Vielle s'approcha jusqu'à me frôler le visage. Ses yeux étaient acérés.
« Et qui est cet homme, au juste ? »
« Qui, au juste ? »
« De quel pays est-il ? »
« De quel pays… même si vous me le demandez, c'est une histoire. Pas de pays précis… »
« Plaisanterie. »
Vielle renifla. Qu'est-ce qui lui prend, bon sang ?
Elle s'écarta de moi d'un mouvement fluide, regagna sa place, traîna sa chaise en grinçant jusqu'à nous et s'y assit.
« Ne s'agirait-il pas de Sa Majesté le roi d'Agartha lui-même ? »
« Moi ? Arrête tes bêtises. Ce n'est pas possible. »
« Force est de constater que vous en parliez avec une grande précision. »
« C'est le sujet, alors c'est normal, non ? »
« Ce que vous venez de raconter ne peut pas être une simple construction de l'imagination. Sans expérience réelle, on n'atteint pas ce niveau de détail, à mon avis. »
« Je n'en sais rien, moi. D'ailleurs, toi aussi tu devrais le savoir, non ? Le visage de mes épouses. »
« Ce ne sont pas vos épouses, n'est-ce pas ? N'auriez-vous pas été séduit par une femme dans quelque pays, pour la garder là-bas comme épouse du roi d'Agartha ? »
« Tu dérailles. Je ne ferais jamais une chose pareille. »
« Vous avez qualifié cette femme d'obstinément pure. Vous avez aussi dit qu'elle était une personne si peu accommodante qu'elle en déconcertait les hommes. N'est-ce pas quelque chose qu'on ne peut comprendre qu'en la fréquentant vraiment ? »
« Je n'en sais rien……
C'est ce qu'on m'avait enseigné en cours. Enfin, je crois. Peut-être que je me trompe ? Mais globalement, ça doit être juste. Ce n'est pas une question de "fréquenter" ou pas. C'était écrit comme ça, alors c'est comme ça. Cette histoire avait un modèle, non ? Même s'il y en avait un, l'auteur n'écrivait pas sa propre expérience, donc il a dû écrire d'après ce qu'on lui a raconté. Du coup, cet auteur était vraiment doué, quand on y pense. »
« Alors, comment est-ce ? »
Pendant que je ruminais ça, Vielle me fixa d'un regard terrifiant. Elle mord à l'hameçon comme une affamée. Qu'est-ce qui lui a pris ?
« Vielle-dono. »
La voix du roi Poséidon retentit. Vielle parut reprendre ses esprits.
« C'est… j'ai manqué de respect… »
Elle se redressa en paniquant. Qu'est-ce qui lui arrive ? Ce n'est pas son genre. Face à nous, le roi Poséidon adressa des mots doux.
« Je comprends bien les sentiments de Vielle-dono. L'homme est une créature qui devient tout à coup glaciale face à une femme qui ne lui plaît pas. »
« Je suis confuse. Selon mes connaissances, les hommes ne daignent même pas regarder celles qui sont laides ou dont la beauté a fané. J'ai vu bien des femmes que leur laideur ou leur vieillissement privait de l'amour des hommes. La personne dont vous parliez tout à l'heure renverse mon bon sens. Une telle personne existe-t-elle vraiment ? »
« C'est vrai. Ce doit être rare. »
Le roi Poséidon acquiesça lentement, un sourire aimable aux lèvres.
« Mais… »
« Quoi donc ? »
« Parmi les hommes, certains ne jugent pas les femmes sur l'apparence seule. »
« … »
« L'intelligence, la technique, les centres d'intérêt varient. Moi-même, jeune, j'avais les yeux rivés sur la beauté, mais en vieillissant, ce n'est plus le seul critère. En partageant le temps, on finit par s'intéresser au confort, à l'aisance. Chaque être naît avec un talent. Chercher celui que possède la femme en face de soi, en discuter, devient un vrai plaisir. »
« Je vois… Toutefois, osais-je le dire, de tels hommes doivent être une infime minorité, n'est-ce pas ? »
« Héhéhé. C'est logique. Mais observez les hommes et les femmes du monde. Tous sont-ils beaux ? Ne voit-on pas souvent des laids unis à des beaux ? »
« … »
« Ne vous en faites pas. Vous le comprendrez bien assez tôt. »
Le roi Poséidon hocha lentement la tête. Je ne saisis pas tout, mais il a rondement mené la conversation. Merci.
« Votre Majesté le roi d'Agartha. »
Vielle me regarda à nouveau. Quoi encore ?
« Vous avez dit de cette femme laide… qu'elle était obstinément pure. Sur quel point l'avez-vous jugé ? »
… Elle revient à la charge. Quelle emmerdeuse. Euh, c'était quoi, déjà ?
« Euh… disons… Après une première nuit, l'homme cesse de la voir un moment, non ? Et puis, au bout d'un temps, il se rend à sa demeure. Il s'y rend en se disant que, vu l'écart, elle a dû se lasser, mais elle se réjouit sincèrement de le revoir. En la voyant, je me suis dit : cette femme est vraiment pure. »
Vielle ferma les yeux, réfléchit, les rouvrit, me remercia et se rassit.
« Le vieillir est une belle chose. »
Le roi Poséidon parla d'une voix empreinte d'émotion. Je me tournai vers lui malgré moi.
« Les humains vieillissent vite. Pourtant, je trouve que vieillir est beau. Certes, l'apparence se fane. En vieillissant, on perd maintes choses. Mais en perdant, on gagne aussi. Pour faire une image, une vie humaine ressemble à une fleur. Jeune, elle s'épanouit magnifiquement, mais finit par se flétrir. Pourtant, à la toute fin, il arrive qu'une seule fleur magnifique s'épanouisse. Cela m'est infiniment cher. »
… Je ne pige pas tout, mais c'est profond. Je jette un œil à Vielle : elle acquiesce, convaincue. Incroyable. Elle a compris ce discours ? Cette gamine a vraiment la tête bien faite.
« Voilà ! C'est ça, non ? »
Une voix folle éclata soudain. Le roi Meintia me dévisageait, les yeux injectés de sang. Dans sa main droite, une feuille de papier. Je regardai, intrigué : un portrait y était dessiné.
« La femme dont tu parlais, c'est celle-ci ? »
Je m'étais demandé pourquoi il baissait la tête, mais il dessinait, lui ? Je m'approchai pour voir.
… Un visage de femme horriblement laid. Non, ce n'est même pas une femme. Un yōkai ou quelque chose du genre ?
« Excusez-moi. »
Soudain, Vielle se leva, s'approcha du roi Meintia. Elle scruta le dessin et le rejeta net.
« Ce n'est pas cette personne. Ce portrait ne dégage aucune noblesse. Membre de la famille royale, elle devrait rayonner de raffinement. »
« Je vois. Alors, je referai. »
Le roi Meintia froissa le papier en boule, le lança, sorti une nouvelle feuille et un pinceau de sa manche, et traça un trait vif. En un clin d'œil, c'était fini.
« Les coins des yeux sont un peu plus bas, non ? »
« Non. Si je les relève, la beauté disparaît. Comme ça, c'est bien. »
Les échanges vifs entre le roi Meintia et Vielle se succédèrent. Je les regardais, hébété. En y regardant bien, le roi Poséidon et Lafayence observaient la scène, visiblement amusés.
« Ce fut fort divertissant. »
Au moment de prendre congé, Vielle s'inclina profondément. Elle arborait un sourire que je ne lui avais jamais vu. Plus encore, elle semblait enveloppée d'une aura totalement différente…