Je suis resté coi face à cette réplique à laquelle je ne m'attendais pas. De son côté, la princesse Fillette me fixait d'un regard sérieux. Sa détermination semblait inébranlable.
« Depuis quand, au juste ? » me demandai-je intérieurement. Holme et cette princesse n'étaient pas censés avoir tant de contacts que ça. Certes, quand nous avions envahi le manoir de Nozumi, ils avaient échangé quelques mots, mais pas de quoi laisser croire à une grande complicité. Holme était presque toujours avec moi ; avait-il, pour dire les choses crûment, approfondi sa relation avec cette princesse dans mon dos ? Tandis que ces pensées me traversaient l'esprit, la porte de la pièce s'ouvrit avec fracas.
Ce fut, rien de moins, Son Altesse Urawa qui fit son entrée, ses pas résonnant sur le sol. Il jeta un coup d'œil à la princesse, puis se tourna vers moi pour prendre la parole.
« Hé, toi ! Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Qu'est-ce que... quoi ? »
« Ne fais pas l'innocent. Qu'est-ce qui s'est passé au mont Parla ! »
« Je n'en sais rien... »
« Tu l'ignores ? N'es-tu pas l'auteur de ce désastre ! »
« Non, comment voulez-vous que je rase une montagne aussi immense ? »
« Alors qui l'a fait ? »
« Je ne sais pas... »
L'Altesse paraissait à la fois irritée et perplexe. Un état d'esprit que je comprenais fort bien. Une montagne de cette taille qui disparaît en une nuit, ça ne s'invente pas. Moi-même, le lendemain matin, quand je suis ressorti pour l'observer, le choc du paysage transformé m'avait donné l'impression d'avoir basculé dans un autre monde.
D'ailleurs, le lendemain du « rabotage » de la montagne, le village était en émoi. Je m'y suis rendu vers midi : les vieux formaient un cercle face à la montagne disparue et psalmodiaient une danse rituelle a cappella, d'un air à la fois effrayant et vaguement comique.
Quelqu'un a dû courir avertir le prince. D'ailleurs, quand une montagne s'évapore, l'information finit par lui parvenir quoi qu'il arrive. Cela dit, le fait qu'il ne se soit pas montré depuis près d'un mois prouve qu'il a eu fort à faire.
J'ai activé ma compétence d'Expertise sur Son Altesse. Seule une vision de lui donnant des ordres à divers subordonnés est apparue. Il gérait manifestement les affaires d'État en lieu et place de l'Empereur.
« La rumeur court qu'un Grand Roi-Démon est apparu. Qu'en penses-tu ? »
« Le Grand Roi-Démon !? »
J'ai laissé échapper un cri strident. Un terme nostalgique. En fait, c'est moi, ce Grand Roi-Démon...
L'Altesse a dû prendre ma réaction pour de la surprise face à sa question. Il baissa la voix, comme pour une confidence.
« Une montagne aussi vaste qui disparaît en une nuit... Seule une entité du calibre du Grand Roi-Démon en serait capable. On murmure que ce Grand Roi-Démon qui a détruit Juka et semé le chaos dans maints pays a enfin posé le pied dans notre contrée. Qu'en penses-tu ? »
« Comment voulez-vous que je réponde à ça... »
Je ne peux pas dire « c'est moi ». Pourtant, d'un certain point de vue, ce serait la bonne réponse.
« Je ne crois pas en l'existence d'un Grand Roi-Démon. »
« Ho... »
« Parce que je n'en ai jamais croisé un. Toutes ces histoires qui courent le monde sont des leurres. On attise la peur des gens, on leur insécurité pour les faire obéir. »
« Je vois... »
« En revanche, la réalité est là : le mont Parla a disparu. En une seule nuit. Quelle qu'en soit la raison, elle m'échappe totalement. Mais j'en suis convaincu : ce n'est ni un dieu ni un roi-démon, c'est l'œuvre d'hommes. Reste à savoir *comment* ils ont fait. »
« Une pe... une peinture... »
« Une peinture ? As-tu dit "peinture" ? »
« Non, enfin... Imaginez qu'on place devant le mont Parla une toile immense, d'une précision chirurgicale, et que derrière on rase la montagne... Ce qu'on voyait, c'était en fait le tableau... Enfin, rien, oubliez, excusez-moi. »
L'Altesse afficha une mine dubitative, puis le coin de sa bouche s'étira en un large sourire avant qu'il n'éclate de rire.
« Ah ah ah ah ! Tu dis des choses amusantes, toi ! Je n'aime pas ce genre d'histoires... enfin, si, justement ! On a l'air de s'entendre, toi et moi. »
« Pas du tout. »
« Quoi ? »
« Non... Je disais que c'était une histoire absurde. »
« Humph. Pourtant, Agartha réalise ce genre d'absurdités, non ? »
Ses yeux ont brillé d'un éclat mauvais. Ah, mauvais signe.
« Au fait, Princesse, quand compte-tu me répondre à ma demande en mariage ? »
Soudain, Son Altesse porta son regard sur la princesse Fillette et lâcha cette bombe. Elle ne daigna même pas le regarder. Elle devait le détester cordialement.
« Alors ? »
« Je t'ai déjà refusé. »
« Humph, je n'abandonne pas. »
« Inutile. Je suis déjà promise. »
« Quoi !? ... Ne me dis pas que c'est vous deux... »
« Non, ce n'est pas ça... »
« Qu'est-ce qui n'est pas ça ! Vous étiez tous les deux dans la même pièce... C'était donc *ça* ? »
« C'est pour ça que... »
« Non. Maître Kenjin n'y est pour rien. Celui que j'ai choisi pour époux, c'est Maître Holme. »
« Holme ? »
« Oui. C'est un subordonné de Maître Kenjin. Je suis venue le trouver, par l'intermédiaire de Holme, pour obtenir la bénédiction du Roi d'Agartha en vue de notre mariage. »
« Princesse... Ton père, le Roi, est-il d'accord ? »
« ... »
« Il existe des murs infranchissables. Tu es la seule descendante du Roi Nelfufu. Tu as pour devoir de transmettre le sang royal à la génération suivante. Cet Holme est-il de sang royal ? Certainement pas. Toi, tu peux l'accepter, mais ton père, le Roi Nelfufu, et tes vassaux ? Pourront-ils avaler l'arrivée d'un inconnu sans pedigree ? Impossible. Eux aussi souhaitent sans doute te voir épouser un prince convenable. Sous cet angle, moi, je conviens parfaitement. Je suis le fils de l'Empereur de l'Empire Kaiku. Mon rang est suffisant. L'alliance entre nos deux royaumes est équilibrée. Écoute-moi bien, Princesse. Épouse-moi. Donne-moi deux fils. L'un héritera du trône impérial, l'autre du trône de Nelfufu. »
... Je ne pige pas cette logique. Enfin, c'est typique de la noblesse, je suppose. L'amour, les sentiments, passent après le troisième rang. Riko et Shidī ont connu ça aussi. La différence, c'est qu'entre nous, il y a de l'amour véritable. J'aime mes épouses de tout mon cœur, et elles m'aiment... probablement... enfin, je crois... Il y a peut-être des petits côtés qu'elles n'aiment pas, mais bon.
Pourtant, la princesse répondit à l'Altesse avec une assurance foudroyante.
« Je déteste cette façon de penser des familles royales. Ma vie m'appartient. C'est moi qui décide de mon bonheur. »
« ... D'un certain côté, elle aurait des affinités avec Riko », songea-t-il. Je revoyais la Riko d'avant notre mariage. Elle pensait comme la princesse Fillette, mais ne savait comment concrétiser ses idées et en souffrait. En ce sens, celle qui passe à l'action ici est peut-être supérieure à la Riko d'alors.
Si l'occasion se présente, je les présenterai. Elles s'entendront à coup sûr. Tandis que cette idée me traversait l'esprit, je me tournai vers la princesse.
« J'ai bien compris vos sentiments. Je souhaite respecter la volonté de la princesse Fillette. Cela dit, Holme aussi, tiens... S'il entretenait une telle relation avec la princesse, pourquoi ne me l'a-t-il pas dit ? »
« Non, ce mariage est *ma* volonté. Je n'en ai pas parlé à Holme. »
... Quoi ?!