Honnêtement, je ne pouvais pas cacher mon choc. Je n'aurais jamais imaginé que Riko rejetterait en bloc tous les textes que j'avais écrits.
Ce n'est pas que j'avais confiance en moi, mais j'avais tout de même proposé plusieurs idées. Je pensais qu'au moins l'une d'entre elles serait retenue, mais pas une seule ne lui a plu… Soit Riko est trop exigeante, soit je n'ai tout bonnement aucun talent destructeur. Bon, c'est sûrement la seconde option.
« Hum… Moi, je trouve que des paroles qui répètent "Agartha" en boucle, ça pourrait mettre l'ambiance. Je ne connais pas bien le foot, mais comme les chants de supporters du Ro〇te, tout le monde qui crie ensemble en chœur, je trouve ça plutôt stylé. »
Je disais ça tout en m'asseyant sur ma chaise dans le bureau, les bras croisés derrière la tête.
Pour une raison quelconque, bien que je sois venu travailler depuis midi, la charge de travail est faible. D'habitude, quand j'arrive, des piles de paperasses m'attendent, et comme j'avais pris la matinée, je m'étais préparé à trouver mon bureau dans un état pas possible, mais contre toute attente, il était resté exactement tel que je l'avais quitté la veille, au point que je me suis pincé la joue sans y penser.
Même après m'être installé, on ne m'a apporté que quelques feuilles, et le travail a été bouclé en un rien de temps. Qu'est-il advenu de ces montagnes de documents qui d'habitude déferlent comme une vague ? On se demande si, quand le personnel d'Agartha le veut bien, mon boulot ne se résume pas qu'à ça, au point d'en avoir des soupçons bizarres.
Je regarde le plafond distraitement en songeant à ce qu'est un hymne national. Cela dit, les seuls que je connaisse, c'est celui du Japon et ceux des États-Unis, de la France et de l'Angleterre. En y repensant, j'ai l'impression que ceux des pays étrangers ont souvent des mélodies enjouées. On dirait bien que j'ai été inconsciemment influencé par celui du Japon.
« Une mélodie enjouée, hein… Par exemple, un truc comme ça ? »
Je toussote, puis je fredonne.
« Tcha-tcha-tcha-la-la~ ♪ Tcha-tcha-tcha-la-la-la~ ♪ Tcha-tcha-tcha-la-la-la-la-la-la-la~ ♪ »
Soudain, sans frapper, la porte s'ouvre et un garde m'enterre sous un regard sévère. Je m'excuse instinctivement : « Excusez-moi. » L'homme referme la porte en silence.
« … C'était raté, hein. Bon, vu que je pompe, c'est mort de toute façon. »
Je ris de moi-même avec autodérision. Je me recale contre le dossier, bras croisés derrière la tête, et je regarde à nouveau le plafond. Machinalement, la seule proposition d'hymne où paroles et mélodie m'étaient venues ensemble sort de ma bouche.
« En a-a-a-avant, en avant Agarthaa~ ♪ En a-a-a-avant, en avant Agarthaa~ ♪ On va buter l'ennemi, on va buter l'ennemi ♪ La-a-a… non, merde ! »
Rebelote : le soldat de garde dehors ouvre sans frapper et me fusille du regard. Cette fois, je ne m'y attendais pas du tout, et je panique à mort.
« Qu… quoi ? »
« … Tout à l'heure comme tout à l'heure, on a entendu un bruit suspect. Y a-t-il une anomalie ? »
« Anomalie… il n'y en a… pa-a-s, je crois. »
« Si tel est le cas, tant mieux. Mais si vous entendez un bruit inquiétant, appelez-nous immédiatement. »
L'homme salue et referme la porte.
« … "Bruit suspect", c'est pas un peu violent ? »
Pour une raison obscure, les larmes me montent aux yeux.
***
L'hymne national que Riko avait lancé s'était vu affluer un nombre considérable de propositions au bout d'un mois. Elle les examinait toutes avec le staff d'Agartha. Il y avait du grand n'importe quoi, mais aussi beaucoup de textes sérieusement réfléchis. Sur cette base, ils ont débattu longuement.
Celle qui a avancé l'argument le plus convaincant, c'était Soleil.
Elle a su canaliser les réunions qui menaçaient de partir dans tous les sens, et a enchaîné des propositions qui ralliaient tout le monde. Du coup, l'hymne s'est finalisé à une vitesse surprenante.
Un mois et demi après l'appel, une version unique a été présentée. Voici son contenu :
« Ceux qui se rassemblent, brûlent d'espoir, Lèvent les yeux vers la vérité, suivent la voie de la justice, Le cœur sincère, avançons vers l'avenir. »
Un court poème, mais Soleil y a mis une mélodie. C'était un air majestueux, solennel, qui collait parfaitement aux mots.
« … Ça ne va pas déjà très bien comme ça ? »
En l'entendant, je l'ai lâché sans réfléchir. J'ai trouvé qu'il était présomptueux de ma part d'intervenir, et je n'avais pas envie de me faire regardé de haut par Riko et les autres avec mon absence de goût. Ceci dit, entre nous, je trouvais qu'un truc plus entraînant, plus pop, aurait été mieux. Quelque chose que tout le monde retienne et fredonne facilement. Mais l'ambiance chez eux ne laissait même pas entrevoir l'idée d'accepter mon avis.
Moi, je trouve que ça marcherait, ce « Agartha » en boucle. Ça met le feu, c'est sûr. Ce virage brutal, depuis la grande ballade style « 〇 Japan » ou « La〇k » jusqu'au « Agartha » scandé. Comme ça risque de surprendre si on le balance direct, pourquoi pas faire des claquements de mains à la fin pour enchaîner sur un « Agartha ! Agartha ! » ? … Pas bon ? … Bon, tant pis.
La chanson de Soleil a eu un franc succès. Tous ceux qui l'ont entendue l'ont acclamée. La voix de Soleil y est pour quelque chose, mais cette ballade solennelle collait pile à l'image d'une nation.
Finalement, ce texte et cette musique ont été quasi officiellement adoptés comme hymne. Les paroles étant un assemblage de fragments tirés des propositions, il y a plusieurs lauréats. Chacun a reçu dix pièces d'or en prime.
La remise des prix prévoyait l'interprétation de l'hymne, et la veille, devant la famille — pas en répétition, mais pour de vrai — Soleil l'a chanté.
Ça a été un triomphe. Les gamins disaient tour à tour que c'était une belle chanson, que c'était classe, et les épouses hochaient la tête en se regardant. Au milieu d'elles, une main s'est levée. Aliria. Elle s'est dressée et a planté son regard droit dans celui de Soleil.
« Y a pas "Agartha" dans la chanson de Maman. C'est la chanson d'Agartha, alors c'est bizarre s'il y a pas "Agartha". »
Maintenant qu'elle le dit, c'est vrai. Une boulettes rare de la part de Riko et les siennes. Moi, avec l'hymne japonais en tête, un titre sans le nom du pays ne me choque pas, mais elles l'ont pris très au sérieux. Elles ont coupé court sur-le-champ et Riko s'est enfermée pour retravailler les paroles.
Riko est restée cloîtrée sans même manger. Soleil est allée voir, mais elle n'en est pas ressortie non plus. C'est au tour de Mei d'y aller, mais elle est revenue quasi aussitôt.
« Inquiétez-vous pas. Elles disent que c'est fini dans pas longtemps. »
Au final, ni Riko ni Soleil n'ont rouvert la porte. Vers minuit, je commence à flipper et je vais chez Riko. Elle a les yeux tout rouges, en pleine lutte avec ses paroles.
« Riko… »
À ma voix, elle relève enfin la tête et me regarde. À cet instant, des larmes débordent de ses yeux.
« … je… je sais plus ce qui est la bonne réponse. »
« Ça se voit. Je comprends trop bien. Moi aussi j'étais comme ça. Repose-toi un peu. Trop cogiter, c'est pas bon. »
Je l'assois sur le lit. Je jette un œil au bureau : elle a fourré « Agartha » à peu près partout dans le texte, en testant toutes les positions. Soleil a dû chanter à chaque essai pour l'aider. Elle a l'air crevée elle aussi.
« Et si on se contentait de mettre "Agartha" à la toute fin ? Le simple, c'est le mieux, non ? »
« … Moi aussi, je pense. »
« Soleil, tu peux chanter la version avec "Agartha" à la fin ? »
« Oui, c'est bon. »
Le lendemain, à la cérémonie, l'hymne présenté avait été modifié ainsi :
« Ceux qui se rassemblent, brûlent d'espoir, Lèvent les yeux vers la vérité, suivent la voie de la justice, Le cœur sincère, avançons vers l'avenir Ah, Agartha, Agartha, Agartha. »
Quand Soleil a fini, une salve d'applaudissements a éclaté dans la salle. Mais moi, en regardant la scène, je marmonnais dans ma tête.
… Ça fait moins hymne national que chant d'école, ça.