Le lendemain soir, je fis appeler Vielle dans mon bureau. Matcal et Knogen y assistaient également.
Guidée par un soldat, Vielle entra, affichant une expression comme débarrassée d'un fardeau. Son aura s'était éclaircie, au point que je ne pus m'empêcher de lui demander si quelque chose de bon lui était arrivé. Mais à cette question, elle répondit par un air perplexe.
« Pas particulièrement, non. »
« Ah bon. Tant mieux, alors. »
« Simplement… »
« Simplement, quoi ? »
« Depuis que je suis à votre service, je mène des jours très épanouis. »
« C'est une bonne chose. »
« Oui. Surtout, mes échanges avec le roi Poséidon et le roi Maintia m'ont beaucoup plu. »
« Tu continues de voir le roi Maintia, donc ? »
« Oui. C'est un homme très bienveillant ; il vient me rendre visite à l'infirmerie chaque jour. »
« Je ne m'inquiète pas, mais ce roi est un coureur invétéré. Prends garde, par précaution. »
« Cette précaution est inutile. »
Vielle le coupa net. Ce n'était plus son assurance habituelle, mais une pointe de déception. Elle continua :
« Quand bien même le monde serait sens dessus dessous, cet homme ne ressentirait jamais de désir pour moi. »
« Hein ? Même avec ta beauté, ça ne marche pas ? »
« En effet. Parmi les hommes, c'est un cas assez rare. »
Elle l'affirma sans ambages. Manifestement, elle avait caressé l'espoir de le séduire, mais le roi Maintia dépassait ses prévisions en ne lui portant aucun intérêt en tant que femme. Pour elle qui avait tant de fois envoûté des hommes, c'était une défaite.
« En échange, j'ai gagné un ami de cœur. Je m'en réjouis pleinement. »
« Un ami de cœur ? Ce roi, là ? »
« Précisément. Le roi Maintia est fort avisé. Surtout, il a l'œil pour discerner le talent d'autrui. »
« Ho. On peut voir ça rien qu'en discutant ? »
« Oui. Converser avec lui est extrêmement agréable. Quand je pose une question, la réponse fuse. De plus, il connaît des mondes que j'ignore. Réciproquement, je connais des mondes qu'il ignore. Éclaircir nos doutes respectifs et les résoudre par la discussion, je n'aurais jamais cru que ce fût si jouissif. Pour m'avoir permis de tisser ce lien, je vous adresse ma profonde gratitude, roi d'Agartha. »
« Si vous avez su bâtir une relation mutuellement profitable, c'est très bien. »
« Rassurez-vous. Les craintes de Votre Majesté ne se réaliseront pas. »
« Quoi ? »
« Vous êtes sur vos gardes, n'est-ce pas ? Que je ne devienne trop intime avec le roi Maintia, et que le royaume de Fradime n'entretienne des liens avec notre nouvelle théocratie de Crimiana… Pire, que Fradime ne finisse par en devenir un État vassal, n'est-ce pas ? »
« Ha ha ha. Tu es imbattable. »
« Le roi Maintia déteste les conflits. Il aime profondément ses vassaux et son peuple. Quelles que soient les doux paroles que je lui susurre, il se contente de les écouter en riant. Soyez donc sans inquiétude. Simplement, j'ai l'intention de continuer à fréquenter le roi Maintia en ami pour longtemps encore. »
Qui d'autre avait jamais couvert ce roi d'autant d'éloges ? Moi-même, je restai un moment sans voix, me disant qu'il devait être heureux d'entendre ça.
« Hem. »
Matcal toussota. Knogen esquissait un sourire forcé. Je me redressai et me tournai vers Vielle.
« Bref, je t'ai fait venir pour une autre raison : l'opération de reprise d'Aphrodité. »
« Oui. »
« Selon les rapports, l'armée coalisée Agartha-Hidêta atteindra Harnéchia dans une semaine. Je veux confirmer la suite des mouvements. »
« Entendu. Les grandes lignes du plan restent inchangées. Le départ d'Harnéchia est prévu deux jours après l'arrivée des armées d'Agartha, d'Hidêta et de Sandanji. Où se trouve le roi Niker ? »
« Il n'est pas encore parti. Les deux armées d'Agartha et d'Hidêta feront escale au port de Kibi, à Sandanji, y embarqueront les troupes sandanjies, puis mettront le cap sur Harnéchia. »
« Bien noté. »
« En combien de temps comptez-vous rallier Aphrodité depuis là-bas ? »
« Deux jours. Comme je l'ai dit, nous assurons le guidage. Vous n'avez qu'à nous suivre. »
Je jetai un coup d'œil à Matcal. Elle hocha la tête franchement. Le plan ne semblait pas comporter de point faible majeur.
« Et l'essentiel : comment comptez-vous reprendre la ville concrètement ? »
Vielle garda le silence un instant. Pas l'air d'hésiter ; elle semblait ordonner ses informations.
« Je n'ai pas l'intention d'user de stratagèmes. »
« C'est-à-dire ? »
« Fondamentalement, je souhaite reprendre Aphrodité par une attaque frontale, loyalement. »
« Une attaque frontale… ? Vous avez évalué les forces ennemies ? »
« Oui. Ils disposent probablement de plusieurs fois nos effectifs. »
« Affronter un tel ennemi de face… Bon, c'est typiquement ton genre. »
« Merci. Même si je suis battue et que je péris en mer, même si je suis capturée, outragée par les rebelles puis exécutée, ce sera mon destin ; je n'aurai aucun regret. Je tiens seulement à éviter d'entraîner les spectateurs que vous serez dans le tourbillon de la bataille. Pour cela, une requête. »
« Quoi ? Je comptais déployer des barrières, mais… »
« Oui, j'en ai été informée l'autre jour. Non, ce n'est pas grand-chose. Je vous prie instamment, Agartha, Hidêta, Sandanji, de faire figurer vos drapeaux et armoiries sur les voiles de vos navires. »
« À ce sujet, ne les avez-vous pas vus à Galby ? Les voiles de tous les navires arboraient déjà les drapeaux. »
Matcal intervint d'une voix calme. Vielle acquiesça profondément.
« C'est exact. Quelle étourderie de ma part… Simplement, je n'ai pas pu vérifier les navires de Sandanji. Arborez pavillon et armoires sur les voiles est une règle impérative en haute mer ; le roi Niker veille sans doute à ce point. Dès lors, je suis tranquille : les armées d'Agartha, d'Hidêta et de Sandanji ne seront pas attaquées, c'est certain. »
« Non, sur un champ de bataille, tout peut arriver. Nous resterons vigilants et observerons l'évolution des combats. »
« Comme le dit Matcal-sama. Je vous en prie. Toutefois, le meneur de la rébellion, Ron Eslotel, est un homme avisé. Attaquer les armées d'Agartha ou d'Hidêta ne lui apporterait aucun avantage et ne ferait que les dresser définitivement contre lui. Je ne pense pas qu'il osera s'en prendre à l'armée d'Agartha. Il a probablement donné des ordres stricts en ce sens à ses subordonnés. »
Vielle laissa échapper un souffle amusé, promena son regard sur nous et murmura, sans s'adresser à personne en particulier :
« Puissé-je, après la reprise d'Aphrodité, fêter la victoire avec vous tous au temple papal. »
Je ne pus réprimer un sourire amer.