiste de premier ordre. Même si elle avait perdu ses deux jambes et son bras dominant, elle avait réussi à abattre le monstre en gardant son calme, et à sauver le bébé sans lui causer la moindre égratignure.
Soudain, je ne la comprenais plus du tout. Qui diantre était cette personne ?
« …Ah. »
Cependant, la réponse vint comme un éclair.
(C'est vrai. Bien sûr qu'elle va être incroyablement forte. Après tout, elle est la compagne du Prêtre Kuroe.)
Je n'avais aucune preuve concrète de cela, mais je fus convaincue par cette réponse quoi qu'il en soit.
« A-Ah… Donc après tout… Reki ne fait pas l'affaire, hein ? »
(Qu'est-ce que je fiche ?)
Même ce combat eut soudain l'impression de ne servir à rien.
« Reki. »
J'étais dans un tel état d'hébétude que ce ne fut qu'après quelques clignements d'yeux que je réalisai que Sœur Yuuri appelait mon nom.
Ses yeux rouges, qui ressemblaient à ceux d'une Barbadienne mais semblaient terriblement différents, étaient pointés droit sur moi. Mon « Oui ? » sortit avec peu d'entrain, et je détournai involontairement les yeux de son regard.
« Je t'aiderai aussi. »
« O-Oui… Merci… »
Ma morosité n'était nulle part près de s'arrêter. Il n'y avait aucune raison qu'elle s'arrête.
Sœur Yuuri, qui n'avait ni jambes ni main dominante, était sans doute la plus forte de toutes les personnes ici.
Cela rendait mon existence sans valeur.
« –Surpuissance d'Air. »
Un autre coup de son épée, et une forte lame de vent verte souffla sur la route.
En me retournant, je vis un certain nombre de pieuvres qui approchaient des forces de vigilance être déchirées, leur sang giclant partout. La lame de vent, qui avait brillé d'un vert émeraude pâle, était plus tranchante qu'une épée de fer, nous pouvions tous voir aisément comme elle tranchait leurs corps, comme si un bloc de beurre avait été coupé par un couteau chaud.
« Oh, le brouillard… »
Bien sûr, nous pouvions tous le voir très clairement parce que le brouillard qui emplissait la route avait disparu aussi.
Le brouillard avait été balayé par le vent magique déchaîné par la lame de Sœur Yuuri.
Mais il n'avait pas complètement disparu. La « Surpuissance d'Air » de Sœur Yuuri avait écarté une grande partie du brouillard, mais partout au-delà de quelques dizaines de mètres, qui avait été hors de sa zone d'effet, était toujours recouvert de ce brouillard blanc tourbillonnant.
Toutefois, notre visibilité s'était considérablement améliorée.
« Whoa ! Qu'est-ce que… Tu es incroyable ! Bien joué, Yuuri ! »
Ryan, qui était honnête à outrance, semblait un peu envieux plutôt que simplement surpris.
« Un sorcier est venu nous aider ? »
« On peut les battre maintenant ! »
Pas seulement Ryan, mais les autres membres du corps de vigilance étaient sur la même longueur d'onde…
Mais en réalité, j'ai dû être la seule à avoir des sentiments mitigés face aux prouesses de Sœur Yuuri. J'avais honte d'avouer que je ne pouvais pas me sentir honnêtement heureuse qu'elle soit intervenue pour nous aider.
« Surpuissance d'Air. »
Sans répondre aux voix joyeuses des vigiles, Sœur Yuuri continua simplement de balancer son épée.
D'un seul coup, le brouillard devant elle fut dissipé et des douzaines de pieuvres furent abattues. Le nombre d'ennemis qui parvinrent à se faufiler à travers sa lame de vent pour nous atteindre était moins de la moitié de ce qu'il était avant. Les membres du corps de vigilance se divisèrent en groupes de trois pour abattre en toute sécurité les ennemis restants.
L'un transperçait un ennemi avec sa Lance Embrasée tandis qu'un autre utilisait une arme à long tranchant comme une épée ou une hache pour entailler profondément sa tête. Leur travail solidement coordonné était le résultat de l'entraînement avec le Prêtre Kuroe, et Chloé, et grâce à cela, les pieuvres furent tuées les unes après les autres sans accroc.
Ainsi nous continuâmes d'avancer rapidement en teignant la route du sang vert frais des pieuvres. Miraculeusement, sans aucune perte de notre côté.
« Oh, le brouillard se retire ! »
Bientôt, le brouillard se dissiperait. À notre droite se trouvait une forêt enneigée silencieuse, et à notre gauche nous pouvions voir une grande chaîne de montagnes – qui semblait être Galahad – au loin.
Mais quand nous regardâmes derrière nous, le brouillard blanc continuait de dériver comme si un amas de nuages était tombé du ciel.
« On dirait qu'ils ne nous poursuivront pas s'il n'y a pas de brouillard autour. »
J'examinai les alentours attentivement, mais je ne vis plus aucune pieuvre. Cependant, je n'avais aucun doute qu'elles rôdaient encore dans ce brouillard derrière nous.
Pour l'instant, nous serions en sécurité tant que ce brouillard ne viendrait pas par ici.
« Pfiou, on a réussi à s'enfuir grâce à toi, Yuuri. »
Avec un air rafraîchi comme s'il venait de finir un travail, Ryan partagea sa joie que tout le monde soit sain et sauf avec les autres vigiles.
Nous avions encore un long chemin jusqu'à la Forteresse d'Alsace, mais nous avions réussi à survivre à la poursuite implacable de ces pieuvres. Nous avions droit à une joie honnête à ce stade.
« Hé, Reki, t'as bien bossé toi aussi ! Je le dirai au prêtre que t'as fait du bon boulot ! Haha ! »
Bien bossé ? Du bon boulot ?
(Moi ? Est-ce que je peux vraiment me gorger de fierté et accepter les compliments du Prêtre Kuroe pour ce que j'ai accompli ici ?)
« …Non. »
Non. Absolument pas.
Je n'ai rien accompli.
« Hé, Reki, qu'est-ce qui ne va pas ? Pourquoi cette tête ? T'as mal quelque part ? »
Ah, c'est vrai. Je n'ai subi aucune blessure.
Quel combat facile ! Même une séance d'entraînement avec le Prêtre Kuroe m'aurait fait plus transpirer que ça.
Je ne me suis même pas battue. Tout ce que j'ai fait, c'est survivre.
Pendant que Sœur Yuuri nous sauvait tous.
La personne spéciale du Prêtre Kuroe. Et, sans l'ombre d'un doute, quelqu'un d'assez fort pour qu'il la choisisse comme celle qui resterait à ses côtés.
« Je n'ai aucun moyen de rattraper mon retard à ce rythme. »
Ce jour-là, quand j'ai trahi Ur, ma propre sœur…
J'avais pris ma décision.
Je poursuivrais le Prêtre Kuroe. Je le suivrais jusqu'aux confins de ce monde s'il le fallait.
« Les enfants ne peuvent pas être emmenés sur le champ de bataille. »
Je le suivrais précisément parce qu'il a dit ça. Je m'assurerais de le rattraper et de lui montrer.
Je lui montrerais que je n'étais pas une enfant, et que je suis bien plus forte que jamais. Assez forte pour être à ses côtés.
Je voulais devenir forte. Je devais être assez forte pour pouvoir me battre à ses côtés au lieu d'être juste un fardeau.
Je ne pouvais pas me laisser sauver par Sœur Yuuri comme ça.
Mais loin de devenir plus forte, j'étais inférieure à Ur.
Au-delà de ce brouillard, à la 203e Colonie de Ravitaillement, elle se battait encore côte à côte avec le Prêtre Kuroe. Et je ne pouvais m'empêcher de souhaiter qu'on échange nos places.
Je me sentais si sans valeur que je ne me supportais plus.
« Allez en enfer !! »
Alors je bondis.
Je me retournai et commençai à courir en arrière vers le village le long du chemin que nous avions conquis jusqu'ici.
« H-Hé, Reki ! Qu'est-ce que tu fais !? Reviens ! »
J'entendis les cris de Ryan m'appelant depuis derrière. Peut-être n'essayait-il pas seulement de m'arrêter, et me poursuivait-il en réalité.
Naturellement, je m'arrêtai. J'étais bien consciente de la bêtise de cet acte.
Mais trotzdem, je ne pouvais plus arrêter ces sentiments d'impuissance.
« Reki le fera, Reki le fera c'est sûr ! Reki va définitivement… définitivement suivre le Prêtre Kuroe !! »
Je saisis ma hallebarde et replongeai dans le brouillard infesté de monstres.