Chevaliers Pégase. Demoiselles aéroportées qui jouaient le rôle crucial de force de combat aérien vigilante au sein du Second Bataillon.
Le Grand Prêtre Norz avait autrefois commandé une unité du Corps des Chevaliers Pégase dans sa mission d'occupation de l'ouest de Daidalos.
Chaque membre de ce corps exclusivement féminin était une chevalière de haut niveau entraînée aux arts martiaux et magiques. Elles avaient été largement reconnues comme une force qui se distinguait sur n'importe quel champ de bataille — du moins, avant leur rencontre avec le Démon d'Alzas. Les rumeurs qui circulaient sur cette bataille osaient impliquer que les chevaliers pégase n'étaient pas aussi infaillibles qu'on le prétendait.
Leur commandant, Norz, avait été sévèrement rétrogradé pour son échec à cette occasion, mais les chevaliers pégase encore valides n'avaient pas été mis au placard comme leur supérieur ; elles étaient bien trop précieuses pour ne pas être utilisées.
Ces demoiselles avaient depuis été assignées sous un autre commandant et continuaient de contribuer à l'effort d'occupation.
Ces derniers temps, leurs missions consistaient à réprimer les divers mouvements rebelles qui poussaient un peu partout à Daidalos. Ces rebelles étaient peu nombreux mais leurs attaques de guérilla étaient soudaines et sporadiques, ce qui en faisait un casse-tête pour les différentes forces d'occupation déployées dans tout le pays.
Et les chevaliers pégase, avec leur vitesse supérieure grâce au vol aérien, étaient parfaites pour la tâche. Jour et nuit, elles sillonyaient les cieux, surveillant les différents villages et villes et subjuguant les rebelles mal armés qu'elles trouvaient. Sur le papier, elles maintenaient la paix, mais ces chevalières d'élite, entraînées pour des batailles épiques, avaient le sentiment que leurs missions actuelles n'étaient que des corvées ménagères.
Elles ne voyaient aucun objectif clair ni progression, elles accumulaient davantage de fatigue chaque jour que cela durait. Fatigue et frustration.
Même Estelle, toujours active en tant que leur capitaine officielle, avait besoin d'une échappatoire.
« ... Haah. » Estelle poussa un soupir véritablement lourd.
Elle rejeta en arrière ses longs cheveux, actuellement en désordre, à l'intérieur de sa tente qui était en train de refroidir lentement de la chaleur étouffante générée par ses occupants.
Sur le côté, sur de fins draps, gisait un garçon mince et petit, dormant profondément. Le garçon était nu, comme au premier jour. Sa peau, qu'Estelle nota être plus souple que la sienne, brillait de perles de sueur sur tout le corps, et ses cheveux châtains duveteux semblaient nettement ébouriffés par rapport à sa coiffure habituelle.
La silhouette délicate allongée, le dos exposé, donnait l'image frappante d'une jeune fille païenne qui aurait été violée par un fantassin.
« ... Pas encore. » Estelle consterna.
Cette scène douteuse avait été créée par nul autre qu'Estelle elle-même. Bien que les rôles aient pu être inversés, le fait restait qu'elle avait agressé quelqu'un du sexe opposé.
Son ton indiquait qu'elle était dans un profond regret. Son esprit s'était éclairci maintenant qu'elle avait expulsé tout son désir refoulé, et elle avait l'air d'une fille qui promettait de tenir son régime juste après un repas trois services.
« C'est grave... Je ne peux pas continuer comme ça... »
Estelle avait commis la première de ces offenses la nuit du 2 de Premier Feu, c'est-à-dire à un moment où la bataille d'Alzas faisait encore rage.
Elle avait l'œil sur ce garçon depuis longtemps, depuis ses jours à l'académie des chevaliers en fait, et cette nuit-là, elle avait rassemblé son courage pour l'inviter dans sa tente. Puis elle avait rassemblé son courage pour le prendre là, tout de suite.
Cela dit, il avait techniquement consenti.
Le premier jour de cette bataille éprouvante à Alzas avait généré de nombreuses pertes du côté des Croisés. Ils avaient fini par battre en retraite sous la résistance farouche opposée par les démons, l'unité de chevaliers pégase d'Estelle ayant également subi de lourdes pertes. Incroyablement, une seule fée monstrueuse avait éliminé leur capitaine, leur vice-capitaine et de nombreuses femmes valeureuses de la force.
Profitant de leur situation misérable, Estelle l'avait invité franchement : « Laisse-moi en finir avant de mourir », et l'avait immédiatement plaqué au sol. Elle avait voulu faire mieux, vraiment. Mais une fois qu'elle s'était résolue à le faire, ce furent les mots qu'elle prononça.
Elle apprit qu'elle n'était pas du genre à transmettre correctement une déclaration d'amour sous le stress.
Et la situation étant aussi désastreuse, il avait consenti même si confus. Vraiment, il l'avait fait. Elle se souvenait qu'il avait hoché la tête, ce qui signifiait qu'il consentait. Ce qui voulait dire que ce qu'elle avait fait n'était certainement pas un viol, mais faire l'amour.
Tout bien considéré, ce fut la nuit où Estelle changea de classe, de jeune fille à femme.
Tout cela était à cause de cette fichue fée qu'Estelle avait osé faire ce qu'elle avait fait. La puissante télépathie du démon luminescent avait semé ces idées dans son esprit. D'un autre côté, on pouvait aussi dire que c'était grâce à cette fée qu'elle avait pu réaliser son amour.
Mais maintenant, elle avait un nouveau problème. Au final, elle n'avait pas réussi à transmettre correctement ses sentiments et chaque fois qu'elle demandait, exigeait vraiment, il faisait un visage troublé et s'exécutait. Elle savait qu'elle profitait de lui, qu'elle l'utilisait.
Après cette unique fois, elle avait saisi chaque occasion... pour assouvir ce désir. Avec leurs missions épuisantes, en apparence sans fin, ces derniers temps, elles avaient fait l'acte presque chaque nuit. En fait, aujourd'hui même, elle l'avait même entraîné dans l'une des maisons vides du village en plein jour. Elle avait dû s'arrêter en cours de route, cependant, car elle avait entendu sa vice-capitaine, Flan, l'appeler et elle ne pouvait pas vraiment négliger son devoir.
Elle n'avait pas encore avoué ses sentiments, et ne pouvait donc pas savoir ce que son partenaire ressentait. C'était comme si elle ne désirait que son corps, jour après jour. Elles n'étaient ni amantes, ni amies. N'était-il pas dès lors différent d'un esclave ? Elle en vint même à se demander si engager une prostituée ne serait pas mieux que le gâchis de relation dans laquelle elle était, au moins l'homme serait payé son dû.
Elle avait réalisé que ce genre de relation ne durerait pas longtemps. Mais malgré cela, elle ne parvenait pas à s'arrêter. Peut-être qu'un jour, il s'enfuirait simplement loin d'elle.
Estelle avait peur. Elle avait peur de perdre le bonheur, le plaisir d'avoir obtenu la personne qu'elle chérissait. Elle avait moins peur de mourir sur le champ de bataille que de le perdre. Elle avait encore moins peur d'affronter cette fichue fée que la perspective de ne plus l'avoir.
Et pourtant, elle ne pouvait penser qu'à le retenir de force s'il essayait de s'en aller. Vraiment, à ce stade, comment allait-elle avouer ses sentiments de toute façon ? C'était bien trop tard pour avoir la relation qu'elle désirait vraiment.
« Merde... qu'est-ce que j'étais censée faire... » marmonna-t-elle.
S'étant calmée, Estelle releva son corps avec langueur.
« Bonjoouur, pardoon l'intrusion, Mademoiselle la Capitaine Estelle. » dit une voix nasillarde, clairement masculine ; l'homme lui-même entrant dans sa tente tout en parlant.
« Quoi ! Salaud, tu as du culot―― »
Estelle couvrit promptement le haut de son corps exposé avec une couverture, et saisit sa rapière qui reposait au bord de son oreiller. En un mouvement fluide, la pointe de la lame fut brandie vers l'intrus soudain de sa tente privée.
Si cet homme avait été l'un des fantassins qui s'étaient enivrés et avaient bêtement tenté de coucher avec un chevalier pégase, il aurait eu sa lame en mithril plantée au fond du cœur à l'instant.
Cependant, la lame d'Estelle ne bougea pas d'un pouce vers sa cible.
« Vous êtes... l'Évêque Gregorius, mon seigneur... »
« Oh mon, me connaissiez-vous ? Ou est-ce cette robe qui vous l'a appris ? Peu importe, je suppose. Capitaine Estelle, je réalise qu'il est fort tard, mais j'avais une proposition qui pourrait vous... »
L'homme qui était apparu tout à coup et avait commencé à lui parler tout aussi subitement était indubitablement l'Évêque Gregorius, son supérieur et le commandant de l'armée dans laquelle elle et ses filles étaient actuellement stationnées.
Elle l'avait vu à de multiples occasions et, bien qu'elle ne fût pas exactement une élève modèle, elle était tout de même diplômée de l'académie, ce qui voulait dire qu'elle ne confondrait pas la soutane d'un évêque.
« Oh oh, le garçon qui dort là-bas serait-il Rudel-kun ? Bon sang, ça m'épargne bien la peine de l'appeler. »
C'était une petite tente après tout. On pouvait facilement discerner la présence de la personne supplémentaire qui dormait à l'intérieur, si petite fût-elle.
Mince, ça ne peut pas être, avant que l'esprit d'Estelle ne parvienne à traiter ce qui se passait, Gregorius poussait déjà Rudel sur l'épaule pour le réveiller. Rudel, le garçon nu qui dormait à côté d'elle, le garçon qu'elle aimait si profondément.
« Nh, uh... Estelle-san ? » marmonna Rudel à moitié endormi.
« Oh, excuses Rudel-kun. » dit l'évêque, « Je suis malheureusement pas la femme qui t'a couché. Mais j'aimerais que tu te réveilles s'il te plaît, j'ai quelque chose de très important que je veux que tu entendes. »
Estelle transpirait à grosses gouttes en attendant que Rudel cligne de ses grands yeux endormis. Il était si mignon ―― Pas le moment. Les choses tournaient mal.
« Hwa... uh, hein ? Eh ? »
Rudel cligna plusieurs fois des yeux en apercevant bien l'homme au visage de renard devant lui.
« Et booonjour à toi, Rudel-kun » salua Gregorius, tirant sur ses mots.
« Haa » bâilla Rudel, « Bonjoou... !? »
C'est à ce moment qu'il réalisa enfin à qui il venait de parler. Rudel cria comme une petite fille tout en se prosternant devant son supérieur sur-le-champ. Nu et en sueur.
« G-Gregorius-sama... q-que, avez-vous besoin de moi... » bredouilla Rudel avec peur.
Estelle ne pouvait pas voir son visage puisqu'il effectuait actuellement un dogeza raide et nu sur les draps, mais elle pouvait imaginer qu'il était bien plus pâle que le sien.
Estelle était une chevalière mais Rudel était un homme d'église. Il servait actuellement l'armée en tant que Prêtre, en d'autres termes un soigneur, mais son métier d'origine était celui de prêtre servant l'église. Alors qu'Estelle était plus du côté militaire, pour Rudel l'évêque était son supérieur dans les deux emplois, ce qui le mettait dans une position précaire, pour le moins.
« Boiin, c'est un peu important, alors je devais vous le dire tout de suite. Je m'excuse d'empiéter sur votre amusement, mais j'essaierai de ne pas prendre trop de votre temps. N'hésitez pas à reprendre là où vous en étiez une fois que j'aurai fini, ou à vous reposer pour demain, comme vous voulez. »
La blague plutôt inappropriée de la part de l'évêque avait servi à informer le couple qu'il était bien au courant de ce qui s'était passé récemment dans la tente. Disons plutôt qu'ils le trouveraient bizarre s'il n'en avait pas conclu autant en voyant un homme et une femme nus au lit ensemble.
En d'autres termes, ils ne pouvaient aucune excuse.
Cet Gregorius était-il venu pour punir le chevalier pégase et le prêtre qui s'adonnaient à des actes illicites ? Tout le monde savait que l'église n'autorisait pas les relations charnelles hors mariage, et que les relations homosexuelles étaient interdites purement et simplement. En gros, les obscénités étaient jugées très sévèrement, et les coupables étaient sûrs de recevoir la punition due.
Mais ce n'est pas l'affaire d'un évêque. Ce pourri voulait juste se payer leur tête, j'en mettrais ma main au feu, maudit Estelle en son for intérieur mais garda ses commentaires pour elle.
Elle avait eu l'intention de faire preuve de prudence lors de leurs liaisons nocturnes mais maintenant que c'était si facilement découvert, elle supposa que ça y mettrait fin. Elle accepterait n'importe quelle punition qui lui tomberait dessus, mais elle devait au moins essayer d'atténuer la punition pour son cher Rudel, ne serait-ce qu'un peu.
Rudel, malgré son jeune âge, était passé de diacre à prêtre. Estelle n'était pas très au fait de comment fonctionnaient les promotions du côté de l'église, mais elle savait au moins qu'on ne faisait pas n'importe qui prêtre, surtout quelqu'un encore dans la adolescence. Elle se demanda si Rudel n'avait pas le potentiel de devenir encore plus d'élite qu'elle, l'une des respectées chevaliers pégase.
Mais ça n'avait pas d'importance pour l'instant. Elle devait faire tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas ruiner le casier vierge de Rudel. Elle soupçonnait qu'il la haïssait déjà, et elle ne voulait pas que ça s'aggrave. Si ce garçon gentil la rejetait purement et simplement après ça, elle ne pourrait pas continuer.
« A-attendez... » Tenta-t-elle.
Mais hélas, Estelle n'était pas l'outil le plus affûté du hangar et cet aspect était devenu son pire ennemi à cet instant. Elle ne pouvait rien trouver, absolument rien pour sa défense.
Ainsi, alors qu'elle avait réussi à balbutier un mot, aucun autre ne suivit, et elle se tut.
Mais, il doit y avoir quelque chose, quelque chose ―― alors qu'elle continuait à tirer à blanc, quelqu'un d'autre prit l'initiative.
« M-mes plus plates excuses, seigneur évêque... C'est moi qui suis à blâmer, pour tout ça. »
« Rudel !? Quoi―― »
La courageuse confession du jeune Rudel fit crier Estelle, choquée. L'évêque, levant une main, afficha un sourire lubrique en essayant de calmer les deux.
« Oh oh, donc Rudel-kun, tu dis que c'est de ta faute ? » questionna Gregorius.
« Oui, je suis celui qui a agressé la Capitaine Estelle. » affirma Rudel, sa voix tremblant comme s'il avait déjà commencé à pleurer.
« Donc tu dis que toi, un soigneur frêle, tu as réussi à avoir le dessus sur un chevalier pégase, une guerrière d'élite, et qui plus est leur capitaine ? »
« Oui. »
« Veux-tu me dire comment ? »
« Eh bien, je... euh, j'ai été... très insistant... »
Si c'était vrai, Rudel n'aurait pas sa place en tant que Prêtre. S'il avait vraiment le muscle et le cran pour affronter Estelle, une chevalière adepte de l'usage de Force Boost et de nombreuses autres compétences martiales d'auto-renforcement, il aurait déjà été désigné à un poste au sein du Corps des Chevaliers Lourds.
Mais peu importait à quel point le mensonge qu'il venait d'inventer était complètement flagrant. Le fait tenait qu'il avait menti de son propre chef. En d'autres termes, il avait essayé de défendre l'honneur d'Estelle.
« Bien sûr, bien sûr que tu l'as fait » dit Gregorius, imperturbable.
« Oui, je l'ai fait. Alors je vous en supplie, seigneur évêque, la capitaine Estelle n'a rien fait de m... »
« D'accord, sûr, sûr. » Gregorius balaya vite, « Passons maintenant au sujet principal. Je suis en fait venu ici pour proposer une nouvelle mission à tous les deux―― »
« Hein ? » firent Estelle et Rudel en chœur face au brusque changement de sujet.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? Vous n'avez pas compris quelque chose ? »
« Non, pas ça... » commença Estelle, « C'était vraiment tout ce que vous aviez à dire en nous voyant comme ça ? »
Rudel avait l'air alarmant de déprime puisque sa courageuse plaidoirie en faveur d'Estelle avait été si rapidement ignorée, alors la chevalière pégase questionna l'évêque sur ses intentions.
« Hahaa, » rit ledit évêque, « J'ai vu ce genre de chose d'innombrables fois dans notre armée ! Oh, et bien sûr, je peux le jurer devant Dieu, je garderai ce secret, soyez tranquilles. »
« Mais qu'est-ce que... » Estelle était franchement perplexe face à cette réponse décontractée.
Gregorius afficha un sourire comme pour dire qu'il comprenait parfaitement et compatissait à leur situation, et bien qu'elle le trouve encore suspect, elle comprit néanmoins qu'il disait sérieusement qu'il fermerait les yeux.
« E-euh, seigneur évêque... » Risqua Rudel timidement, « vous feriez ça... ? »
Gregorius mit son sourire d'homme d'église et posa une main sur l'épaule du garçon qui était encore prosterné.
« Bien sûr que je le ferai, Rudel-kun, » dit l'évêque, « Après tout, c'est le devoir des prêtres de la Croix de soigner les chevaliers fatigués après les batailles de leurs journées. »
La foi peut être différente selon les individus, mais tous les présents ici étaient adeptes de la foi de la Croix. Alors l'évêque agit pour apaiser le prêtre inquiet que oui, selon leur Seigneur, il était bien dans leurs devoirs d'apaiser les cœurs des soldats épuisés.
« Selon les circonstances, on peut aussi avoir besoin d'utiliser son corps pour accomplir ce devoir. » prêcha Gregorius, « Bien peu iraient jusque-là... mais si vous l'avez fait par amour, je suis certain que le Seigneur vous donnera Sa bénédiction. »
« Seigneur Évêque... » Rudel était stupéfait, « Merci, seigneur évêque ! »
« Rudel-kun, tu es vraiment béni, » continua Gregorius, « Assure-toi de remercier le Seigneur pour le lien que tu peux partager avec une si belle dame. Pourquoi, de mon temps, je devais passer les nuits à accompagner les chevaliers lourds, tu sais ? Ils n'étaient pas doux, je te le dis. »
« Heu, trop d'infos... » Estelle grimça d'avoir été mise au courant du passé quelque peu sodomite de l'évêque.
Elle n'avait aucun intérêt à apprendre de telles choses et souhaitait sincèrement que cela reste une affaire privée.
« Maintenant, je crois que ça devrait apaiser vos inquiétudes. Puis-je passer à ce pour quoi je suis venu alors ? »
Estelle voulait s'habiller d'abord, mais elle s'abstint d'inutilement remuer la situation davantage. Elle ne voulait pas déterrer une affaire réglée.
Ça aurait pu être irrespectueux de faire face à un évêque avec rien d'autre qu'une couverture cachant ses parties intimes, mais puisqu'il n'avait pas l'air dérangé, elle décida d'en faire de même.
« Oui monsieur, seigneur évêque » dit Estelle sur un ton sérieux, s'adressant formellement au plus haut gradé de toutes les forces d'occupation déployées sur Daidalos.
« Détendez-vous, soldat. » dit Gregorius sans souci, « C'est une mission strictement volontaire, je dois le préciser. Si possible, j'aimerais que vous vous portiez volontaire pour le poste. »
Estelle devina que ce devait être une mission particulièrement ardue si les gens ne s'étaient pas rués à l'appel aux armes d'un évêque. Pourquoi d'autre serait-il venu jusqu'ici, dans cette région reculée où elle était déployée ?
« Donc vous dites que j'ai le droit de refuser ? » demanda Estelle.
« En effet, » confirma Gregorius, « vous pouvez refuser si vous le souhaitez. »
Cela simplifiait les choses. Sa réponse était bien sûr : Non. Son bonheur actuel pouvait être une chose passagère, temporaire, mais elle voulait continuer de coucher avec Rudel aussi longtemps que possible.
« Cependant, Capitaine Estelle, » fit appel Gregorius, « Je crois qu'accepter cette mission sera d'un grand mérite pour vous-même. »
« Je vois... » dit Estelle, ne sachant pas où cela menait, « Je suppose que ça veut dire une prime sur mon salaire ? »
« J'approuverai vos fiançailles avec Rudel-kun. » commença l'évêque rusé « Et une fois cette mission terminée, je ferai en sorte que vous deux puissiez retourner à Sinclair pour avoir une grande cérémonie. Je veillerai personnellement à superviser vos vœux, bien sûr. Qu'en pensez-vous ? Avoir votre mariage célébré sous un évêque est une expérience que généralement seuls les nobles peuvent s'offrir, non ? Je suis sûr que vous trouvez la perspective trop alléchante pour résister. »
Estelle était perplexe. Elle ne comprenait pas ce que cet homme disait.
Jettant un coup d'œil à côté d'elle, Rudel avait une confusion similaire sur le visage. Elle en déduisit que l'évêque ne lui avait rien dit non plus.
« A-attendez... de quoi parlez-vous ? » demanda rapidement Estelle pour clarification, confuse oui, mais aussi expectative.
« Rudel-kun ici est un orphelin, voyez-vous. Il a grandi à l'église toute sa vie, en d'autres termes, j'ai le dernier mot sur qui il doit fiancer. » expliqua Gregorius, « Bon, ce n'est pas aussi strict qu'avec la noblesse et leurs mariages arrangés, mais il a maintenant la position de prêtre, donc si je l'ordonne, il ne pourra pas refuser cette partenaire, qui que ce soit―― ops, laissez-moi me corriger. La partenaire que moi, un évêque, choisirai pour lui sera sûrement celle avec qui il est destiné à être uni, c'est le fait de la chose. »
La foi de la Croix n'exigeait pas le célibat pour ses nonnes et ses clercs. Bien que limité à la monogamie, leur Seigneur donnerait sûrement Sa bénédiction à deux qui s'aiment vraiment. Dieu voulait que Ses hommes d'église vivent des vies modestes et frugales, mais Il n'avait pas de problème avec le fait qu'ils fassent des enfants.
« Soyez féconds et multipliez-vous, » a dit Dieu. C'était une ligne bien connue pour les fidèles. Incidemment, cette ligne continue : « et remplissez la terre et soumettez-la et anéantissez tout mal. »
Ce genre de ligne d'écriture sainte avait eu de nombreuses interprétations depuis l'Antiquité jusqu'à aujourd'hui, mais pour Estelle, maintenant, cela voulait dire qu'elle avait une chance d'être unie par le saint mariage avec son cher Rudel. Cela voulait dire que même une femme méprisable comme elle avait une chance.
Et l'évêque devant elle avait le pouvoir de l'accomplir. Et c'était ce contrôle qui lui donnait la garantie que sa promesse était bien une possibilité.
« ... Vous plaisantez sûrement, monsieur. » mais Estelle ne put pas dire Oui tout de suite. Elle venait à peine de retenir l'énoncé.
Rudel avait essayé de la défendre. Peut-être, peut-être qu'il éprouvait aussi de l'affection pour elle comme elle pour lui. Elle voulait le croire, désespérément.
Si elle acceptait si facilement cette offre, elle risquait de trahir ce lien. C'était quelque chose qu'elle devait éviter.
« Mmm, » soupira Gregorius, « et ici je pensais que c'était une bonne proposition. On dirait que j'avais tort. Mes plus sincères excuses vous deux... enfin, puisque vous ne semblez pas aussi proches que je l'imagine, je suppose que je devrai passer au sujet des réaffectations. »
« A-attendez, » bredouilla Estelle, « s'il vous plaît, attendez, monsieur. Par réaffectation, vous ne voulez pas dire―― »
« Je suis sûr que vous avez entendu. » détailla Gregorius, « Le Troisième Bataillon commencera bientôt son avance vers Spada, et je pensais vouloir faire un geste amical envers le Comte Belgrunt en envoyant des renforts. »
Y compris Estelle et son unité de chevaliers pégase, Rudel et les autres Prêtres du corps de récupération, et un grand nombre de fantassins seraient redéployés. Cependant, tandis qu'Estelle et ses filles seraient sûrement en combat sur les lignes de front, pour capturer la Forteresse de Galahad, Rudel serait stationné bien en arrière dans l'arrière-garde avec les autres soigneurs.
Cela voulait dire que, jusqu'à ce qu'elles capturent la forteresse, elle serait séparée de lui.
« Je vous le dis, je prends l'affectation de mes ressources humaines très au sérieux. » affirma Gregorius, « Je mets ensemble les gens qui s'entendent bien, et je les sépare s'ils s'entendent mal. Il faut bien de la synergie pour travailler dans une armée après tout. »
Estelle se fichait complètement de la philosophie personnelle de cet évêque.
Elle venait d'apprendre qu'elle pourrait devoir dire adieu à Rudel dès demain. Ça, elle ne pouvait pas l'accepter.
« Mais il y a une limite à ce que je peux faire pour des gens qui ne sont pas sous mon commandement direct, voyez-vous, » dit Gregorius, avec désolé, « donc malheureusement, vous deux devrez aller à des postes séparés―― »
« S'il vous plaît, attendez, monsieur, » le coupa Estelle, « si j'acceptais votre mission, je demande que Rudel soit fait mon aide exclusif. »
« C'est fait. » acquiesça facilement l'évêque, « Je fais confiance que vous deux, tourtereaux, travaillerez bien mieux si vous êtes ensemble. J'attends de bonnes choses, Capitaine. »
« ... Bien, j'accepte. » dit Estelle, puis se corrigea, « Non, laissons-moi me porter volontaire. »
C'était le seul chemin qui lui restait. Gregorius tenait la laisse de l'homme qu'elle voulait si désespérément. Mais ce n'était pas nécessairement une mauvaise chose. Si elle performait bien, les choses iraient dans la direction qu'elle désirait. Cette perspective valait mieux que n'importe quelle récompense monétaire. On ne peut pas acheter l'amour après tout.
« Oh ! Excellente réponse, Capitaine Estelle ! Je suis ravi de vous avoir. » s'exclama Gregorius inutilement, auquel Estelle répondit par un « C'est mon honneur en tant que chevalière, » jouant le jeu pour sa part.
« Bien joué, Rudel-kun, » s'adressa maintenant Gregorius à Rudel, « À partir de maintenant, assure-toi de soutenir ta charmante Capitaine tant en public qu'en privé. »
« Heu... um.... » Rudel délibéra.
« Tu es son fiancé maintenant, non ? »
« O-oui, seigneur évêque... »
Il avait l'air troublé par ce revirement soudain, mais même avec ses sourcils délicats relevés, il consentit à son supérieur. Cela démontrait clairement l'influence de l'évêque sur le garçon, prouvant combien il avait le pouvoir de décider qui le jeune prêtre pouvait aimer.
« Quant à vous, Capitaine, » revint Gregorius vers Estelle, « J'ai besoin que vous choisissiez 4 à 5 de votre unité qui nous accompagneront. »
« Oui, monsieur. »
« Vous devez vous rendre au Fort Alzas et attendre de nouveaux ordres de là-bas. »
L'Évêque Gregorius lui donna encore quelques directives diverses, et une fois qu'il eut fini, Estelle posa enfin la question la plus importante,
« Monsieur, si je puis me permettre, quel est exactement notre objectif pour cette mission ? »
« Oups, mon dieu. » s'écria Gregorius, « Je n'en reviens pas de l'avoir oublié, pardonnez-moi voulez-vous ? »
Avait-il vraiment oublié ? Estelle ne pouvait pas le dire puisque son visage de renard semblait toujours tramer quelque chose. Mais l'évêque n'avait apparemment aucune raison de cacher l'affaire et il le lui dit facilement :
« Tandis que le Troisième Bataillon occupera Galahad, nous envahirons clandestinement le cœur de Pandora : la cité-état d'Avalon―― »