Un mois plus tard, Aubaud contemplait le ciel d'un air absent depuis la ville de Rausana. Il était tourmenté. Il réfléchissait sérieusement, à cet instant même, à savoir s'il devait poursuivre son voyage à la recherche de Péris.
Depuis lors, il avait trouvé la terre ferme, mais beau marcher, beau marcher, Péris restait introuvable, et il errait de ville en ville. Dès son arrivée quelque part, il tentait d'obtenir une piste sur Péris, mais tous répondaient invariablement ne pas connaître une telle femme. Il essaya de décrire le domaine où vivait Péris et ses paysages, mais non seulement personne ne les connaissait, il n'y avait même pas quelqu'un pour les comprendre.
C'est au cours de ce périple qu'il parvint dans cette ville de Rausana. C'était une bourgade établie dans les montagnes, où les habitants vivaient de la cueillette de plantes sauvages et de la chasse aux bêtes des monts. Lui, bien sûr, s'était infiltré dans la ville sous forme humaine, mais dès son arrivée, il tomba sur une scène de subjugation d'un monstre nommé Monmorph. Les hommes étaient armés d'arcs et de lances, et recrutaient des participants pour la chasse.
Le Monmorph est une espèce de dragon. Moins puissant qu'un Dragon rouge, il relève néanmoins plutôt des races féroces. Il semble que ce dragon ait bâti son nid près du village. Du coup, les bêtes qu'on chassait dans la montagne avaient totalement disparu. Dans ces conditions, on s'attendait à ce que le dragon, à court de gibier, attaque le village. Les villageois décidèrent donc de le subjuguer avant que cela n'arrive.
Lorsqu'on l'invita à rejoindre la troupe de subjugation, Aubaud refusa. Le Monmorph n'était pas un adversaire qu'il ne pouvait pas battre, mais en termes de rang de monstre, il correspondait au rang A. Même en se donnant à fond, il n'était pas certain de l'emporter sans une égratignure.
« Non, c'est bon. On ne te demande pas de te battre, toi. On veut juste que tu transportes la nourriture pour ceux qui vont le subjuguer. »
L'homme dit cela en riant. Malgré les réticences d'Aubaud, l'homme lui ordonna de se sustenter d'abord et l'emmena au poste de la troupe de subjugation. Là, un bœuf entier était rôti et distribué à tous.
Comme il avait justement faim, il mangea la viande qu'on lui servait. C'était une viande délicieuse. C'était la première fois de sa vie qu'il mangeait de la viande grillée. Tant qu'il resterait avec la troupe, on lui en servirait à profusion, lui dit-on. Et de surcroît, si la subjugation du Monmorph réussissait, on lui en donnerait aussi une part ; il acquiesça malgré lui.
Il passa la nuit au poste, et la troupe partit au matin. On chargea Aubaud de porter les vivres, mais c'est un Bérial, après tout. Il souleva les bagages préparés avec une facilité déconcertante, sidérant l'entourage. Il fut grandement remercié, et vu sa force, on lui fit porter trois fois la charge habituelle.
La troupe de subjugation comptait quinze personnes, Aubaud inclus. La majorité étaient des porteurs, mais parmi eux se glissaient deux monstres ayant pris forme humaine. Sans doute parce que leur pouvoir magique était encore faible, leur forme n'était pas complètement humaine, ils avaient l'apparence d'hommes-bêtes. C'étaient des Ronkuru, une variété de loup, une race pas très forte. Ils ne percèrent pas la transformation d'Aubaud et le prirent pour un humain à part entière. Et ils riaient en disant que tant qu'ils resteraient dans ce village, ils pourraient se régaler de bonne viande.
En les écoutant, Aubaud s'émerveilla : une telle façon de vivre existait donc. La force des monstres est grande, elle surpasse de loin celle des humains. Mais en sagesse, l'espèce humaine l'emporte. En exploitant habilement cette sagesse humaine, ils se rassasiaient avec un minimum d'efforts. Pour des Ronkuru, c'était une stratégie bien pensée.
En réalité, la subjugation du Monmorph réussit d'une simplicité déconcertante, et Aubaud, qui s'attendait à de lourdes pertes, en resta coi. Les humains attirèrent le dragon avec adresse, puis les archers lui percèrent les yeux avec précision pour l'aveugler, et tandis qu'il se débattait, ils se faufilèrent sous lui pour lui planter lances et épées dans les points vitaux. L'affaire fut pliée en trente minutes à peine.
Les hommes découpèrent le dragon avec une dextérité rodée. Aubaud fut saisi d'une envie irrésistible d'en croquer la chair, mais parvint à se retenir. Ils allumèrent un feu et y jetèrent d'énormes morceaux de viande. C'est ce qu'on appelle la « cuisson enfouie ».
À cause de la graisse, une immense colonne de flammes s'éleva. Ça sentait la viande brûlée, mais les hommes n'en avaient cure. Lorsque les blocs devinrent noir de jais, ils les sortirent et les découpèrent. L'extérieur était carbonisé, mais l'intérieur était parfaitement cuit. Tout le monde se mit à manger.
Comment dire… un goût sauvage, la viande est ferme. L'aspect est grotesque, mais le goût est bon. Aubaud devint accro à ce plat du premier coup.
« C'est bon, bordel. C'est pour ça qu'on peut pas lâcher ce boulot. »
Les Ronkuru transformés disaient ça en dévorant la viande.
Dans cette ville, des dragons de niveau intermédiaire apparaissent fréquemment. À chaque fois, on forme une troupe de subjugation, et les dragons abattus se vendent à prix d'or. Le dragon est une proie sans déchets, jusqu'aux os qui valent cher. Pour ce Monmorph, une fois de retour en ville, les marchands qui attendaient en achetèrent la totalité en un clin d'œil. En plus, il resta beaucoup de viande dans la ville, qu'on se partagea tous. Grâce à ça, le village était riche à en crever, et Aubaud put en profiter.
Honnêtement, tant qu'il resterait dans ce village, il n'aurait jamais faim. Et en plus, les repas sont délicieux. Quant à savoir si on pourrait servir une telle nourriture dans le logis qu'il a préparé pour Péris, la réponse est non. Il suffirait de ramener Péris dans cette ville pour y vivre à deux, mais cette ville n'appartient pas à Aubaud. Selon la coutume des Bérial, pour prendre femme, il faut lui offrir un territoire et un logis suffisants. Vu sous cet angle, l'option « accueillir Péris dans cette ville et y vivre à deux » rendait son mariage avec elle difficile.
Il était tourmenté. Il savait qu'il devait quitter ce village au plus vite pour rejoindre Péris. Mais il regrettait de laisser tomber ces bons repas. Que faire…
« …Hé, hein ? Tu as l'œil sur celui-là, hein ? La gamine, elle connaît son affaire. »
Soudain, une telle conversation parvint à ses oreilles. Machinalement, Aubaud tourna le regard vers la voix. Il y avait un étal vendant une grande quantité de champignons. Disons étal, c'était juste une natte posée à même le sol. Aubaud savait que ce vieux y allait chaque matin cueillir des plantes de montagne.
Mais il n'y avait personne devant le vieux. Pourtant, il arborait un sourire de belle humeur.
« Alors, celui-là, tu le connais ? C'est un champignon appelé "kabu". Essaie d'en manger. »
Le vieux présenta un champignon ressemblant à un maitake. L'instant d'après, le champignon avait disparu.
Aubaud plissa les yeux, se demandant s'il rêvait. Toujours personne devant le vieux. Il activa sa détection de mana, mais pas de réaction. Pourtant, le champignon que le vieux venait de tendre avait bel et bien disparu.
« C'est bon, hein ? Si tu le fais griller et le manges avec du sel, c'est un délice. C'est de saison, la semaine prochaine y en aura plus. »
Le vieux continuait de marmonner tout seul. Aubaud réagit au mot « griller ». Si on jette ce champignon dans le feu, c'est bon. Alors qu'il me le donne, se leva-t-il.
Le vieux empila des champignons dans une passoire et la tendit. Ils disparurent en un instant. Qu'est-ce que c'est que ça ? Une odeur délicieuse, inconnue, flottait autour.
Le vieux recommença à remplir la passoire. Et la tendit à nouveau. Disparition instantanée…
Au moment où Aubaud s'approcha, il ressentit un choc sourd, comme s'il heurtait quelque chose. À cet instant, son corps s'évanouit…