« …nnn. »
On m'appelait.
« …kunnnn. »
C'était la voix douce et fluide d'une jeune fille. Ah, je doutais qu'il existe un homme qui ne répondrait pas à l'appel de son nom par une si belle voix.
Il fallait que je me lève. Tandis que je dormais bien au chaud, ma conscience prit la décision de se réveiller.
« …Kurono-kun. »
Ce qui apparut devant mes yeux, c'était le visage familier d'une fille. Une pointe de tristesse dans ses grands yeux ronds noirs. Un petit nez mignon et de douces lèvres couleur fleur de cerisier. Ses longs cheveux blond lin mettaient en valeur sa peau pâle.
Elle était si belle qu'on aurait dit qu'elle était ensorcelée. Mes yeux encore embrumés de sommeil restèrent scotchés sur son visage, sans vergogne. Peut-être avais-je déjà été ensorcelé.
« Kurono-kun, ça va ? Tu gémissais beaucoup… »
Son visage semblait prêt à éclater en larmes à tout moment. Quand je vis son expression se briser, pleine de détresse et de tristesse, une panique certaine monta immédiatement en moi. Je ne voulais pas la faire pleurer.
« Non, je vais bien. C'est vraiment rien, alors ne t'inquiète pas pour moi… Shirazaki. »
« …Ah, tant mieux. »
Son visage exprima un soulagement venu du fond du cœur. La fille s'appelait Yuriko Shirazaki. C'était une camarade du club de littérature. J'étais triste, je crois. Nous n'étions ni plus ni moins l'un pour l'autre.
« Au fait, où… suis-je ? »
Apparemment, j'étais actuellement sur un lit moelleux, recouvert de draps blancs et propres pour que je puisse me reposer. Shirazaki était assise sur une chaise pliante près de moi, penchée sur mon visage.
Je regardai à droite et à gauche et vis les plis d'un rideau blanc pendouillant à une tringle qui entourait mon lit. En jetant un œil par un interstice des rideaux, j'aperçus la porte coulissante familière et agaçante et, dans le coin, un ensemble pèse-personne et toise.
De plus, je pouvais voir une simple horloge analogique au design pratique accrochée au mur. Il était 6 h 38. C'était juste avant le coucher du soleil et toute la pièce baignait dans la lumière rougeâtre du soleil couchant qui traversait les rideaux.
Même si j'avais été celui qui posait la question, je pus identifier l'endroit d'un seul coup d'œil.
« C'est l'infirmerie de l'école. »
Je le pensais, bon, il n'y avait pas d'autre explication. Je n'avais jamais eu à l'utiliser pour de vrai, mais j'étais déjà venu pour des corvées de nettoyage spécial.
Mais pourquoi dormais-je ici ? C'était bizarre. Je ne pus m'empêcher d'être envahi par un fort sentiment d'inquiétude.
Calme-toi, essaye de te souvenir. Il y a à peine un instant, j'étais…
« J'ai eu super peur quand tu t'es évanouie dans la salle de club sans prévenir. J'ai failli appeler les pompiers, tu sais. »
« Ah… ah, c'est vrai. Maintenant je me souviens. J'ai ressenti une sensation comme un mal de tête énorme et je me suis effondré là-bas… c'était ça. »
« Tu te sens toujours mal ? L'infirmière a dit que c'était juste une hypotension, que ça irait une fois que tu aurais un peu dormi… »
« Non, je n'ai mal nulle part. Je vais vraiment bien maintenant. »
Je le dis comme si je cachais quelque chose, mais en réalité, je ne ressentais vraiment aucune anomalie. Le problème était le décalage avec ma mémoire, je ne sais pas… Je me souviens clairement m'être évanoui dans la salle du club de littérature. Je m'en souviens, mais je ne pouvais m'empêcher d'avoir l'impression que c'était arrivé il y a très, très longtemps.
« …J'ai l'impression d'avoir fait le plus long rêve de ma vie. »
« Ne t'inquiète pas. Tu es réveillé maintenant, ce mauvais rêve qui te faisait gémir est fini. »
Un mauvais rêve. C'était ça ?
De mauvaises choses, des choses douloureuses… Non, ce n'était pas si simple que ça. J'ai l'impression d'avoir frôlé la mort, et d'avoir aussi ressenti un désespoir plus dur que la mort, maintes et maintes fois.
C'était comme si j'avais au fond de la poitrine des émotions sombres et noires de chaos. Pas seulement mon cœur, c'était une partie de mon corps. La douleur et l'amertume, le désespoir de la défaite, l'humiliation et la perte.
Si mon cœur et mon corps avaient si définitivement éprouvé ces émotions, cela ne pouvait signifier qu'une chose : j'avais fait le cauchemar le plus inimaginable.
Cependant…
« Il y a dû avoir quelque chose… quelque chose que je n'étais pas censé oublier, quelque chose de très important. »
« Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire ? »
Les yeux noirs de Shirazaki me fixaient droit dans les yeux. D'habitude, elle était intimidée par mon attitude agressive et ne me regardait jamais dans les yeux. Mais là, elle avait le regard doux d'une mère qui veille sur son enfant.
« C'est, c'est… »
« C'est ? »
Je ne pouvais pas détacher mes yeux des siens. C'était comme si ses yeux m'aspiraient. Comme si j'étais aspiré dans l'abîme.
« …Je ne sais pas. »
J'essayai de mettre des mots, des formes, sur ce souvenir qui aurait dû m'être important. Mais il se dispersa comme un nuage qu'on ne peut jamais saisir.
« Hé hé, c'était un rêve que tu faisais à l'instant. Mais tu t'en souviens plus maintenant que tu es réveillé, ça arrive parfois, non ? »
« Ouais… ça arrive. »
Oui. En premier lieu, je n'ai même pas de souvenirs. Je me suis évanoui d'hypotension et puis je me suis réveillé. Il n'y a eu que le sommeil entre les deux, je n'ai moi-même entrepris aucune action. Les rêves ne sont qu'un rangement des souvenirs, quelque chose qui arrive au corps. Un des mécanismes du vivant.
« Mais, Kurono-kun. Tu te souviens de ce qui s'est passé avant que tu t'évanouisses ? »
Avant que je m'évanouisse ? Je suppose qu'elle voulait dire ce qui s'est passé dans la salle de club.
Je suis sûr que j'étais arrivé à la salle de club comme n'importe quel jour… Non, c'était faux. Shirazaki avait pris la peine de me parler et m'avait dit :
« Il y a une réunion importante au club aujourd'hui… alors viens sans faute, d'accord. »
Et quand j'arrivai à la salle de club, Shirazaki, qui avait transmis le message, était la seule à être là.
Peu importe combien de temps on attendit, les autres membres du club ne vinrent pas. Un silence gênant s'installa pendant que le temps s'écoulait. Je ne voulais pas que ça continue comme ça, alors je pris la décision de lui parler, mais j'échouai. J'essayai plusieurs trucs et puis… Ah, maintenant que j'y pense, elle a dit ce truc-là :
« Quand j'ai dit qu'il y aurait une réunion, j'ai menti. »
Oui, elle l'avait dit.
« …et, c'est tout ce dont je me souviens. Je crois que tu allais continuer à partir de là, seulement c'est à ce moment-là que je me suis évanoui. »
« Bien, je suis contente que tu t'en souviennes. »
Si je n'avais pas rappelé au moins ça, ça voudrait dire que je montrais des signes de perte de mémoire. C'était un sacré mal de tête, mais je ne pense pas que c'était si grave. Dans ce sens-là, moi aussi j'étais content d'avoir « rappelé ça ».
« Alors, pourquoi tu as menti pour m'amener à la salle de club ? »
« Je voulais vraiment être seule avec toi là-bas. »
Je m'attendais à ce qu'elle me dise qu'ils avaient tous prévu de me faire une blague. Sa réponse inattendue me laissa à chercher une réplique.
« C'est, c'est ça… »
Je répondis vaguement, des mots vides sortant de ma bouche comme si j'étais un idiot.
Mais Shirazaki ne parut pas décontenancée par ma confusion et continua de parler en me regardant droit dans les yeux.
Peut-être était-ce la lumière du soleil couchant qui brillait dans la pièce, mais son visage avait l'air légèrement rouge. Son beau sourire menaçait de me captiver, mais je tendais l'oreille pour ne pas rater un seul mot qui sortait de sa bouche.
« En fait, Kurono-kun… »
Je n'eus pas mal à la tête. Cette fois, j'ai pu entendre tout ce qu'elle avait à dire.
« …Je t'aime. »
C'était une déclaration. Une émotion franche, sans détours, sans gêne. Même la personne la plus bornée n'aurait pu entendre ça sans réaliser que c'était une déclaration.
« Heu… vraiment…. moi ? »
Mais je ne pouvais pas le croire. C'était trop gros pour y croire.
La déclaration soudaine, et de la part d'une personne complètement inattendue. Et je n'étais pas assez prétentieux pour accepter facilement que ses sentiments pour moi étaient réels.
C'était Shirazaki. Je pouvais comprendre qu'elle soit en colère contre moi, qu'elle me déteste. Si anything, c'était ce que j'avais supposé tout ce temps.
Plus que tout, je n'avais jamais fait quoi que ce soit qui puisse la faire tomber amoureuse. Nos seules conversations portaient sur des affaires officielles concernant le club ou à parler au nom d'autres membres. Bien sûr, nous n'avions jamais non plus vécu de ces beaux événements où j'aurais pu espérer l'effet pont suspendu.
Et alors que ça semblait incroyablement grossier de se méfier d'une déclaration d'affection d'une fille, je ne pouvais toujours pas y croire, et pourtant…
« Mm!? »
« …Mmm. »
Je sentis quelque chose de doux toucher mes lèvres. De la chaleur. Il y avait maintenant zéro distance entre la beauté de Shirazaki et mon visage, un faible parfum de shampooing émanait d'elle.
On m'embrassait.
« Je t'aime, Kurono-kun. Je ne mens pas. »
Avant que je m'en rende compte, elle avait repris sa distance d'avant. Ce moment tout à l'heure avait eu l'air d'un rêve. Mais ce n'était pas un mensonge. Comme elle l'avait dit.
« Alors, s'il te plaît… sois mon petit ami. »
Il faut que je la rejette… une intuition en moi le disait. Ce n'était pas que je doutais encore de ses sentiments, je ne supposais plus qu'il y avait quelque chose derrière tout ça.
Mais je n'avais tout simplement pas le droit. Je ne devrais pas sortir avec des filles, je ne devrais pas avoir de petites amies. De telles pensées venaient de surgir dans ma conscience.
Pourtant, en même temps, je pense aussi ceci : je n'ai personne que j'aime assez fort pour lui offrir mon corps et mon âme, et je n'étais pas un saint qui fuyait toute relation. J'étais juste un lycéen ordinaire au physique douteux. Pourquoi est-ce que je pensais à des trucs aussi idiots que de savoir si j'avais le droit ou pas.
Shirazaki elle-même m'avait avoué ses sentiments. Je doute qu'il y ait un seul garçon au lycée Sakuragi qui l'aurait rejetée. Même s'ils avaient déjà une copine, ils l'auraient probablement larguée sur-le-champ.
Non, non. Cette sensation n'avait rien à voir avec tout ça. C'était bien plus profond, quelque part dans mon cœur il y avait un souvenir lointain, il me suppliait désespérément…
« …Je suppose que c'est… non. »
« Oui. Si tu m'acceptes. »
Mes sentiments minables et dérangeants furent immédiatement balayés quand je vis son visage tragique sur le point de se briser. Comment avais-je pu être embêté par des choses aussi insignifiantes et ennuyeuses.
Il m'était tout simplement impossible de la laisser pleurer.
« Vraiment ? Tu es vraiment sûr de ça ? »
« Ouais, j'ai hâte d'être avec toi, Shirazaki ! »
« Merci ! Kurono-kun ! »
Et comme ça, elle s'était jetée sur moi pour m'étreindre. Je sentis à nouveau sa chaleur et son parfum, et mon cœur se mit à battre plus fort.
Quel poids réconfortant. Après un instant d'hésitation, j'enlaçai son corps de mes deux bras.
« Kurono-kun, je t'aime. »
Et ainsi, j'eus ma première petite amie. Une fille incroyablement belle nommée Yuriko Shirazaki.
Il semblait que ce jour serait le sommet de ma vie.