Gannobu, ayant entendu le rapport du messager, eut un instant la certitude de la victoire de son pays. Mais il rejeta immédiatement cette idée. Dresser son camp en mer était manifestement un mauvais coup, une formation que l'on ne choisit jamais, que l'on ne doit jamais choisir, lorsqu'on livre un combat pour la survie de la nation.
Gannobu nourrissait l'invasion de Kedaka comme un vœu ardent, mais il reconnaissait les capacités de son roi, Bion. Car depuis la mort du roi précédent, Bion avait repoussé toutes les offensives que Gannobu avait lancées pour récupérer les territoires perdus.
Un homme alliant bravoure et ruse… telle était l'appréciation de Gannobu à l'égard de Bion. Le soutien de ses vieux ministres y jouait sans doute pour une part, pourtant Gannobu éprouvait une certaine sympathie à le voir mener sa poignée de soldats comme un corps de la mort, s'élançant à l'assaut.
Il ne comprenait pas que les forces de ce Bion soient déployées en mer. L'armée de Daora écrasait l'ennemi par le nombre. Si l'on allait au-devant d'une telle armée sur l'eau, c'est qu'on disposait peut-être d'une puissance de feu supérieure à celle de Daora. Mais dans la situation actuelle, où les pays voisins, Fradime et Sandanji, gardaient leurs distances et où même le cœur des vieux ministres s'était détourné, il était inconcevable que Bion, seul, puisse réunir de tels moyens.
« Les forces déployées en mer sont bien l'armée de Kedaka ? »
Gannobu interrogea le messager. Le soldat, l'air perplexe, ouvrir la bouche.
« C'est… nous ne savons pas. Nous avons seulement confirmé visuellement qu'une armée était déployée au large. »
« Continuez à surveiller sans relâche. »
Sur ces mots, Gannobu renvoya le messager.
En réalité, l'armée aperçue par les guetteurs de l'Empire de Daora était la flotte d'Agarta commandée par Matkal. Elle était parvenue au royaume de Kedaka à une vitesse stupéfiante.
Chaque fois qu'il remontait à bord des navires, se réjouissait de voir la flotte avancer à une vitesse au-delà de ses prévisions. Quand il complimenta Matkal, celle-ci garda son visage impassible et se contenta de dire que le vent était favorable. En cette saison, un fort vent du nord souffle effectivement souvent vers le sud, et Matkal en tirait parti avec habileté pour faire filer la flotte à une allure prodigieuse.
C'était bien sûr aussi le fruit de l'entraînement quotidien. L'armée d'Agarta s'exerçant sans cesse sur la mer agitée de Galby, son art du pilotage avait atteint un niveau mondial. Ainsi l'armée d'Agarta savait-elle allier avec brio la force de la nature et la technique.
Apprenant qu'Agarta était arrivée bien plus vite que prévu, Bion en resta coi, au point d'en perdre ses moyens. D'abord, il refusa de croire le rapport. Puis, chevauchant son cheval favori Renshiru, il se rendit lui-même sur la côte où il devait accueillir l'armée de Daora, pour vérifier de ses propres yeux.
Le moral de l'armée de Kedaka monta en flèche. Le commandant en chef Shuri mena les troupes sur le littoral et y entreprit des travaux de terrassement dignes d'une fortification de campagne. Bien sûr, une telle mesure improvisée ne saurait arrêter l'armée de Daora qui déferle, mais l'attitude de Shuri, résolu à protéger son pays quoi qu'il en coûte, eut pour effet de galvaniser encore davantage le moral de Kedaka.
À chaque occasion, ils poussèrent des cris de victoire vers l'horizon, pour montrer qu'ils résisteraient jusqu'au bout à l'armée de Daora qui ne manquerait pas d'arriver.
L'armée de Daora, découvrant peu à peu la composition de l'ennemi, fut saisie d'effroi. Ils ne pouvaient croire que les navires au large fussent ceux d'Agarta, au point d'envoyer de petites barques, au péril de leur vie, pour confirmer l'existence de la flotte d'Agarta.
« Agarta participe à la guerre, est-ce vrai ! »
L'empereur Gannobu était hors de lui. L'impossible se produisait. Il ne voyait aucune raison pour qu'Agarta, qui avait subi maints affronts de la part du roi Bion de Kedaka, vienne à son secours. Kedaka n'avait évidemment aucun moyen de faire bouger Agarta.
Gannobu ordonna au messager de revérifier soigneusement. À ce moment, un des officiers prit la parole.
« Pardonnez mon audace, Majesté, mais si les navires au large sont bien ceux d'Agarta, quelles sont vos intentions ? »
« Que veux-tu dire ? »
« Notre armée va-t-elle attaquer Agarta ? »
« Quelles sottises débites-tu, Ald. Nous nous battrons, bien sûr. N'est-ce pas l'occasion idéale de montrer notre valeur à Agarta ? Si nous parvenons à lui infliger un coup sévère, le prestige de notre pays s'en trouvera rehaussé, et nous gagnerons par là même la confiance de Sa Sainteté la Papesse Vielle… »
« Taisez-vous. »
La réprimande d'Ald par le général de division fut coupée net par l'empereur Gannobu. Sans chercher à cacher son irritation, tapant du pied par petits coups nerveux, il marmonna d'une voix basse.
« Un peu de silence. »
À cette voix, les officiers se turent.
Au bout d'un moment, l'éclaireur revint. L'un des officiers l'interrogea directement.
« Majesté, il vient de revenir. Les navires ancrés au large sont sans aucun doute la flotte d'Agarta. Comme les voiles ne portaient pas l'emblème national, la confirmation a pris du temps, mais tous les soldats à bord portaient une armure noire. De plus, malgré la mer, les navires étaient alignés à intervalles réguliers comme s'ils avaient été mesurés. Hormis Agarta, on ne peut imaginer une force d'un tel niveau d'entraînement. »
Gannobu lança un regard oblique à l'officier. Il avala les mots « est-ce de l'ironie ? ». Il promena son regard au loin, tentant de calmer son cœur. Mais un autre officier prit la parole.
« Majesté, attaquons l'armée de Kedaka devant nous. Tranchons, re-tranchons, tranchons encore les hommes de Kedaka, puis retirons-nous d'un trait. »
« Seigneur Kalki, je comprends ton sentiment. On ne peut repartir bredouille après être venu si loin, je le conçois. Mais si Agarta bouge pendant que nous frappons, nous serons comme des rats dans un piège. La meilleure stratégie est de battre en retraite immédiatement. »
L'officier qui s'exprimait se tourna vers Ald, qui ouvrait à nouveau la bouche.
« Non, le plan du seigneur Kalki a peut-être du bon. »
« Ald ! »
« Agarta a-t-elle vraiment l'intention de se battre contre nous ? On nous a peut-être demandé par Kedaka, ou par les pays environnants, voire par Hidêta, de faire une sortie de pure forme à contrecœur. Si c'est le cas, la probabilité qu'Agarta intervienne est faible. Certes, si nous enfonçons profondément dans Kedaka, Agarta pourrait bouger, mais si nous nous contentons de porter un coup et de nous retirer, Agarta ne bougera pas, je le pense. »
« Ah ! Regardez donc ça ! »
Un soldat poussa un cri strident. Normalement, salir les oreilles de l'empereur eût valu une accusation d'irrespect, mais face à la mine du soldat, les officiers se levèrent malgré eux.
Là, en direction du sud, une multitude de navires de guerre approchait. Le guetteur perché au mât, sa lunette braquée, hurla.
« Des navires de guerre à l'ouest ! Sandanji… l'armée du royaume de Sandanji ! La flotte à l'ouest est celle du royaume de Sandanji ! »
« Sa… Sandanji ! N'avions-nous pas rompu nos relations diplomatiques avec Kedaka ! »
« En outre ! En outre ! Des navires à l'ouest ! Des navires à l'ouest ! La flotte est… le royaume de Fradime ! À l'ouest, la flotte du royaume de Fradime ! »
La voix du soldat retentit. Le visage des officiers pâlit. Observant froidement ce spectacle, Gannobu se leva lentement et promena son regard sur la ligne d'horizon.
On ne pouvait les distinguer parfaitement, mais on voyait distinctement des navires grouiller au sud et au nord-ouest.
« … La disparité des forces est telle que la bataille est impossible. Nous nous replions d'un coup. Préparez la retraite immédiatement ! »
Gannobu prononça ces mots, afficha une expression hébétée et se leva.
« Quel regret… battre en retraite sous le nez de Kedaka… »
L'un des officiers marmonna comme s'il vomissait sa bile. Un collègue lui tapa dans le dos. Ce fut le signal : les officiers se mirent en branle à toute allure pour préparer la retraite.
De même, le dos de l'empereur Gannobu laissait transparaître frustration et solitude. Ald, qui observait la scène, renouvela son respect pour son seigneur, capable d'un jugement froid sans se laisser emporter par ses émotions…