Une missive parvint à l'empereur Ganobu de l'empire de Daora. La boîte était bourrée à craquer, ce qui laissait bien deviner l'épaisseur de la lettre.
À l'origine, cet empereur impatient n'aimait pas que ses vassaux s'étendent en longs discours. En matière de rapports surtout, il exigeait qu'ils soient brefs et directs, et la même règle valait pour la correspondance. Ce qu'il détestait par-dessus tout, c'était de ne pas savoir de quoi il retournait avant d'avoir lu ou entendu la fin. Aussi ses serviteurs veillaient-ils, lorsqu'ils lui faisaient un rapport, à énoncer d'abord la conclusion.
La main du grand chambellan qui remettait la missive à l'empereur Ganobu tremblait. C'était assurément de nature à gâcher l'humeur impériale. En temps normal, une telle lettre n'aurait pas été portée à l'attention de l'empereur : le grand chambellan l'aurait renvoyée ou, s'il s'agissait d'un courrier étranger, il se serait chargé d'en résumer le contenu. Mais pour cette missive-là, la règle voulait qu'elle soit présentée à l'empereur cachetée, sans que personne n'en prenne connaissance. L'expéditeur était Kawaba.
Ganobu reçut le pli en fronçant les sourcils et en agitant nerveusement la jambe droite. Signe manifeste de sa mauvaise humeur. Le grand chambellan, qui le connaissait finement, n'avait qu'une envie : quitter les lieux au plus vite.
Ganobu brisa le cachet avec brusquerie et ouvrit la boîte qui contenait la missive. Puis, dans un bruissement de papier, il en extirpa la lettre et se mit à la lire.
Un silence inquiétant régnait dans la pièce. Le grand chambellan n'en menait pas large, guettant l'instant où l'empereur allait se mettre à hurler.
L'empereur parcourait le texte d'un regard perçant comme à son habitude. Une fois une page lue, il la tournait avec fracas. À chaque fois, le grand chambellan frémissait de tout son petit corps.
**Don !**
Un bruit sec retentit soudain. L'empereur Ganobu venait de frapper de son poing l'accoudoir de son fauteuil. On le vit arborer une grimace amère, les yeux levés au ciel.
« He… Votre Majesté… »
Ne supportant plus le silence, le grand chambellan prit la parole. Mais Ganobu continua de fixer le plafond sans broncher. Peu après, il claqua la langue, visiblement vexé.
« J'ai peine à le croire… Cette Sami… »
« Sa… Qu'est-il arrivé à Sami-sama ? »
« Tais-toi ! »
« Ha… »
Le grand chambellan s'inclina à angle droit, le corps plié en deux. Sami était pour lui aussi une source d'inquiétude. Depuis l'enfance, elle l'appelait « papi, papi » et s'amusait à tirer sa longue barbe. Il la servait avec une affection quasi grand-parentale, pour une gamine aussi insouciante. Sentir qu'il était arrivé quelque chose à cette Sami-sama, devenue belle et avisée, lui arracha ce cri malgré lui.
Ganobu comprit parfaitement ce qu'il ressentait. Il poussa un profond soupir et marmonna, sans s'adresser à personne en particulier.
« Sami… Sami a été retournée par le camp de Tarukato, dit-on. »
« Quo… Sami-sama… C-c'est sans doute une erreur. Sami-sama ne ferait jamais… »
« Silence ! »
« Ha, haha… »
« C'est ce qu'écrit Kawaba dans sa missive. Cette femme a servi avec une loyauté de fer. Inconcevable qu'elle mente à Notre égard. Il faut y voir la vérité. »
« Sa… Sami-sama… »
« La lettre dit que c'est l'œuvre de la sainte Mélias. Le camp de Tarukato a dû la manipuler pour faire quelque chose à Sami. »
« M-mon dieu… »
« Il paraît que Sami, séparée de Kawaba, vit maintenant dans un autre appartement avec Karutze, entourée de femmes de Tarukato. Qu'on ait pu la retourner… Je n'y avais pas songé une seconde ! »
Sur ces mots, Ganob se leva comme s'il repoussait son siège et marcha d'un pas vif vers la porte.
« He… Votre Majesté, où allez-vous… ? »
« Rassemblez les grands vassaux. Nous tenons un conseil de guerre. »
« Un… un conseil de guerre !? Votre Majesté compte-t-elle donc attaquer Tarukato ? »
« Imbécile ! Ce n'est pas ça. »
Ganob poussa un grand souffle et planta son regard droit dans celui du grand chambellan.
« Le roi Sheng de Tarukato serait dans un état comateux. Il a perdu connaissance juste après avoir bu le remède préparé par Mélias. Déjà mourant, il a ingéré un médicament inconnu, d'où ce résultat. »
Ganob rit « fufufu », mais son visage laissait percer une pointe de tristesse.
« Puisque Sami est passée chez Tarukato, il faut imaginer une autre manœuvre. C'est pour cela que je convoque le conseil. »
« Et… que ferez-vous de Kawaba-dono ? »
« Évidemment, je la laisse à Tarukato. »
« Quoi… ? »
« Cette femme, en son âme et conscience, agira pour notre pays au sein de celui-là. Et elle ne laissera pas Sami en l'état. Nous avons encore besoin d'elle. »
« C-c'est ainsi, Votre Majesté… »
« Rassemblez les généraux sur-le-champ ! »
« B-bien, Votre Majesté… »
Ganob quitta sa chambre d'un pas rapide. Le grand chambellan le suivit en s'inclinant bas.
***
Pendant ce temps, l'état de Sheng oscillait entre mieux et pis. Il avait supplié Mélias de lui administrer le remède, préparant même son testament et ses dernières volontés dans les moindres détails.
Il ordonna à ses serviteurs de ne jamais en vouloir à Mélias et aux siens, fût-ce au prix de sa vie, et de les raccompagner courtoisement à Agartha. Il décréta aussi que, quoi qu'il advienne, leur traitement restait la priorité absolue, et interdit à quiconque d'y faire obstruction, dussent-ils le mettre en pièces.
Pour Mei et les siennes, l'évolution de Sheng était dans les prévisions. Elles surveillèrent son état tout en cherchant à cerner les changements qui s'opéraient en lui. La méthode la plus directe consistait à prélever du sang, mais piquer le corps du roi souleva l'opposition de beaucoup. C'est un mot de Karutze qui coupa court au débat.
« C'est l'ordre de mon père. Nul n'a le droit de contester la méthode de Mélias-dono. »
Grâce à cela, elles purent effectuer une prise de sang quotidienne à heure fixe.
Au chevet du roi veillait en permanence Chiwan, chef du clan Poesehai. Il consignait minutieusement pouls et respiration à partir des données de chaque prélèvement matinal.
Juste après l'administration du remède, respiration et pouls étaient instables, mais ils se stabilisèrent au fil des jours. En revanche, le roi n'avait rien avalé depuis son effondrement, ne subsistant que par perfusion au strict minimum, ce qui entraînait un affaiblissement physique à ne pas négliger. De longues années de maladie avaient par ailleurs réduit gravement sa fonction pulmonaire, source d'inquiétude supplémentaire. Son diagnostic : l'état en lui-même devrait se stabiliser, mais si la conscience ne revient pas, l'avenir du roi ne saurait être garanti.
Karutze, Sami, non, tous les habitants de la capitale de Tarukato priaient pour le rétablissement du roi. C'est alors qu'un messager urgent s'élança chez Karutze.
« Quoi ! Kiloiso se rebelle ! »
Le plus stupéfait fut Karutze. Le seigneur de Kiloiso, Yoshima, avait épousé la fille du roi Sheng, la sœur aînée de Karutze.
« Misérable… Mon père l'a comblé de faveurs quand il est venu geindre qu'il ne pouvait pas rassembler les puissants du voisinage. Et voilà qu'il oublie la dette de mon père, trahit son beau-père en se révoltant… Impardonnable. Qu'on selle mon cheval ! »
Karutze se dressa. Le visage blême. Son page Buto, qui se tenait à ses côtés, sentit une affreuse prémonition lui serrer la poitrine…