Le roi orc nous toisait, immobile. J'eus l'impression confuse qu'il jaugeait ma force... Si c'était le cas, cette bête possédait une intelligence certaine.
Évaluer la puissance d'un adversaire au premier regard est une règle d'or du combat. Un ennemi qui fonce tête baissée, surestimant ses forces, se manœuvre aisément. Mais celui qui déchiffre vos compétences avant d'élaborer sa riposte demande une vigilance de chaque instant.
Le roi orc Mamo nous observait sans relâche, émettant des grognements qui rappelaient un ronflement. Son regard semblait se répartir équitablement entre nous trois : moi, Soleil et Gon. Manifestement, ce n'était pas un idiot.
Pour une raison quelconque, Mamo portait une armure. Les autres orcs ne s'entouraient que d'un pagne, à peine plus vêtus que nature ; sur lui, cet équipement conférait une dignité inattendue, comme quoi l'habit fait le moine.
Sa main droite serrait un tronc d'arbre massif. S'il le brandissait en forêt, ce serait embêtant. L'idée me traversa l'esprit qu'en le faisant tournoyer, il heurterait les arbres alentour et rendrait l'arme inopérante, mais sa carrure laissait deviner qu'il les briserait net en chargeant.
« — Il dit d'entrer, Maître. »
Sur ces mots de Gon, le roi orc Mamo fit volte-face.
Je m'attendais à un village troglodytique ; ce n'était qu'une enceinte de bois et de pierre ceinturant un amas de cabanes de fortune. En levant les yeux, je vis le ciel. S'il pleuvait, le campement serait inondé. Et le drainage ? Sans système adéquat, l'eau stagnerait et les épidémies pulluleraient.
Tandis que je ruminais ces considérations, Mamo s'arrêta. Un grand feu brûlait devant lui, ses flammes léchant le ciel comme aspirées. Il s'y affala lourdement. Apparemment, il daignait nous écouter.
« — Concernant le tumulte dans cette forêt, Fradime et Sandanji affirment n'avoir aucune intention de l'attaquer, ni maintenant ni plus tard. De même, le royaume de Kedaka, qui détient le fort de Jin, nie tout projet d'offensive et demande que l'affaire en reste là. »
Je débitai le tout d'une traite. Gon traduisit. Le roi orc ne bronchait pas. Son visage restait insondable, oscillant entre l'attention la plus polie et le mutisme le plus total ; impossible de percer ses pensées.
« — Il dit que ce bâtiment leur appartient. »
Ce bâtiment, c'était le fort de Jin. Certes, en me mettant à la place du roi Bion, j'aurais dû négocier âprement sa restitution ; mais je ne devais rien à ce souverain, et il ne m'inspirait guère de sympathie. Je me contentai de faire dire par Gon qu'ils pouvaient le garder.
Mamo marmonna quelque chose. Gon lui répondit. Leur échange m'échappait totalement. Hé, Gon, fais ton travail d'interprète.
« — Non contents de leur territoire, les humains ont piétiné les domaines de nombreux camarades de la forêt. Nous ne pouvons le pardonner, dit-il. »
« — Alors c'est fini. Qu'est-ce qu'il faut faire pour obtenir votre pardon ? »
Mes mots furent retraduits. Mamo parut réfléchir un moment, puis adressa une brève réplique à Gon.
« — Il exige que vous restauriez la forêt piétinée à son état original... Hein ? Attendez, si vous parlez pendant que je parle, je ne comprends plus. Oui. Oui. Oui. Heiin ? »
Gon gardait la tête tournée vers le roi orc, mais finit par me regarder, l'air embarrassé.
« — On fait comment ? »
... Crétin. Traduits ce que dit Mamo, moi je ne pige rien.
Il semblait que le roi orc nourrisse l'intention d'attaquer villes et villages humains pour tout piller. Selon lui, les compagnons de la forêt ne l'accepteraient pas autrement. À cet instant, Soleil enlaça mon bras du sien et me souffla à l'oreille. Sa poitrine pressait mon coude... Douce, tiens.
« — Les monstres de la forêt ne veulent plus se battre. Si les orcs insistent pour agresser les humains, dites-leur que les harpies ne resteront pas les bras croisés. »
Je fis traduire la réplique de Soleil à Gon. Mamo tressaillit légèrement et me fixa d'un regard perçant... Hein ? Nos yeux ne se croisent pas. C'est... Soleil qu'il regarde ?
Mamo émit alors un grognement sourd, « Gururururu ». En y regardant de plus près, son visage portait ce qui ressemblait à une cicatrice de brûlure, un chéloïde sur la joue. Bras et jambes arboraient de profondes marques de blessures anciennes. Lui aussi avait dû gravir les échelons dans la douleur pour mener son clan.
« — Quels que soient les agissements des harpies, nous ne pardonnerons pas aux humains, dit-il. »
« — Quel entêtement... J'aime pas ça. »
Soleil marmonna pour personne. Elle leva la paume droite vers le ciel. Une lumière dorée jaillit de sa main, éclairant l'entour l'espace d'un battement de cil. Surpris, les orcs qui nous encerclaient serrèrent plus fort leurs gourdins et haches. Une tuerie émanait d'eux.
« — Soleil, qu'est-ce que t'as fait ? »
« — Le roi orc pose exactement la même question. »
Soleil répondit en affichant un sourire charmeur.
« — J'ai ordonné aux esprits de la forêt de restaurer les zones piétinées par l'armée de Kedaka. D'ici une journée, la plupart des lieux auront retrouvé leur état. D'ailleurs, ce ne sont pas seulement les humains qui ont ravagé la forêt ; vous en avez fait autant de votre côté. Je comprends que vous ayez agi pour reprendre le fort volé, mais n'avez-vous pas dépassé les bornes ? »
Tenant mon bras, la présence de Soleil se transformait渐渐. De la killing intent ? C'est flippant. Une femme en colère, ça fait peur, décidément.
Le roi orc le sentit aussi, car son regard se fit encore plus acéré sur moi. Soleil ne cilla pas et enfonça le clou.
« — La forêt piétinée a été régénérée. Votre condition est remplie. Le fort perdu vous est revenu, la forêt a reverdi... Si malgré tout vous tenez à combattre, ce sont les monstres de la forêt qui ne resteront pas passifs. Vous devrez alors vous battre non seulement contre les humains, mais aussi contre eux. Dans ces conditions, vous n'avez aucune chance de l'emporter. »
Gon s'évertuait à traduire les paroles de Soleil. Je vis la poigne de Mamo se crisper sur son tronc d'arbre. Il pouvait foncer sur nous dans sa colère. Ma barrière actuelle suffisait amplement, mais je la renforçai par précaution.
« — Guh, gufuuuuu... »
Soudain, Mamo exhalra bruyamment. Il secoua la tête de gauche à droite.
« — Il a compris. Il renonce à attaquer les humains, dit-il. »
« — Oh... »
La négociation aboutissait. Heureusement que j'avais emmené Soleil ; sans elle, ça aurait traîné en longueur.
Je m'apprêtais à partir quand le roi orc adressa quelque chose à Gon. Ce dernier baissa la tête, silencieux.
« — Hé Gon, qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que dit le roi orc ? »
Gon hésita, visiblement mal à l'aise.
« — Il cesse d'attaquer les humains, mais à une condition... Il demande qu'on laisse cette femme ici. »