Pour Vielle, l'action de Ron Esrotel et des siens avait été totalement inattendue. Elle n'avait même pas imaginé que les personnes et les matériaux rassemblés pour la construction de l'institut de recherche médicale seraient utilisés pour l'attaquer.
La Vielle d'autrefois aurait décelé la plus infime manipulation. Mais à ce moment-là, elle n'avait absolument plus la marge nécessaire pour voir si loin.
Elle passait ses journées à scruter des budgets. Combien était-il exécuté sur les prévisions votées ? Du temps où les fonds étaient abondants, elle pouvait s'en remettre à ses subordonnés, mais à cause du contrat avec Agartha, les finances de la Théocratie s'effondraient jour après jour. Cela dit, redresser immédiatement la posture qu'avait maintenue la Théocratie jusqu'ici dépassait même son habileté. Elle vivait des journées à chercher des financements pour éradiquer la Fleur de l'amitié.
À présent, allongée sur un lit de l'hôpital universitaire d'Agartha, Vielle analysait froidement les causes qui l'avaient menée là. Tout ce qui lui était arrivé provenait d'elle-même. Les griefs étaient nombreux.
Parmi eux, la cause la plus grande restait bien cette « Fleur de l'amitié ». Pour l'avoir mal exploitée, la Crimiana en était réduite à sa situation actuelle. Et celle qui l'avait menée, c'était indubitablement elle-même, en sa qualité de pape.
…… Tant qu'à faire, si seulement elle pouvait tout abandonner.
Dans une chambre d'hôpital vide, Vielle marmonna cela en son for intérieur. Mais si elle le faisait maintenant, il était évident que des troubles éclateraient parmi les nations qui suivaient la Crimiana. Un faux pas, et le pire scénario — le monde entier devenu champ de bataille — se déploierait. Cette femme lucide le comprenait parfaitement.
Elle avait déjà envisagé une issue. Simplement, elle exigeait comme condition indispensable la reprise d'Aphrodité.
Heureusement, elle avait reçu le rapport que les membres de la garde impériale s'étaient enfuis de la capitale ecclésiastique. Et comme pour y répondre, la garde impériale de toute la Théocratie était en train de se rassembler. L'élite de l'armée théocratique. Elle n'était pas encore totalement abandonnée.
Cela dit, ces effectifs n'atteindraient probablement pas cinq mille hommes. C'était sans doute l'œuvre de Ron Esrotel. Lui, il devait en avoir rassemblé plusieurs fois plus. Il fallait briser cette armée.
Mais Aphrodité, pour belle qu'elle fût, n'en était pas moins une forteresse solide. Pour la faire tomber, il n'y avait que deux options : l'écraser par une supériorité numérique écrasante, ou l'assiéger hermétiquement — sans laisser le moindre interstice par où une fourmi pourrait passer — pour la réduire par la faim.
Si elle parvenait à renverser la situation et à l'emporter, Vielle pourrait revenir à Aphrodité en tant que pape. Et son autorité s'en trouverait encore renforcée. Le problème, c'était la suite.
Même revenue sur le trône papal, la situation ne changerait pas. Il faudrait dénoncer ce traité.
Quand elle y songea, la première idée qui lui vint à l'esprit fut un mariage avec le roi d'Agartha. Non pas pour être annexée, mais comme un mariage entre égaux. Ainsi, la paix reviendrait dans le monde.
Pour Vielle aussi, le roi d'Agartha était un parti amplement digne de lui donner sa personne. La chasteté qu'elle avait farouchement préservée, ce corps qu'elle avait poli à l'extrême… n'importe quel homme ordinaire aurait acquiescé sur-le-champ.
Mais quel que soit le filet qu'elle tendît, ce roi ne daignait pas s'y laisser prendre. Le fait qu'il ait déjà cinq épouses en était une raison, mais elle sentait que la cause principale était ailleurs.
Que fallait-il pour le capturer dans ses filets ? Elle y avait maintes fois songé. Peut-être ce roi ne s'intéressait-il qu'à ceux qui possédaient quelque compétence particulière. En repassant les visages des épouses qui le servaient, elle en arrivait à cette conclusion. Qu'avait-elle qu'elles n'avaient pas ? … À cette question, Vielle ne parvint pas à identifier un seul atout qu'elle posséderait et qu'elles n'auraient pas.
Beauté, jeunesse, intelligence, maternité, distinction… Les épouses du roi d'Agartha possédaient chacune les éléments qui font chavirer un homme. Et à un degré exceptionnel. Prenons Rikolet : en clairvoyance et distinction, Vielle ne se sentait pas capable de la battre. L'intelligence de Meiriasu était, inutile de le dire, la première du monde. La beauté de Soleil, la jeunesse de Considie, la maternité de Matkal… Aux côtés de ce roi, les désirs qu'un homme peut avoir étaient constamment comblés. Certes, Rikolet et Matkal, étant humaines, finiraient par vieillir. Mais ce qu'elles possédaient ne se flétrirait pas avec les ans. Dès lors, plus on laissait passer le temps, plus la vieillesse de Vielle elle-même approchait, faisant de l'attente un coup perdant s'il en est.
…… Il fallait faire reconnaître au roi d'Agartha que cette moi, Vielle Seine, était une femme de valeur. Pour cela, reprendre magnifiquement Aphrodité était une condition sine qua non.
Les yeux clos, Vielle roulait ces pensées. Au fond d'elle-même, elle était confiante de pouvoir reprendre la capitale ecclésiastique. Elle en déroulait la stratégie dans sa tête…
***
À cette époque, un courrier rapide du royaume de Sandanji était parvenu jusqu'à . L'homme, qui avait chevauché jour et nuit, portait la fatigue écrite sur son visage et semblait prêt à s'effondrer.
lui adressa des paroles de réconfort et lui dit de se reposer tranquillement, mais le messager insista pour repartir dès qu'il aurait reçu la réponse.
Faute de mieux, il parcourut la missive que l'homme apportait. On y lisait ceci.
À l'attention du cher roi d'Agartha, J'ai reçu la missive de la nouvelle pape de la Théocratie de Crimiana, Sa Sainteté la pape Vielle. Il est question de faire marcher une armée pour reprendre la capitale ecclésiastique Aphrodité depuis Agartha où vous séjournez actuellement. Je prie du fond du cœur pour la fortune militaire du Dieu de la guerre. Par ailleurs, j'ai ouï dire que Votre Majesté le roi d'Agartha compte prendre le champ pour assister à cette opération de reprise. Nous souhaiterions vivement que notre armée puisse s'y joindre, et c'est pour vous le demander que j'envoie ce messager. Depuis la grande guerre, les hommes sans expérience du combat réel se sont multipliés dans nos rangs. Cette fois, je considère que c'est une occasion idéale pour que l'armée de Sandanji et moi-même retrouvions l'instinct du terrain. Pour cette opportunité offerte par Sa Sainteté la pape Vielle et par Votre Majesté le roi d'Agartha, je vous exprime ma profonde gratitude. Je suppose que la date du départ est déjà arrêtée. Merci de la transmettre à ce messager. Ce serait également apprécié de savoir quel effectif vous comptez aligner. Le roi du royaume de Sandanji, Niker Sandanji
Après avoir achevé sa lecture, poussa un grand soupir et leva les yeux au ciel. L'homme tremblotait, attendant ses paroles. Un moment plus tard, 'ouvrit gravement la bouche.
« C'est au-delà de mes prévisions. »
« Da-donc, Votre Majesté le roi d'Agartha compte-t-elle lever une grande armée ? »
« Hein ? »
Face à la question à côté de la plaque du messager, il pencha involontairement la tête sur le côté.
« Ton grand chef a l'air drôlement pressé d'en découdre, dis donc. »
« …… »
Devant l'air embarrassé de , le messager retint son souffle.
« Bon, écoute. Pour l'instant, la date de départ n'est pas du tout fixée. Désolé pour Niker, mais pour dire les choses clairement, c'est encore à l'étude. Du coup, la réponse pour Niker va prendre un certain temps. Désolé, mais tu ne peux pas patienter encore un peu ? Puisque tu es là, tu peux utiliser une chambre de ce pavillon d'accueil. Ou bien, tu dois absolument rentrer tout de suite pour dire que c'est encore à l'étude ? »
L'homme réfléchit un moment, puis dit qu'il attendrait d'avoir la réponse, et quitta les lieux.
relut la missive de Niker, afficha un air ahuri et secoua lentement la tête de gauche à droite.