La capitale théocratique de Crimiana, Aphrodité. Depuis une pièce du palais papal dressé sur une colline, un homme contemplait la ville par la fenêtre.
Sous un ciel d'un bleu limpide, sans un nuage, baigné par un soleil éclatant, la cité entière semblait resplendir de lumière. Il y a quelque temps, la moitié de cette ville avait été réduite en cendres, mais comparée à ce spectacle d'alors, l'actuelle physionomie urbaine était d'une fonctionnalité remarquable, et son aspect esthétique tout à fait réussi.
L'homme, un sourire mince aux lèvres, continua d'observer la ville. Tout en savourant la brise marine agréable qui entrait par la fenêtre, il porta son regard vers l'horizon.
« Excusez-moi. »
La voix de l'homme résonna. On entendit le bruit d'une porte qui s'ouvrait, puis des pas qui s'approchaient.
« Ron Esrotel-sama. »
À l'appel de son nom, l'homme se retourna lentement.
« À l'instant, Joseph-sama est arrivé. »
« Fais-le entrer. »
Sur l'ordre de Ron Esrotel, l'homme qui se tenait devant lui s'inclina et se retira. Presque simultanément, un homme d'âge mûr arborant une moustache entra dans la pièce. Arrivé devant Ron Esrotel, il s'inclina profondément.
« Je suis désolé, ce n'est pas possible. »
« …… C'est ainsi. Dans ce cas, il n'y a rien à faire. »
Ron Esrotel prononça ces mots en esquissant un sourire.
Le plan d'assassinat de la papesse Vielle était parfait. Mais au tout dernier moment, l'exécution a échoué. Personne n'avait imaginé que Poesehai l'emporterait. Une flèche dont la pointe était forgée en pierre de Grilf lui avait transpercé le bras de plein fouet. Normalement, la mort était inévitable, mais avec Poesehai sur place, sa destination ne pouvait être qu'Agartha. Ce pays, qui compte le Grand Sage Meiriasu, était tout à fait capable de neutraliser le poison de la pierre de Grilf.
L'homme qui baissait la tête devant lui, Joseph, était l'un des plus éminents mages de magie mentale de la Théocratie de Crimiana. Le fait que Vielle ait survécu intacte jusqu'ici tenait à l'action cachée de cet homme. Le plan consistait à infiltrer cet homme dans l'Empire de Lamaron pour y semer le trouble, et pendant que les nations du côté d'Agartha auraient les yeux tournés vers Lamaron, à assassiner la papesse. Une lettre de Joseph était parvenue à l'avance, annonçant l'échec du plan.
« L'opération à Lamaron a été réprimée à une vitesse largement supérieure aux prévisions. À l'heure qu'il est, une armée de visite est sans doute en cours de formation pour marcher sur cette Aphrodité. »
Ron Esrotel écouta le rapport de Joseph en silence. Puis, d'une voix calme, il parla comme pour personne en particulier.
« Après tout, cette personne, Sa Sainteté la papesse, est aimée du Dieu suprême. Notre plan était parfait. Mais ce jour-là, par la présence de Poesehai à ses côtés, nous l'avons laissée filer au tout dernier instant… Ce n'était qu'une coïncidence… Pourtant, c'est grâce à cette coïncidence qu'elle a sauvé sa vie. »
« Que comptez-vous faire maintenant, archevêque Ron Esrotel ? »
« Rien. »
……
« Nous restons ainsi, sans rien faire. …… C'est dommage. Si elle était tombée entre nos mains, Sa Sainteté serait devenue une divinité en tant que papesse. Quelle perte. »
Ron Esrotel n'avait d'ailleurs jamais eu l'intention d'attaquer Vielle dès le départ. Au contraire, cet homme était du genre à révéler sa vraie valeur dans l'ombre, et il comptait manipuler Vielle à sa guise depuis les coulisses.
Mais la situation a radicalement changé quand la « Fleur de l'amitié » s'est propagée dans les pays croyant en la religion de Crimiana. Selon l'explication de Vielle, grâce au développement conjoint avec Agartha, un rongeur capable d'éradiquer la fleur était né ; pourtant, lorsqu'elle le distribua à ses États vassaux, elle en exigea des sommes exorbitantes.
Naturellement, les nations désireuses d'enrayer les dégâts de la Fleur de l'amitié, malgré leurs finances précaires, continuèrent de payer docilement. De plus, de lourdes taxes furent imposées au sein même de la théocratie, et la vie des fidèles commença à être étouffée. Les gens croyaient que l'argent qu'ils versaient servirait à mettre au point des méthodes d'éradication plus efficaces. Mais Vielle n'investit pas cet argent dans le développement de la lutte contre la fleur ; bien au contraire, l'énorme masse d'or rassemblée de toutes parts avait purement et simplement fini par disparaître on ne sait quand.
Ron Esrotel et les cardinaux enquêtèrent sur la destination de l'argent disparu. Même en interrogeant Vielle elle-même, elle ne fit que botter en touche, et l'affaire n'avança pas. Pourtant, même avec leur pouvoir, ils ne parvinrent pas à retracer les fonds.
Vielle, de son côté, était déjà à bout de forces pour payer les sommes réclamées par Agartha. Le taux changeait à chaque transaction, toujours calé au maximum que la théocratie pouvait supporter — une méthode admirable, fut-elle ennemie.
Pourtant, tout en courant après l'argent, Vielle tramait secrètement un moyen d'en gagner.
Elle avait lancé, via l'institut de recherche médicale, le développement d'un remède spécifique contre le Stomatt, maladie réputée incurable. Cette affection, aux symptômes proches d'une cardiopathie, touchait fréquemment les femmes de plus de trente ans. La propre mère de Vielle en était atteinte.
Vielle y avait secrètement injecté d'énormes fonds pour en accélérer la mise au point. Une fois le médicament prêt, elle comptait le proposer à Meiriasu à prix d'or. Elle était persuadée de pouvoir la convaincre. La Sainte Meiriasu, face à un médicament offrant de fortes chances de sauver une vie, ne regarderait pas à la dépense ; en exploitant habilement ce trait, elle obtiendrait qu'elle intercède auprès du roi d'Agartha. Ce roi ne saurait refuser net la parole de la Sainte Meiriasu.
Mais sa pensée ne parvint pas à ses subordonnés. À l'origine, elle les aurait ralliés par son éloquence, mais à cette époque Vielle était trop occupée. Submergée par une masse de travail colossale, elle avait perdu l'occasion de prendre le temps d'en discuter avec eux.
Ron Esrotel et les siens commencèrent à douter des agissements de Vielle. Cette personne a-t-elle oublié son idéal initial pour tomber dans la vulgarité ?
Jusqu'à son accession au trône papal, Vielle rayonnait de divinité. Compatissante, elle ne négligeait l'attention envers personne. Elle se souvenait de la plus infime promesse et la tenait. Face à une erreur, elle ne blâmait pas, disant avec magnanimité : « Tant que ce n'est que ça, c'est très bien », et en riait.
Une telle femme, ces derniers temps, tramait quelque chose à l'insu de ses subordonnés. Qu'est-ce que cela pouvait bien être ? Au moment où les soupçons atteignaient leur paroxysme, Vielle fit une annonce inattendue : l'expansion de l'institut de recherche médicale.
Non pas l'agrandissement du bâtiment jouxtant le palais papal, mais la construction d'un tout nouvel établissement ailleurs. L'emplacement désigné se trouvait dans l'enceinte même du palais papal, sur le grand jardin. Qui plus est, les travaux se feraient jour et nuit, en urgence, et il était ordonné d'affecter une corvée quelconque à chaque fidèle résidant à Aphrodité.
Les cardinaux s'y opposèrent fermement. S'il s'agissait de produire un agent contre la Fleur de l'amitié, encore, mais à l'heure actuelle, nul besoin d'agrandir l'institut médical. Et certainement pas au prix de la destruction du jardin qui servait de lieu de détente aux fidèles depuis des centaines d'années. Qui plus est, imposer un chantier jour et nuit était intolérable pour les fidèles. Sa publication provoquerait immanquablement la confusion à Aphrodité.
Mais Vielle ne céda pas d'un pas. Elle déclara qu'elle promulguerait un ordre papal. Une fois émis, les fidèles n'auraient d'autre choix que d'obéir. C'est alors que Ron Esrotel et les siens imaginèrent une ruse : prétextant un manque de matériaux, ils proposèrent de reporter les travaux de trois mois.
L'argument tenait la route. Vielle accepta à contrecœur, sans omettre de marteler qu'aucun délai supplémentaire ne serait toléré.
Ayant gagné du temps, Ron Esrotel et les siens passèrent à l'action pour écarter Vielle. Ils ne la vénéraient plus comme l'envoyée de Dieu. Et leur démarche fut, contre toute attente, des plus franches.
C'est cette forme d'action, quasi suicidaire, qui devint un facteur majeur pour éveiller les soupçons de Vielle…