« Bon, pour ce soir, je vais faire un petit effort. »
Je murmure à l'oreille de Matcal. Sa respiration s'est faite plus lourde. J'ai le pressentiment que la nuit va être longue.
Je me dégage un instant de son corps pour la rejeter sur le lit. Elle garde les yeux ouverts, une expression perplexe sur le visage. Cette femme qui affiche d'ordinaire une attitude si résolue ne montre ce visage-là qu'à moi. Une joie sourde me monte au cœur.
De son côté, Matcal a senti que quelque chose allait commencer, parce que je ne suivais pas mon schéma habituel. Ne sachant pas quoi, elle semble un peu anxieuse. Elle ne lâche pas la prise sur mon pyjama.
« Euh… ici, comme ça, comme ça… »
« Uuuu… »
« Là… comme ça… ici… hop. »
« Kuh… kuuuu… »
« Ça va ? On arrête ? »
Matcal me fixe les yeux brillants, le visage cramoisi. Apparemment, ça va.
« Il reste… ici… »
« Kuhha ! Uhh, fuh, kuh »
« Doucement… »
« Uwah, chotto, wa, a, ha, aaa… »
… Matcal a laissé échapper sa première vraie plainte. D'habitude, elle serre les dents et endure, mais là, elle semble un peu déroutée par cette sensation inédite. Bientôt, son corps tout entier se met à trembler par petits soubresauts, puis elle se redresse lentement et agrippe fermement les deux pans de mon pyjama à hauteur de poitrine.
« Mat… »
Matcal baisse la tête, reprenant son souffle à grandes inspirations. Son halètement rauque résonne dans la chambre.
Soudain, elle serre les poings et m'arrache mon pyjama avec violence. Les boutons volent en éclat, le bruit de leur chute au sol me cinglant les tympans.
« … ! »
Quand je reviens à moi, je suis plaqué sous elle. Elle s'abat sur moi avec une rudesse nouvelle. Je retrouve ses épaules et la serre à mon tour de toutes mes forces.
***
« … Ça va ? »
« … Oui. »
Matcal reste étendue sur moi, murmurant d'une voix menue. L'ardeur fiévreuse d'il y a un instant a fait place à une docilité de chiot.
« … C'était comment, tout à l'heure ? »
« … Rien de spécial. »
« Du coup, mieux vaut pas recommencer ? »
« … Je m'en remets à toi. »
« Ça veut dire oui ? »
« … De temps en temps. »
Je caresse doucement ses cheveux tout en poursuivant.
« Les Amande, ils reviennent demain ? »
« Probablement. »
Matcal parle lentement, comme si elle pesait chaque mot, et m'expose les problèmes qui rongent l'Empire de Lamaron. En résumé, ça donne ceci.
Dans l'armée impériale de Lamaron, l'empereur détient le commandement suprême et toute décision requiert son aval. Naturellement, le pouvoir de nomination lui revient aussi, mais dans les faits, ce sont les nobles qui l'entourent qui tranchent le plus souvent.
Du coup, les postes de haut commandement échoient aux créatures des nobles, et la majorité d'entre eux brillent par leur incompétence. Le nettoyage retombe donc sur les sous-officiers.
Un tel système peut encore tourner en temps de paix, mais il s'effondre au premier vrai conflit. Notre victoire écrasante sur Lamaron en est la grande cause. Certes, le duc König, qui a évincé Cariès pour devenir commandant en chef, n'était pas nul, mais il s'est entouré de courtisans béni-oui-oui, si bien que personne n'a pu freiner ses dérives.
C'est le maréchal Cariès qui tente de réformer ce système. Il œuvre pour une armée au mérite, où les capables accèdent au grade de général. Mais la résistance des nobles est féroce, et la nomination même d'Amande au poste de commandant en chef a coûté des trésors d'efforts.
Ces mêmes nobles souhaitent naturellement que le prochain empereur soit l'un des deux fils de l'empereur actuel. Tous deux pensent comme les nobles, ce qui arrange leurs affaires. Cariès et Amande s'en inquiètent.
Pour l'instant, le chancelier Madrin, Cariès et Amande tiennent l'armée à trois, mais si l'un d'eux manque, le maintien de l'équilibre devient impossible. Et alors, plus rien n'empêchera les nobles de déraper.
Même devenu État vassal d'Agartha, ce n'est qu'une façade : l'ancien système persiste à l'intérieur. Les nobles ne pensent qu'à leur profit. Même dans la situation actuelle, beaucoup rêvent de rompre la suzeraineté d'Agartha, de redevenir indépendants et d'envahir Agartha ou Hidêta. Comment peuvent-ils seulement imaginer un tel scénario ? Pourtant, c'est la réalité, dit Matcal.
Selon elle, le chancelier Madrin, malgré les apparences, est un homme politique qui voit loin. Son esprit embrasse sans doute le Lamaron dans cent ans.
« En mettant sur le trône, on fait exploser le mécontentement des nobles. Mieux : Madrin et Amande le cherchent. Ils veulent faire sortir les factions mécontentes au grand jour et vider l'abcès d'un coup. »
« Et bâtir un nouvel Empire de Lamaron, en gros… Seulement, ce faisant, ces trois-là auront un contrat sur la tête. »
« Ils l'ont accepté d'avance. Tous les trois… non, surtout Amande, qui doit être persuadé de s'en tirer vivant, même dans ce cas. »
« Costaud, le bonhomme. »
« On dit que depuis sa nomination, Amande a constitué une garde personnelle pour sa protection. Ses effectifs grossissent chaque année. Il y recrute les éléments prometteurs de l'armée, donc sa force de frappe et sa compétence sont réelles. »
« Impressionnant, Matcal. Tu en sais long. Mais pourquoi avoir hésité à me le dire ? »
« Sans que je parle, tu le sais déjà. »
« Mouais. C'est parce que je ne veux pas envoyer dans un guêpier pareil, non ? »
« Toi non plus, Maître , tu n'en as pas envie… »
« Évidemment. Quel parent voudrait expédier son fils en terrain miné ? porte le nom de mon maître bien-aimé. Je veux le garder près de moi encore un peu, le voir grandir. »
« Il a un côté un peu inquiet, mais il deviendra quelqu'un de bien. Moi, je l'élèverai. »
« Ouais. Inquiet… Moi, je trouve pas, mais si c'est le cas, c'est vraiment le fils de mon maître. »
En disant cela, je revois le visage de mon maître d'autrefois. Oui, c'était un homme pressé. Ça remonte à mes débuts d'apprenti, avant même le retour d'. Mon maître, les deux mains ceintes de flammes, s'adressa à moi :
« , on commence l'entraînement. »
À peine la phrase achevée, deux boules de feu jaillissaient de ses paumes vers moi. Naturellement, ma barrière n'a pas suivi, et je me suis écroulé, couvert de graves brûlures sur tout le corps.
« Je lance des boules de feu des deux mains, toi tu poses une barrière omnidirectionnelle pour les bloquer. … Trop lent ! Tu fous quoi, bon sang ! »
C'est à cet instant que j'ai décidé de maintenir ma barrière vingt-quatre heures sur vingt-quatre, maître présent ou non. Cette chaleur, je m'en souviens encore comme si c'était hier. Un sourire m'échappe.
Soudain, le corps de Matcal dans mes bras me paraît froid. La sueur a dû la glacer.
« Mat, tu as froid. »
« Non, pas du… »
« Si. »
Je la couche à mes côtés, tire la couverture sur nous. Je glisse mon bras gauche sous sa nuque, pose le droit sur son ventre.
« C'est mieux ? »
« C'est parfait. »
Matcal serre fort ma main…