« Je m'attendais à ce qu'on attire un peu l'attention, ceci dit. Pas la peine d'être sur tes gardes à ce point. »
« C'est sans doute la force de l'habitude. »
Puis, ils continuèrent à avancer sous la tempête de neige, se dirigeant sans doute vers leur tente. En effet, comme l'avait dit Linfelt elle-même, elle attirait pas mal l'attention des gardes de faction postés alentour.
« Oh, ce bel homme de Sebastian est drôlement perspicace, hein ? »
Il ne semblait pas être un simple garde du corps pour l'élégante fille du comte Bergunt. Plus qu'un garde, il avait l'air d'une sorte de « majordome de garde ».
Le jeune majordome de garde ne faisait pas mauvais ménage avec l'adorable fille du comte, avec ses blonds cheveux clairs et ses yeux bleus vifs. Cela dit, Ai ne s'intéressait guère à lui. Encore moins vu que c'était un homme.
Ils atteignirent leur tente bien vite.
Elle paraissait un peu trop petite pour l'usage d'une fille de comte. Mais c'est sans doute ce qu'on pouvait attendre comme tente sur un champ de bataille, dans un pays étranger lointain.
Cependant, c'était un peu étrange qu'il n'y ait apparemment pas un seul garde autour.
Trouvant bizarre que Linfelt et Sebastian soient tous deux entrés seuls dans la tente, Ai s'en approcha lentement pour en explorer l'intérieur, et puis…
« Hein !? Qu'est-ce que c'est que ça… ? Un mur invisible ? Une sorte de barrière ? »
Elle cligna plusieurs fois des yeux bleus, surprise, devant le mur transparent qui venait d'apparaître devant Ai. Ou peut-être était-il là depuis le début ?
Plus transparent que du verre, la barrière semblait très rigide quand on la touchait du bout des doigts, et ne paraissait être ni chaude ni froide au contact.
Ai devina vite que le mur invisible couvrait un périmètre de 10... non, 30 mètres carrés autour de la tente de Linfelt. La tempête de neige déchaînée ne devrait pas pouvoir pénétrer à l'intérieur de ce périmètre, il y faisait apparemment chaud sans qu'un feu soit allumé, et elle semblait bloquer les sons pour qu'ils n'entrent ni ne sortent.
« Ah, je vois, c'est un "Sanctuaire"... Donc elle peut utiliser la Magie de Dimension Mondiale... Elle pourrait bien avoir un pouvoir à la hauteur d'un Apôtre. Regarde un peu ce vieux, amener quelqu'un comme elle jusqu'ici. »
Ai effleura doucement la surface du mur invisible, semblant impressionnée.
« Cela dit, elle ne ferait pas le poids face à un vrai Apôtre, hein ! »
À cet instant, tandis qu'Ai la touchait encore du bout des doigts, une portion de la barrière transparente disparut sans le moindre bruit. C'était un trou assez grand pour qu'Ai puisse le franchir.
« Hé hé, avec une barrière comme ça, tu n'as pratiquement pas besoin de défense du tout. Mais peut-être que tu es trop sur tes gardes, princesse. »
Arborant un sourire audacieux, Ai s'approcha rapidement de la tente. Il n'y avait que deux personnes au fond. Elle y tendit l'oreille avec curiosité, avide d'entendre quelque histoire croustillante, quelque scandale concernant cette jeune dame, cette soi-disant « sainte d'Helvetia ».
« Ah, c'est le pire... Dis, Sebas, je dois vraiment me battre ? »
« Allez, Lin, tu râles là-dessus depuis qu'on a quitté le manoir. Ressors-moi pas ça. »
« Ferme-la, toi tu te plains tout le temps ! Ah, c'est inutile, totalement inutile ! »
« Quel vacarme laid, et à cette heure tardive en plus ! Tu es pire que les voleurs et les monstres, et pourtant tu peux utiliser un truc comme le "Sanctuaire" ! »
« Mais c'est un acte de Dieu ! On me traîne dans ce combat ! Qui aime être en guerre, hein ? Et me fourrer avec ces démons d'Alsace super dangereux !? Merde, ce putain de vieux schnock croit qu'il peut faire tout ce qu'il veut ! Je vais mourir, je vais vraiment mourir cette fois, je te le dis ! »
La voix qu'elle entendait depuis l'intérieur de la tente n'était définitivement pas mignonne du tout. C'était un cri insupportable de plaintes et d'émotions négatives.
« Waouh... de penser qu'elle était ce genre de fille... »
Bien qu'elle ne puisse pas la voir, Ai pouvait presque s'imaginer la fille aux cheveux noirs roulant par terre en se tenant la tête, faisant un caprice. Ou peut-être le faisait-elle vraiment, car on l'entendait frapper le sol.
« On est déjà venu jusqu'ici, alors laisse tomber, bon sang ! »
« Noooon, retournons-y, rentreeeeez- »
« On ne peut pas juste rentrer au manoir, si ? »
« Je m'en fiche de cet endroit... Même retourner à cet orphelinat dans les bas-fonds me conviendrait très bien maintenant. »
« Là, tu dis n'importe quoi. Il n'y a plus rien là-bas pour toi à y retourner. »
« Sebas... Ah, oublie. Donne-moi mes cigarettes. »
« Attends une minute, femme des bas-fonds ! ... Tu n'en auras pas plus de trois pour l'instant. Ça prend du temps de faire partir l'odeur, tu sais ? »
C'était bien qu'il n'y ait personne d'autre aux alentours. Il n'y avait rien de délicat ni de gracieux chez cette sainte effrontée. Pour Ai, elle semblait plus une gamine gâtée qu'une prêtresse.
« Sebas, apporte-moi quelque chose à boire ! Pas du vin, je veux une bière ! »
« Un seul verre ! »
« Hein !? Radin ! »
« Ferme-la ! Tu veux que je m'occupe de toi quand tu seras si saoule que tu ne pourras même plus tenir debout, en plus ? »
« Mais je veux boire jusqu'à en crever ! Je n'ai pas le choix ! »
Puis, après avoir entendu la prêtresse descendre une chope de bière, Ai quitta discrètement les lieux.
« Et il y a beaucoup de gens dans ce monde qui vivent heureux sans connaître ce genre de choses, Tsumiki. »