Je suis entouré de montagnes de papier, le grattement de mon stylo résonnant dans la pièce. Je signe les documents que Riko et les autres m'ont remontés.
Impôts, armée, villages, pêche, et même les doléances des sujets... Je passe en revue des paperasses concernant toutes sortes de matières et j'y appose ma signature. Je finis enfin par faire un travail qui ressemble à celui d'un seigneur.
La relance de l'agriculture, pilotée par Mei, réussit au-delà de mes espérances. Les daikons, choux, oignons, épinards, poireaux et pois semés en automne ont poussé sans problème et ont été récoltés. Leur goût est délicieux. Forts de cette réussite, on cultive désormais toutes sortes de légumes dans les champs. Les migrants affluent, et s'il y a bien quelques soucis, on arrive à les gérer. Actuellement, sous le soleil d'été, les rizières verdoyantes promettent une belle moisson d'automne.
« Bon, j'ai trois propositions à vous faire. »
Au dîner, je dévoile à tous le plan que je mûris depuis un moment.
« Première proposition : j'envisage d'ouvrir une deuxième boutique dans la capitale impériale. »
« Une boutique ? Quel genre de commerce ? »
« Un magasin qui vendrait toutes sortes de denrées alimentaires. »
Il y a bien des commerces alimentaires dans la capitale, mais ce sont tous des spécialistes : riz, légumes, poisson, viande. Comme ils sont dispersés dans l'immensité de la ville, les gens du commun doivent fournir un effort considérable pour faire leurs courses. Depuis longtemps, je rêve d'un supermarché. Et s'il n'existe pas, il suffit de le créer. Ce qui manque le plus dans la capitale, ce sont le poisson et les légumes. Si on peut en proposer de frais, les habitants seront ravis. Les poissonniers et primeurs de la capitale profitent de la rareté pour pratiquer des prix exorbitants. Cette mentalité m'agace depuis longtemps.
J'ai déjà repéré le local. À l'ouest de la capitale, à cinq cents mètres au sud de ma boutique actuelle, se trouve un grand entrepôt. Apparemment un entrepôt de riz, mais il est inutilisé pour l'instant. Il est pourtant bien entretenu, et juste à côté d'un quartier résidentiel dense, ce qui m'intriguait depuis un moment. J'ai appris que le riziculteur voulait s'en débarrasser, et après négociation, je l'ai acquis à un prix bien inférieur à mes prévisions.
C'est la tenancière de la maison close Milaria, Akima, qui a servi d'intermédiaire. Elle voudrait ouvrir une maison close à Kurumufaru. En guise de remerciement pour les conseils que je lui ai donnés, elle m'a filé l'info.
« Je veux ouvrir au moment où la récolte d'automne à Kurumufaru sera terminée. Le nom est déjà choisi : "Super Därke". »
Un nom sans la moindre originalité, un sentiment mitigé est inévitable, mais apparemment ça ne pose pas de problème. Sur ce point, l'approbation fut unanime.
« Deuxième proposition : ouvrir une maison close dans la ville de Kurumufaru. »
Évidemment, Riko fait la grimace.
« J'ai reçu une proposition d'Akima-san de Milaria. Je compte donner mon accord. Mais à conditions : pas de mineures, pas d'esclaves, et le libre choix d'exercer ou non. Pour être honnête, je voudrais faire de l'établissement d'Akima-san une sorte de salon pour gens de culture. Je lui demanderai donc une apparence et un intérieur élégants et raffinés. »
Je m'attendais à ce qu'elle s'y oppose, mais Riko a acquiescé sans un mot. Ce qui m'a surpris, c'est plutôt l'enthousiasme de Ferris et Pérylis : créer un lieu de rencontre pour intellectuels, elles trouvent ça formidable ! Riko a sans doute fini par accepter grâce à cet argument du salon culturel.
« Troisième proposition : j'aimerais employer des esclaves comme personnel pour la nouvelle boutique. Qu'en pensez-vous ? »
Franchement, je n'ai pas la marge pour détourner du personnel de Kurumufaru. Mais je tiens absolument à la réussite de ce nouveau magasin. Et pour ça, les esclaves sont la meilleure option. D'ailleurs, Akima m'a dit qu'un marché aux esclaves s'ouvre après-demain. Je veux d'abord voir ce qu'on y trouve.
« Au passage, je voudrais aussi confier la boutique de pierres de barrière à des esclaves. »
« C'est bien cela. Le maître devrait se consacrer aux affaires du domaine. Confier les boutiques à des esclaves est la meilleure solution. »
« Et les autres, qu'en pensent-ils ? »
« Moi, ça me va. Les esclaves travailleront mieux. »
« La méthode de Rinos-san me convient. »
Globalement, personne ne s'oppose. Il est décidé que nous irons au marché aux esclaves après-demain.
Cette nuit-là, en rentrant dans ma chambre, Rico s'est jetée dans mes bras et a enfoui son visage contre ma poitrine.
« ... Riko ? »
« Vous achetez des esclaves, et vous comptez en faire quoi ? »
« Rien de spécial. Une fois qu'ils sauront gérer la boutique, je les affranchirai, non ? »
« Vraiment ? »
« Qu'est-ce qui te prend ? »
« ... Si Rinos les trouve à son goût, vous en ferez vos concubines, n'est-ce pas ? »
« Pas du tout, probablement. »
Rico relève brusquement la tête, le souffle court, et me fixe.
« "Probablement" ? Alors, s'ils vous plaisent, il y a une possibilité qu'ils deviennent concubines ? Je ne dis pas que c'est mal, hein ? Je sais bien que les hommes en ont, et puis Rinos, même s'il est marquis honoraire, reste un noble, avoir une seule concubine ferait mauvaise figure, et moi aussi, vu mon âge, il serait temps qu'une jeune concubine... »
« Riko ? Riko ! Calme-toi ! »
Je la serre contre moi et lui caresse le dos.
« Ah... ha... ha... fu... mais... »
« Je veux rester avec toi pour toujours. Tu veux me quitter ? »
« ... Pour toujours, pour toujours, restez avec moi, je vous en prie. »
Je l'embrasse à nouveau et la porte en princesse jusqu'au lit, tout en douceur.
Deux jours plus tard, j'étais dans la capitale avec Gon et Riko.
Sur le chemin du marché aux esclaves, je tombe sur une connaissance inattendue : le marchand d'esclaves qui m'avait vendu Mei.
« Voici qui est surprenant. Je m'appelle Maris, de la compagnie Yūra. L'autre jour, vous m'avez bien aidé. L'esclave que je vous ai vendue ne pose pas de problème ? »
« Problème ? C'était une trouvaille inespérée. Elle est devenue mon bras droit indispensable. »
Le marchand affiche un instant un air décontenancé, puis retrouve son calme et continue :
« Vous participez au marché aux esclaves aujourd'hui ? Ah, c'est parfait, notre boutique est juste derrière. L'ouverture n'est pas pour tout de suite, alors si vous voulez, venez jeter un œil à notre marchandise. »
Puisque c'est l'occasion, j'accepte la visite.
Une fois dans le salon, on me demande quel genre d'esclave je cherche. Je réponds : une femme de bon caractère, perspicace. Ce qu'on vise, c'est le talent « Éducation ». Pour gérer une boutique, le sens du calcul est indispensable.
« C'est prêt. »
Guidé par Maris, je gagne une autre pièce. C'est spacieux, avec un grand fauteuil face à un rideau. À peine assis, le rideau s'ouvre sur huit femmes en robe. Je les évalue une à une, et surprise : cinq possèdent le talent « Éducation ».
Je garde ces cinq et examine leurs visages : deux humaines, deux femelles-lapins, une femelle-chatte. Les humaines n'ont aucune motivation, le regard mort. L'une des lapins est encore une enfant. Quant à la chatte, elle dégage une sensualité extrême — de la à penser qu'elle ferait l'esclave sexuelle parfaite, les yeux embués, rivés sur moi.
« Toutes ont consenti à devenir esclaves sexuelles. Toutefois, une seule est vierge. »
« C'est la femelle-lapin, là ? »
« Exact. D'ailleurs, ces deux femelles-lapins sont mère et fille. »
Effectivement, elles se ressemblent. Toutes deux ont un air intelligent.
« Puis-je demander pourquoi elles ont fini en esclave toutes les deux ? »
« Elles étaient la concubine d'un certain noble et sa fille. La mère a commis une faute, et toutes deux ont été vendues comme esclaves. Une mère et sa fille ensemble, c'est rare. Elles partiront à coup sûr pour une somme énorme. On peut en profiter à deux, après tout. »
Il pousse vraiment ce duo. C'est sans doute le lot le plus difficile à placer, et il essaie de me le refiler. Je souffle un coup et pose une question aux intéressées.
« Les chiffres de 1 à 10. Si vous les additionnez tous, ça fait combien ? Calculez. »
« "55" »
« 40 »
La mère et la fille lapins répondent du tac au tac. L'autre humaine répond mollement, et se trompe.
« Comment avez-vous calculé ? »
« La moitié de 1 à 9, c'est 5. Cinq fois neuf, plus dix, font 55. »
C'est la mère lapin qui répond.
« Compris. Je veux acheter cette mère et sa fille. Le prix ? »
« 50 000 G. »
« C'est cher. »
« Elles savent toutes les deux calculer. »
« Non, votre calcul est bizarre. Le résultat tombe juste, mais la méthode est n'importe quoi. C'est un coup de chance. Ou alors, vous pouvez prouver que ce calcul est valide ? »
« Euh, c'est... »
« En plus, l'autre est une gamine qui ne sait rien faire encore ? En tenant compte du coût pour l'élever et l'éduquer jusqu'à ce qu'elle soit utile, c'est surfait. Et en lot de deux, qui plus est... »
« C'est vrai. Vos arguments sont justes. Alors... 25 000 or ? Non, 20 000 or, que diriez-vous ? »
Ça tombe à moins de la moitié d'un coup. Jusqu'où compte-t-il m'arnaquer ? Ici, je négocie ferme.
« Hmm, vu qu'il faut tout réapprendre à toutes les deux... »
« Alors, 10 000 G, ça vous va ? »
Encore la moitié. C'est vraiment bon ? Je jette un œil à Riko et Gon à côté de moi. Les deux ont l'air de trouver ce prix raisonnable.
« ... Bon, ça marche. »
« Merci. Passons alors à la procédure d'achat. »
Les femmes sortent, je paie Maris. Peu après, la mère et la fille reviennent, changées.
« C'est bon. À partir d'aujourd'hui, cette personne est votre maîtresse. »
« Merci. Nous sommes à votre service. »
« ... S'il vous plaît. »
Maris murmure une sorte d'incantation vers moi, me demande de tendre la main. J'obéis, paume droite ouverte, et ma main brille. En même temps, une lumière émane des mains du duo.
« Désormais, ces deux personnes sont votre propriété. Si jamais il y a le moindre souci avec ces esclaves, nous les racheterons, revenez nous voir. »
Après les salutations d'usage, nous quittons la boutique.
« Vous deux, comment vous appelez-vous ? »
« C'est à vous de nous donner un nom, Maître. »
« Non, vous aviez bien un nom avant. Si ça ne vous dérange pas, j'aimerais l'utiliser. »
« ... Je m'appelle Sonya. »
« ... Je m'appelle Ange. »
La mère, Sonya, 28 ans, possède « Éducation Niv.2 ». La fille, Ange, 8 ans, a « Éducation Niv.1 » ; elle a sans doute un don inné pour l'érudition.
« Je compte vous confier la tenue de la boutique. On en parle en marchant. »
« ... Le calcul de maman n'était pas faux ! »
« Ange ! ... Pardonnez-la, Maître. »
« Non, ce qu'Ange dit est juste. J'ai dit ça exprès pour faire baisser le prix. La méthode de Sonya n'est pas fausse, elle est même correcte. Tu le savais ? Tu as dû sacrément étudier. »
« Non, c'est juste que... j'aimais bien ça. »
« Je veux exploiter ce talent. Une fois la boutique gérée correctement, je vous affranchirai. Alors, donnez le meilleur. »
« Vous nous libérerez ? »
Les yeux d'Ange brillent.
« Ouais. Je paierai un salaire. Mais je veux que vous restiez trois ans. Après, vous pouvez continuer ou partir ailleurs. D'ici là, je compte sur vous. »
« "Oui, Maître !" »
Toutes deux semblent avoir retrouvé un peu d'espoir.
Tandis que nous discutions ainsi, nous arrivons à l'hôtel où se tient le marché aux esclaves.