Peu de temps après, deux hommes entrèrent dans la pièce, guidés par une servante. Il s'agissait de Defruk, fournisseur officiel de l'Empire. Il portait des vêtements d'une qualité évidente. Je connais bien cet homme. Il m'a aidé lors de la fondation de la compagnie Dâke, et il assure encore la vente de nos produits actuels, nous rendant bien des services.
Ce qui est remarquable chez lui, c'est qu'il traite absolument tout. Non content des armes et armures, il gère denrées alimentaires, meubles, joyaux… tout et n'importe quoi. On dit qu'il n'a jamais refusé une commande. Quelle que soit son absurdité, il accepte du tac au tac. En d'autres termes, cet homme possède un réseau mondial. Qui plus est, d'y affluer une masse d'informations colossale, il devient un interlocuteur que Sa Majesté ne peut ignorer ; on peut dire qu'il soutient la logistique de l'Empire de Hidêta. À mon avis, l'étendue de son réseau rivalise avec celle de la Théocratie de Crimiana sous Vielle. C'est aussi grâce à sa puissance que l'Empire de Hidêta a pu saisir l'hégémonie mondiale.
D'un autre côté, Defruk ne se contente pas d'amasser des fortunes par le commerce ; il soutient l'Empire de multiples façons, affichant aussi le visage de bienfaiteur. Il a fait bâtir écoles, théâtres, hôpitaux, œuvrant au développement de la capitale impériale ; plus récemment, il a défriché des montagnes pour y créer des lotissements et aménagé des routes, récoltant la gratitude du peuple impérial. Il a sans doute maints rivaux commerciaux et s'est attiré bien des rancunes çà et là, mais en redistribuant ainsi ses gains, il soigne son image — un dirigeant vraiment admirable.
Defruk arbore comme toujours un air bonhomme, mais ses yeux ne rient pas. Caractéristique commune aux grands marchands. Ils affichent en surface une mine avenante, mais dès qu'ils ouvrent la bouche, ils dégagent une aura qui dit qu'ils ne laisseront passer aucun détail, fut-il minime. Ils choisissent leurs mots avec un soin extrême. Moi aussi, lors de notre premier entretien, j'ai été enveloppé d'une tension indicible et je me suis effondré de fatigue une fois la conversation terminée.
Et l'homme qui entra derrière Defruk était un autre homme. Defruk était vêtu de blanc, l'autre de noir. Ce type……
« Votre Majesté jouit d'une humeur des plus excellentes, ce qui me ravit au plus haut point. Quant au Roi d'Agartha, pouvoir contempler votre visage gracieux comble de joie ce Defruk. »
En disant cela, il s'inclina profondément. L'Empereur acquiesça avec aisance. J'en fis de même, hochant lentement la tête.
« Je vous remercie sincèrement d'avoir bien voulu nous accorder votre précieux temps malgré votre fatigue. Aujourd'hui, il y a une personne que je souhaitais vous présenter, c'est pourquoi je l'ai amené devant vous. Il s'agit de Lehat-dono. »
… Lehat ? Il a dit Lehat ? Non, ce n'est pas possible. Ce type, c'est le prince Uruwa de l'Empire de Kaiku, non ? Je viens de le rencontrer tout à l'heure, on s'est même serré la main. Qu'est-ce qu'il raconte, celui-là ?
« Je m'appelle Lehat de la compagnie Sanhâri. »
Uruwa, non, Lehat, dit cela en s'inclina. Un malaise énorme. D'ordinaire, un marchand cherche par tous les moyens à se glisser dans nos bonnes grâces, dégageant une atmosphère du genre « Je ne suis pas louche, moi » ou « J'ai plein d'infos intéressantes », mais de celui-ci n'émane ni loucheur ni douceur. On ne sent qu'une lame affûtée. Un peu… comme s'il était enveloppé de killing intent ?
Defruk présenta Lehat comme un armateur. Spécialisé dans les mers du Nord, il y a des entrées chez les seigneurs locaux et Defruk lui-même lui doit des faveurs.
Ce Lehat évitait soigneusement de croiser mon regard. Probablement a-t-il appris le mariage du prince Holme et de la princesse Filet, et demandé à Defruk de le faire entrer. Avec son influence, faire pénétrer un homme dans le palais n'était pas un problème. Mais pourquoi ce timing ? Pourquoi venir sous une fausse identité ? Mon doute allait vite se dissiper.
« Ce Lehat-dono a une demande pressante à adresser à Sa Majesté ainsi qu'au Roi d'Agartha, c'est pour cela que je l'ai amené. »
Sur ces mots de Defruk, Lehat fit un pas en avant.
« Ma demande est que vous me vendiez un million de pierres de barrière commercialisées à Hidêta et en Agartha. »
Un million !? Je grognai intérieurement. Chiffre inimaginable. Il ne fallait surtout pas montrer mon trouble, je me forçai à garder une contenance impeccable. Mon voisin, l'Empereur, était impressionnant : pas un muscle ne broncha, il observa les deux hommes avec un calme parfait.
Ce qui est fort chez cet Empereur, c'est sa capacité à maintenir sa posture sans bouger d'un millimètre. Même lors de cérémonies, il reste immobile des heures durant. Riko en est capable aussi, moi pas. J'ai entendu dire qu'ils y ont été conditionnés depuis l'enfance et que ça ne leur coûte aucun effort, mais ils doivent bien avoir envie d'aller aux toilettes parfois. Toujours est-il que ne jamais laisser transparaître ni expression ni posture, quelle que soit la situation, permet d'imposer sa dignité et de cacher son jeu. Je me disais que je devrais m'y essayer un peu, quand Lehat continua.
« Nous souhaitons développer et faire prospérer davantage notre activité maritime. Mais la mer est capricieuse. Les changements brusques de temps sont monnaie courante. Il y a aussi beaucoup de monstres et de pirates. Je veux protéger au maximum la vie de mes marins. À mesure que nous étendrons nos affaires, je veux éviter que des marins, surtout les vétérans, ne perdent la vie. C'est pour cela que je souhaite vous acheter les pierres de barrière vendues à Hidêta et en Agartha. »
Defruk regardait Lehat en souriant. Lehat esquissa un sourire amer et s'inclina de nouveau.
« Lehat-dono n'a pas l'habitude de ce genre de cadre, veuillez lui pardonner toute maladresse. Cela dit, à l'heure actuelle, ni dans notre pays ni en Agartha, il n'est pas possible d'acheter des pierres de barrière en grande quantité. Toutefois, en pensant à l'avenir de l'Empire, si l'influence de Lehat-dono s'étend, nous pourrons nous procurer encore plus de marchandises, ce qui profitera in fine à l'Empire et au royaume d'Agartha. »
Defruk dit cela en se tournant vers moi. Effectivement, les pierres de barrière sont limitées à trois par personne. Ce n'est pas par mesquinerie, mais parce que la production ne suit pas. J'insuffle moi-même ma puissance magique dans chaque pierre, ce qui rend la production de masse difficile. Honnêtement, mon vœu sincère serait de les limiter à une par personne.
Mais si l'on remplace « marine » par « territoire » et « marins » par « soldats » dans les propos d'Uruwa, tout à l'heure, on devine aisément sa vraie pensée. En somme, pour envahir d'autres pays, il veut éviter au maximum de perdre des soldats.
J'allais expliquer la difficulté de la production de masse, quand l'Empereur à mes côtés prit la parole.
« Ce sentiment, je le comprends. Mais c'est impossible. Ces pierres de barrière ne peuvent être produites en grande quantité d'un coup. Moi aussi, comme toi, j'aimerais m'en procurer massivement pour les donner à mes soldats, mais il est impossible d'en préparer assez pour des dizaines de milliers d'hommes. Si l'on voulait le faire, il faudrait des décennies. D'ailleurs, est-ce que je serai encore en vie d'ici là, beau-frère ? »
Aux mots de l'Empereur, j'acquiesçai sans un mot. Belle parade.