…… En principe, c'est nous qui devrions recevoir une épouse. Si c'était nous, Alugawa, qui demandions la main de la fille de Rou, la chose serait logique, mais que ce soit eux qui viennent la réclamer prouve qu'ils se placent au-dessus de notre pays. Et puis quoi encore ? Nous refiler une fille de neuf ans plus jeune que notre fils, qui plus est une marchandise abîmée, c'est nous prendre pour des idiots. Ce roi d'Alugawa n'a toujours pas baissé la tête.
Génutsu le pensa, mais se tut.
Le roi d'Alugawa s'acharnait à la paix intérieure. Pour cela, il avait besoin de s'assurer les pays voisins. Si seulement les royaumes limitrophes, Rureiku et Rauraaji, restaient tranquilles, son vœu serait exaucé. Il était fort au combat, mais n'aimait pas la guerre de nature. C'était aussi dû au fait qu'Alugawa était un pays riche, où l'on pouvait manger sans avoir à se battre.
Que ce roi-là vienne proposer un mariage qui ressemblait à s'y méprendre à une provocation, Génutsu ne pouvait l'accepter. Se prenait-on pour un homme qui avalerait n'importe quelle condition sans broncher ? Si c'était le cas, je me suis fait passablement mépriser, ricana-t-il en son for intérieur.
« Qu'en pensez-vous ? »
Orgabe posa sur Génutsu un regard plus aigu que jamais. Il attendait une acceptation franche. Sa volonté de fourguer la marchandise en s'appuyant sur le poids du royaume d'Alugawa transparaissait clairement.
« Certes, c'est une belle proposition, mais Rou est encore jeune. »
« Pas du tout, ce n'est pas trop tôt. Votre Majesté s'est marié encore plus jeune, si je me souviens bien. Et pour une épouse, une aînée solide est ce qu'il y a de mieux. Jetez un œil à travers le monde. L'épouse du roi d'Agartha, il me semble qu'elle avait six ans de plus que lui. »
Cette façon de parler, comme si Alugawa avait des liens avec Agartha, mit Génutsu en colère. Pourtant, c'était exact : il s'était marié à treize ans. Et son épouse avait quatre ans de plus que lui.
Génutsu, qui ne savait rien, avait été poussé de force sur le lit conjugal sur les conseils de ses vassaux. Même là, il n'avait pas saisi ce qu'il devait faire. C'est sa jeune épouse qui lui avait enseigné les usages de l'alcôve. Elle connaissait déjà les hommes.
« Altesse, faites ainsi. Il le faut. »
Elle lui avait montré, gestes précis à l'appui, ce qui était indispensable, en lui mâchant le travail. Sur le coup, il avait obéi en pensant que c'était ainsi qu'il fallait faire, mais des années plus tard, quand il comprit ce que cela signifiait vraiment, il en fut profondément blessé et trembla d'humiliation. Au final, cette épouse porta son enfant, mais mourut en couches avec le nouveau-né. Aujourd'hui, il s'apprêtait à faire subir le même sort à son fils. Il fallait absolument refuser. Tel fut son décret intérieur. Orgabe enfonça le clou.
« Cette affaire a déjà été portée, en confidence, à la connaissance de l'épouse. »
Ces mots portèrent un coup supplémentaire à Génutsu. On voulait manifestement lui faire avaler ce mariage ici et maintenant, de force. Dès qu'on entamait le sujet, on en pressait la conclusion : cet Orgabe était un homme rudement retors.
« Quoi, l'épouse… »
Génutsu fut surpris, mais jugea aussitôt que c'était plausible. Il avait marié sa fille à Alugawa. Une fille chérie, élevée avec soin. Cette fille et son épouse s'entendaient bien et s'écrivaient souvent. C'était grâce à cela qu'il connaissait la situation intérieure d'Alugawa. Qu'on exploite cette faille pour lui fourguer le mariage en utilisant sa fille, la méthode d'Alugawa lui déplut souverainement.
« Vous menez les choses rudement bien… Cependant, un mariage se décide in fine par la volonté des intéressés, aussi vais-je en parler à Rou pour la forme. »
C'était un sophisme. Pour des roturiers, passe encore, mais pour des membres de la famille royale, on n'a jamais entendu dire qu'on demanderait leur avis à chacun. Le mariage d'un roi, d'un prince, est soit une alliance politique, soit un mariage par enlèvement, l'un ou l'autre. Tandis que Génutsu ruminais ces pensées, Orgabe esquissa un mince sourire. Pas assez pour dire « niark », mais un rire certain se lisait.
« Rou-sama a déjà donné son accord. »
Orgabe le dit en souriant franchement.
« Quoi ? Rou a… »
Génutsu fronça les sourcils. Épouse, fille, fils, tous trois de mèche pour arranger ce mariage politique avec Alugawa, et l'on venait lui demander son aval a posteriori : la colère monta.
« Dorénavant, en toutes choses, je souhaite consulter mon père et recevoir ses enseignements. »
Il se souvint que Rou avait tenu ces propos insolents lors de la cérémonie de salutation qui suivit sa désignation comme prince héritier. Que ce même Rou n'ait pas soufflé mot à son père pour la décision la plus importante de sa vie, son mariage, était impardonnable.
« Que Rou ait accepté ou non, il suffit de le lui demander. S'il en est ainsi, je n'ai plus rien à dire. »
Génutsu s'efforça de ne pas laisser paraître son mécontentement. Pourtant, Orgabe sentit qu'il ne trouvait pas la chose amusante.
« En tout cas, le royaume d'Alugawa, le royaume de Rureiku… »
Il commença, puis se reprit en hâte :
« Le royaume de Rureiku, pour le royaume d'Alugawa, c'est une heureuse nouvelle. »
Orgabe tenta seul de réchauffer l'atmosphère glaciale en se félicitant tout haut. Génutsu n'entrevoyait aucun avenir radieux pour ce mariage. Il avait le sentiment qu'une ligne infranchissable se traçait entre lui et son fils légitime Rou. Mais pour l'heure, il n'avait pas de motif valable pour refuser. Rejeter l'affaire après qu'elle ait tant progressé provoquerait une rupture avec le royaume d'Alugawa. Tant que la conquête de Ruchirunano n'était pas achevée, c'était manifestement désavantageux. Pourtant, Génutsu ne pouvait pardonner à son épouse d'avoir tramé dans l'ombre une affaire d'une telle gravité, ni à Rou, qui — fût-ce sur les instances de sa mère — n'était pas venu une seule fois consulter son père Génutsu.
« Il conviendra, le moment venu, d'envoyer officiellement une délégation au royaume d'Alugawa pour demander la cérémonie d'entrée de la princesse. »
Génutsu insista sur le mot « officiellement ».
Après le départ d'Orgabe, il convoqua ses hauts ministres pour entendre leurs avis. La grande majorité approuva le mariage. C'était une approbation passive, dépourvue de réelle conviction, juste parce qu'il n'y avait pas de raison de s'y opposer.
Une fois les ministres partis, le chancelier Barba s'approcha de Génutsu et lui dit :
« Il se peut qu'un espion se soit glissé dans l'entourage de Votre Majesté. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Les fiançailles de Rou-sama et d'One-sama… Quoi qu'on en dise, c'est trop précipité. Il se peut que l'affaire de la mine d'or, l'autre jour, ait fuité de leur côté. »
……
En effet, songea Génutsu. En apparence, les relations entre Rureiku et Alugawa semblent se resserrer, mais il est évident qu'One, qui vient en épouse, n'a aucune valeur comme otage. Accueillir une telle personne comme épouse du prince héritier risque de donner l'impression qu'on a plié face à Alugawa. Barba ajouta que, par One, les informations de Rureiku passeraient à Alugawa comme dans un tamis.
Génutsu eut l'impression qu'on lui posait une lame froide sur la gorge. Il crut deviner la volonté du roi d'Alugawa : ne tolérer absolument personne qui menace la paix de son pays.
« … Le chemin vers la mine d'Albéra est proche, et pourtant si lointain. »
Génutsu marmonna, sans s'adresser à personne. À ces mots, le chancelier Barba inclina lentement la tête.
« Par ailleurs, il a été rapporté que le prince héritier d'Alugawa, Jizan-dono, s'est rendu à Agartha. »
« À Agartha ? »
« Oui. Officiellement, c'est pour un séjour d'études… »
À cet instant, Génutsu prit, en son for intérieur, la décision d'envahir le royaume d'Alugawa…