Le royaume de Minz, village de Torua. Entouré de montagnes, c'était un lieu peu commode pour les allées et venues. Cela dit, c'était aussi l'un des rares endroits du royaume où s'étendaient des fermes, et on pouvait dire qu'il s'agissait d'un territoire relativement favorisé.
Le seul inconvénient, c'était le climat typique des bassins : des étés chauds et des hivers froids, mais les gens qui y vivaient avaient acquis l'art de profiter de ce milieu en y trouvant leur joie.
Dans ce village de Torua se dressait une demeure particulièrement voyante. Inutile de le préciser, c'était le manoir du duc Tropp, seigneur des lieux. Mais il était quasi certain que le duc en personne ne mettait jamais les pieds dans cette demeure. Depuis la capitale royale jusqu'à ce village de Torua, il fallait deux jours de voiture. Il fallait franchir plusieurs cols, et le trajet depuis la capitale relevait d'un travail pénible. Il n'y avait aucune raison pour que le duc, déjà parvenu à un âge avancé, vienne fouler ce village en martyrisant son corps vieillissant, et vu sa condition physique actuelle, une visite ici relevait de l'impossible.
Dans ce manoir vivait une unique femme. Femme, disait-on, mais elle avait déjà atteint l'âge où l'on entre dans la vieillesse, et ses cheveux laissaient voir du blanc. Cette maîtresse de maison ne montrait presque jamais son visage en public, et ne prononçait pas un mot. Les villageois savaient que la maîtresse de ce manoir était la fille du duc, qu'elle était l'épouse du duc Rauzust, et ils connaissaient tout ce qui lui était arrivé. C'est pourquoi ils s'efforçaient d'éviter au maximum tout contact avec cette maîtresse et ce manoir. Mais depuis cet événement, plus de vingt ans allaient s'écouler, et ces sentiments s'étaient émoussés ; parmi les jeunes, certains commençaient même à porter de l'intérêt à cette maîtresse qui ne se montrait presque jamais et ne disait mot.
Parmi eux, certains tentèrent de s'infiltrer dans le manoir, mais ils furent arrêtés par les hauts murs et la porte massive, et leurs tentatives échouèrent. Ils comprirent qu'ils n'étaient, au fond, que des gens de campagne sans aucune compétence, incapables de faire le poids, et peu à peu, ils cessèrent de s'immiscer ainsi.
***
Outre la maîtresse, cinq personnes vivaient dans ce manoir. Le majordome Albert, sa femme Elliot, et les servantes Fran, Mamius et Rium. Le couple Elliot, majordome et femme, ainsi que la servante Fran, avaient reçu l'ordre du duc Tropp juste après l'événement pour servir sa fille, Merle. Ils avaient pour charge de s'occuper de Merle, mais aussi l'obligation de surveiller ses faits et gestes pour en rendre compte au duc. Mais Merle, hors les repas et le bain, ne faisait fondamentalement que s'enfermer dans sa chambre ; non content de ne pas sortir, elle allait jusqu'à à peine ouvrir la bouche. Résultat : ils continuaient de faire au duc, son père, des rapports au contenu quasi identique à chaque fois.
« Ah, Fran. Va m'acheter du papier et de l'encre au village, veux-tu. »
Le majordome Albert interpella la servante Fran. Il avait passé la soixante-dixaine, mais son allure restait alerte, sans le moindre signe de déclin. Le crâne dégarni, une moustache aux lèvres, petit de taille, le vieil homme arborait un sourire vaguement engageant.
« Ce genre de course, dites-le à Mamius ou à Rium. Moi, j'ai mal aux jambes. »
Enfoncée dans le canapé, tricotant, Fran marmonna. Comme pour appuyer ses dires, elle cessa son ouvrage et se massa la jambe. À côté d'elle, Elliot, l'épouse d'Albert, tricotait elle aussi de la même façon.
Cette femme a bien vieilli, songea Albert en observant Fran. Un corps bedonnant. Passé la cinquantaine, avec une telle corpulence, il n'était pas étonnant qu'elle ait mal aux jambes, se dit-il en cherchant des yeux Mamius et Rium.
« Mamius, Rium. »
À l'appel de leurs noms, Rium apparut. Elle aussi était là depuis dix ans. Elle avait travaillé comme servante au manoir ducal de la capitale, mais le maître avait fini par poser la main sur elle. L'épouse l'ayant découvert, elle avait failli y laisser la vie, aussi le duc l'avait-il envoyée dans ce village de Torua.
Rium aussi était là depuis dix ans. Elle avait déjà passé la mi-trentaine, et la fraîcheur de son arrivée s'effaçait. Au début, le duc s'inquiétait peut-être de l'état de sa fille, ou peut-être par attachement pour Rium, il venait deux ou trois fois par an pour profiter de rendez-vous secrets avec elle, mais depuis quelques années, il ne mettait plus les pieds ici. Albert la trouvait pitoyable,yet il avait confiance en cette femme qui exécutait sans faille le travail qu'on lui confiait. Il lui adressa un sourire bonhomme et prit la parole.
« Va m'acheter du papier et de l'encre au village, veux-tu. »
« Entendu. »
« Et Mamius, elle est où ? »
« Dans la chambre de Merle-sama. »
« C'est ça. »
Tandis qu'il regardait le dos de Rium qui se préparait vivement et se dirigeait vers l'entrée, il porta son regard vers l'escalier menant au deuxième étage. À cette heure, Mamius devait être en train d'aider Merle-sama à s'habiller. Elle essayait tant bien que mal d'ouvrir le cœur de Merle-sama, mais pour l'instant sans résultat. Mamius était la plus jeune femme de cette maison. Elle venait tout juste de passer la trentaine. Elle avait été aventurière, mais blessée à la jambe, elle se soignait dans ce village quand Albert l'avait rencontrée et lui avait proposé de travailler ici.
C'était une femme de nature franche, qui s'était tout de suite entendue avec les résidents du manoir. Mais même elle n'avait pas réussi à ouvrir le cœur de Merle-sama. Cela allait faire quatre ans qu'elle était en service ici, et non seulement Merle-sama ne lui adressait pas la parole, mais elle ne daignait même pas croiser son regard. Albert, devinant ses sentiments, éprouvait un malaise indéfinissable.
Juste alors, des pas résonnèrent depuis l'étage, et Mamius apparut. Elle tenait les vêtements de Merle-sama, et son visage était 어딘가 sombre. Encore raté aujourd'hui, pensa-t-il, quand Rium, partie au village peu avant, revint sur ses pas.
« Albert-san... euh... il y a un client. »
« Un client ? Qui ? »
« C'est ça... il dit des choses incompréhensibles. »
« Incompréhensibles ? Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Il dit être... probablement... un parent de Merle-sama... »
« Probablement un parent ? Drôle de façon de le dire. Comment s'appelle-t-il ? »
« Eh bien... quelque chose comme Rindēzu, et... »
« Rindēzu !? »
Sans le vouloir, Albert tourna les yeux vers l'entrée, mais il se ravisa illico. Rindēzu-sama, à ce qu'on avait entendu, avait été vendue à un marchand d'esclaves. Une gamine de six ans, vendue à un marchand d'esclaves. La probabilité qu'elle soit en vie était quasi nulle. Et puis, dire "quelque chose comme Rindēzu", quelle façon de parler. Si c'était vraiment Rindēzu-sama, elle se serait annoncée correctement.
Dans le fond, on se moque de nous, songea Albert en se dirigeant vers l'entrée. Rium aussi, d'ailleurs. Un type pareil, c'est soit un plaisantin, soit un suspect. Pourquoi ne l'a-t-elle pas chassé sur-le-champ ?
Réprimant sa colère, il ouvrit la porte d'entrée. Devant lui se tenait un homme à l'allure d'aventurier, tenant un cheval blanc par la bride. L'homme tournait le dos à Albert, tenait les rênes de la main gauche et caressait la tête du cheval de la main droite. En le voyant, Albert eut l'intuition que ce n'était pas un mauvais homme, mais en même temps, il sentit que ce n'était pas Rindēzu-sama.
« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous à cette demeure ? »
Il l'apostropha avec une pointe d'agressivité. Surpris par cette voix, l'homme tressauta légèrement, puis se retourna lentement vers eux.
« Non, excusez-moi. J'aimerais juste vous demander quelque chose... »
En voyant le visage de l'homme, Albert se figea sur place.
La figure de cet homme était le portrait craché de feu le duc Rauzust, l'époux de la maîtresse Merle-sama...