« Au fait, ceux qui sont derrière toi, ce sont tes compagnons ? »
« Ça suffit, Julia. »
Sama pose la main sur l'épaule de Julia, qui continue de m'adresser la parole. Ces deux-là ont l'air drôlement proches. Pas vraiment comme des amoureux, toutefois. Des amis d'enfance, peut-être ?
« … Ne me touche pas. Je vais te brûler ? »
Julia se retourne, sa paume droite s'enflamme. … Apparemment, elles ne sont pas si proches que ça.
« Kenjin-dono est fatigué. Laissez-le se reposer. »
« Quoi ? Il n'a pas l'air assez épuisé pour ne pas pouvoir parler, lui ? »
Sama affiche une expression indescriptible. Le classique, le truc typique des mecs. Dans une dispute, on ne gagne pas contre une femme.
« Les deux derrière aussi, ils ont l'air mages ? Quel est leur attribut ? »
Julia m'enjambe pour poser son regard sur Shidi et Esukarina, qui restent en retrait. Mais aucune des deux ne répond. Pour Esukarina, je ne sais pas, mais Shidi a probablement jugé qu'il valait mieux se taire.
« Hé, vous m'entendez ? »
Comme elles ne disent rien, elle s'impatiente. Je préfère éviter une embrouille inutile, alors j'interviens.
« Ah, ces deux-là sont mes compagnes. »
« Ça, je le vois bien. Avec cet accoutrement, ce sont des mages, non ? Je demande leur attribut. »
« Et ça a un rapport, selon vous ? »
« Bien sûr qu'il y en a un ! Qu'est-ce que tu racontes, c'est évident ! »
« C'est donc comme ça… »
« Évidemment. Entre mages, on doit connaître les attributs de l'autre. Surtout maintenant qu'on est en plein combat. Sans ça, impossible d'établir un plan d'attaque ou de défense. »
« Euh, vous, vous êtes commandant ? »
« C'est exact. »
Sama avance d'un pas décidé. Visiblement, elle veut la faire reculer au plus vite. Courage.
« Cette Julia est l'une des commandants en poste au château de Kaza. Plusieurs mages sont affectés sous ses ordres. »
« Hou, je vois. »
« Au fil des combats, le mana de mes mages s'est tarit. Si une nouvelle bataille éclate, j'aimerais que vos compagnons nous prêtent main-forte. »
« Julia ! »
Sama se tourne vers elle avec une tête qui dit « Arrête, bon sang ». C'est vrai, quelle demande effrontée.
Julia a dû s'en rendre compte : elle fait la moue, puis s'incline net vers moi.
« Désolée, j'ai trop dit. »
« … »
Je reste muet, un sourire crispé aux lèvres. Face à ses excuses, Sama lui parle sur un ton paternaliste.
« Kenjin-dono et les siens ne sont venus que pour nous conseiller. Pour qu'ils participent au combat, l'autorisation du roi d'Agaruta est indispensable. Tu penses peut-être qu'en cas de bataille, ce genre de détail n'a plus d'importance, mais c'est un engagement entre nations. Au contraire, s'il y a combat, Kenjin-dono et les siens devront se retirer immédiatement. »
« J'ai compris, bon sang. »
Elle garde sa mine boudeuse. Bon, à la rigueur, avec sa gueule de belle fille, les mecs lui pardonneront une part de caprice, mais les filles… ? … Esukarina, elle, la déteste franchement. Elle supporte pas qu'on piétine son territoire. Et Julia, c'est pile ce genre de profil.
« Elle est encore apprentie, celle-là ? »
Le regard de Julia se pose sur Shidi. Vu sa petite taille, on pourrait le croire. Et elle enfonce le clou :
« Ahaha, elle est mignonne. »
Un sourire aux lèvres, elle s'en va. Sama s'incline en s'excusant et la suit.
« Ahaha… Quel spectacle. … Woah ! »
Je me retourne : les yeux de Shidi brillent. Elle dresse le pouce droit vers le haut.
« C'est une bonne personne, celle-là ! »
Je laisse échapper un rire sec.
*** Funai, commandant en chef de l'armée de Nono, attendait l'arrivée de l'armée d'Erusumo le cou tendu.
Le soleil penchait déjà. Laisser la nuit tomber n'était pas judicieux. Danger de raid nocturne.
Les forces retranchées sur la colline arrière du château de Kaza avaient battu en retraite. Les dix mille hommes qui tenaient l'arrière-garde étaient toujours là, mais avec l'armée d'Erusumo en renfort, ça ne posait pas de problème.
On en était à un pas, une poussée de plus. La porte close du château de Kaza présentait une large fissure. Au prochain assaut général, elle aurait cédé. C'est à ce moment que les renforts sont arrivés.
Mais c'était un scénario prévu. L'ordre du roi Hobon était formel : le véritable assaut sur le château de Kaza ne serait lancé qu'après l'arrivée des renforts d'Erusumo. Funai attendait cette aide avec une satisfaction non feinte.
Par chance, l'armée de Sefando avait envoyé dix mille hommes supplémentaires. Même ainsi, l'écart de forces avec l'armée de Nono n'était que de cinq mille. Les chances de victoire étaient excellentes. Si on parvenait à anéantir l'armée de Sefando ici, on ne prendrait pas seulement le château de Kaza, mais on entamerait une partie de l'empire de Sefando. De quoi assurer son avenir. Funai se représentait déjà ce futur rose.
Cependant, l'armée d'Erusumo semblait peiner à progresser au pied de la montagne, ses mouvements étaient lents. Ce que Funai craignait, c'était que l'armée de Sefando ne passe à l'offensive totale pendant ce temps. Même retranchés sur les hauteurs, tenir face à vingt mille hommes relevait du difficile. Si nous abandonnions la position pour battre en retraite, l'armée d'Erusumo pourrait bien lever le camp aussi. De leur point de vue, ils n'avaient aucune obligation de soutenir l'armée de Nono à ce point.
Mais cette situation tendue touchait à sa fin. Selon le messager, les renforts étaient tout proches.
Plus qu'une course contre la montre. Alors qu'il y songeait, un estafette accourut devant Funai.
« Je rapporte ! »
« Les renforts sont arrivés ? »
« Oui ! Le prince Nomasa en personne est venu ! »
Funai se leva et se tint prêt à ses côtés. Peu après, un bruit de pas nombreux résonna et plusieurs hommes apparurent.
Parmi eux, un bel homme revêtu d'une armure étincelante se distinguait. Son armure argentée était superbe. C'était sans doute le prince Nomasa. Funai s'inclina respectueusement vers lui.
« C'est un honneur de faire votre connaissance. Je suis Tadezu Funai, commandant de l'armée du royaume de Nono. Je vous prie de bien vouloir m'accueillir parmi les vôtres. »
À sa voix, le bel homme esquissa un sourire.
« Vos salutations si polies me touchent. Je suis Erusumo Gazai Nomasa. Pardonnez mon retard. »
« Non, que dites-vous ! Notre roi se réjouit grandement d'une aide aussi massive. La venue de Son Altesse le prince Nomasa en personne nous comble au plus haut point ! »
« Non, j'ai un caractère qui ne se satisfait pas sans voir de ses propres yeux. Je n'ai pas écouté ceux qui tentaient de m'en dissuader et j'ai foncé à cheval. Enfin, je compte m'arrêter là pour ce genre de chose. »
Nomasa rit en claquant de la langue. Derrière lui, un homme s'avança et s'adressa à Funai.
« Commandant, faites votre rapport de situation à Son Altesse le prince Nomasa. »
Qui ça ? Un fonctionnaire nommé Mahiko, proche du roi. En armure, on ne le reconnaissait pas du premier coup, mais son visage ne laissait aucun doute : c'était bien Mahiko. Il avait l'air mal à l'aise dans cette armure qu'il n'avait pas l'habitude de porter. Et sans doute fatigué d'avoir escorté le prince Nomasa si longtemps, il avait mauvaise mine.
« Alors, permettez-moi d'exposer la situation actuelle. Veuillez regarder cette carte, je vous prie. »
Funai se leva et croisa le regard de Nomasa. Celui-ci conservait son sourire, mais ses yeux brillaient d'une lueur acérée. Le corps de Funai trembla malgré lui…