Le commandant en chef s'approcha de moi en affichant un sourire en coin. Il dégageait une intenzité meurtrière considérable. Selon les circonstances, il envisageait de me trancher la gorge.
Ce que cet homme avait en tête se lisait comme dans un livre ouvert. S'il me tuait, il pensait pouvoir prétendre que l'envoyé d'Agartha était mort accidentellement au combat. Et si je proposais une bonne idée, il comptait ultimement s'en attribuer le mérite. Un homme pareil ne pouvait pas exercer un commandement décent. Il était évident que la vie de nombreux soldats serait sacrifiée inutilement.
D'un autre côté, peu m'importait, à moi comme à Agartha, de ce que deviendrait cet empire. Certes, perdre un fournisseur de chevaux de guerre serait regrettable, mais il suffisait d'en trouver un autre.
Pourtant, cet homme nommé Holme me plaisait bien, d'une manière diffuse. C'était le genre d'homme qui donne envie de le tirer d'affaire. Bon gré mal gré, je décidai de me charger de cette corvée.
« Que ceux qui n'ont pas l'ombre d'une idée ferment leur bouche. D'ailleurs, ne vaudrait-il pas mieux quitter les lieux au plus vite ? Vingt mille soldats ennemis vont débouler ici d'un instant à l'autre. Rentrez tant que vous êtes encore en un morceau. »
« Non, je n'ai fait que dire que c'était difficile, pas que je n'avais aucune idée. »
« Hô, alors je t'écoute. »
« Holme-san, tu pourrais m'éclairer sur un point ? »
« Uhyai »
Visiblement, il n'avait pas du tout anticipé qu'on lui adresse la parole, car sa réponse sortit complètement incohérente. Trouvant sa réaction touchante, je continuai.
« Le château de Kaza semble disposer d'eau en abondance. »
« Oui, l'eau y est excellente. »
« Peut-on couper l'arrivée d'eau ? »
« C… couper, dites-vous ? »
« Je demande s'il est possible d'empêcher l'eau de s'écouler. »
« Mais qu'est-ce que tu es en train de proposer ? »
Le commandant en chef tenta d'intervenir, mais je lui coupai la parole d'un geste de la main droite. Comme prévu, il était furieux.
« L'eau du château de Kaza est amenée directement depuis une source jaillissant dans la montagne, par un canal. Comme elle s'écoule en permanence, la seule façon de l'arrêter serait de barrer le canal… »
« Au fait, cette source est-elle proche du château ? »
« Non. Elle se trouve à environ quatre kilomètres en amont. »
« Quatre kilomètres !? Cela a dû représenter un travail colossal pour amener l'eau depuis la montagne. »
« Eh bien, disons que… »
« Inutile de faire preuve de modestie. Tous ceux qui ont participé à cet ouvrage sont admirables. Ce n'était pas un chantier de demi-mesure. Non, je comprends. Je le comprends, moi. »
« Ha… haha… »
Holme rougissait, se grattant la tête, visiblement embarrassé. Il n'a pas l'habitude qu'on le complimente, celui-là ?
« Je vois. Dans ce cas, c'est parfait. Mon plan consiste précisément à vous faire couper l'eau du château de Kaza. »
« Qu… ? Mais si on fait ça, nous ne pourrons plus tenir le siège ! »
« C'est probable. Puisque vous le dites vous-même, c'est bien ce qui arrivera. »
« Arrêtez vos conneries ! »
Le commandant en chef hurla. Il s'avança d'un pas décidé jusqu'à moi, empiétant sur mon espace personnel. Une distance inconfortablement courte. Quelle sensation désagréable.
« Qu'est-ce que tu racontes depuis tout à l'heure ! Nous sommes pressés ! Si tu es là pour gêner, dégage ! »
« Soit. Si on me dit de partir, je partirai. Mais n'avez-vous pas envie d'entendre mon plan ? Il permet, mine de rien, de ne pas perdre un seul homme de l'armée impériale. »
« Inutile. »
« Ah, bon. »
« Je ferai personnellement un rapport direct au roi d'Agartha à votre sujet. »
« Direct ? Toi ? »
« Oui. En ma qualité de commandant en chef de l'armée impériale de Sēfando, j'enverrai une lettre de protestation directement au roi d'Agartha. Naturellement, aussi à l'empereur de l'empire de Hīdēta. »
« Je prends note dès maintenant. »
« Quoi ? »
Merde. En ce moment, j'étais Kenshin. Le fil de la conversation était devenu contre-nature. Je maudissais mon impair quand, d'un timing impeccable, Holme coupa court.
« Un instant, je vous en prie ! »
« Quoi, Holme ? Toi, tais-toi. »
« Je souhaiterais entendre la suite du plan de Kenshin-dono. »
« Tu n'as pas compris après ce qu'on vient d'entendre ! Ce type est un parfait amateur ! Quel imbécile prendrait au sérieux les élucubrations d'un pareil bonhomme ! »
« Kenshin-dono, je vous prie de continuer. »
« Ah, c'est bon, Holme-san ? Alors, une explication sur la carte serait plus claire, non ? »
Sur ces mots, je me dirigeai vers la carte accrochée derrière le siège du commandant en chef. Ce dernier et son état-major me suivirent, l'air ahuri.
« L'armée de Nōno attendra sans doute l'arrivée de l'armée d'Erusumo pour lancer l'assaut général. À ce moment-là, la garnison du château de Kaza doit se replier temporairement. »
« Qu'est-ce que tu racontes ! Tu veux qu'on livre le château de Kaza à l'ennemi sans combattre ! Fous le camp ! »
« Simultanément, les troupes campées sur la colline arrière du château doivent gravir la montagne. Quant aux hommes que vous commandez, général, ils doivent battre en retraite jusqu'au point de confluence de cette rivière avec son affluent, en aval. Ensuite, la troupe qui aura gravi la montagne bloquera le canal qui alimente le château. Le plus près possible de la source, de préférence. »
« C… cela veut dire ? »
« Combien de temps veint-cinq mille soldats pourront-ils survivre dans un château sans eau ? »
Les yeux de Holme s'écarquillèrent. Des murmures inarticulés s'élevèrent parmi les officiers d'état-major. Mais le commandant en chef brisa le silence d'une voix tonitruante.
« Absurde ! C'est bien un amateur ! Même si on coupe le canal, on peut toujours s'approvisionner dans la rivière Jie qui coule sous nos yeux ! Quelle sottise ! Ça suffit ! »
« La rivière Jie, c'est le nom de ce cours d'eau ? Eh bien, nous bloquerons aussi l'eau de cette rivière. »
« Ha ? Quoi ? »
« Ma crainte était que barrer cette rivière ne coupe l'approvisionnement en eau de l'empire. Mais en examinant la carte, je vois qu'un affluent se jette ici. Par conséquent, stopper le cours d'eau aux abords du château de Kaza ne posera pas de problème. C'est mon jugement. »
« C… ce genre de chose démesurée, c'est impossible… »
« Ah, pour ça, pas d'inquiétude : je m'en charge. Je sais utiliser la magie de la terre, après tout. Hein ? Quoi ? »
Escalina, postée derrière moi, me parla à voix basse. Elle proposait de faire s'effondrer la montagne pour combler le lit de la rivière. En résumé, utiliser la force de l'eau pour déclencher un glissement de terrain et barrer le cours d'eau — un plan pour le moins radical.
« … Ça a l'air de marcher mieux, sous bien des aspects. »
Shidī marmonna aussi tout bas. Bon, on verra ça plus tard.
« Cependant ! Même si on barre le cours de la rivière, comment comptez-vous gérer la montée du niveau de l'eau ! L'eau va déborder illico et reprendre son lit initial, c'est sûr ! »
« Pour l'empêcher, j'élèverai un mur haut. Vu l'altitude de cette montagne, on pourra stocker un volume considérable. Bon, il faut que la transmutation soit bien faite, sinon ça s'effondre. Sur ce point, je devrai me concentrer et faire de mon mieux. »
« De telles balivernes, on n'y croira jamais. Arrête de divaguer. »
« Yotto. »
Je tournai la paume vers le sol. De la terre jaillit du sol caillouteux, formant un cylindre haut comme moi. J'y appliquai une transmutation pour lui donner de la dureté.
« Ce genre de chose, je sais le faire. »
Tous restèrent bouche bée. Extraire de la terre d'un sol aussi rocailleux demande une quantité considérable de pouvoir magique. Eux aussi l'avaient bien compris, apparemment.
« C'est une excellente idée ! »
Holme battit des mains en hochant la tête.
« Kenshin-dono saura construire un mur solide. Si on coupe totalement l'eau, vingt mille soldats jetteront l'éponge en trois jours. »
« … Attendez ! Dans ce cas, ils nous lanceront à coup sûr une attaque désespérée. Et là… »
« S'ils font ça, l'autre troupe n'a qu'à les prendre à revers. »
« Uu… »
« L'hypothèse la plus probable, c'est une attaque contre vos troupes, général. S'ils bougent, il est crucial de contre-attaquer sans délai. Maintenez une coordination étroite. »
« Alors je retourne immédiatement au château pour organiser le repli de tout le monde. »
« Faites ça. Ça va pour tout le monde ? »
À mes mots, les officiers d'état-major, tout tremblants, inclinèrent lentement la tête.