La réponse de Vielle arriva trois jours plus tard.
Elle se présenta seule devant moi. Et, d'une voix résolue, elle déclara accepter toutes les propositions de Sa Majesté le roi d'Agartha. Son visage ne portait pas le moindre sourire.
Je fis apporter la lettre que j'avais préparée à l'avance et ordonnai à Vielle de la signer. Y étaient consignés les termes que j'avais proposés l'autre jour ; pour faire simple, il s'agissait d'un contrat.
Vielle n'hésita pas une seconde. Elle y apposa sa signature d'un trait fluide, puis sortit de sa poche un objet ressemblant à une pipette qu'elle porta à son pouce. Celui-ci se teinta rapidement de rouge. L'instrument avait visiblement aspiré son sang.
Elle pressa son pouce ensanglanté sur le contrat. Plusieurs exemplaires avaient été préparés, et Vielle y apposa son sceau de sang les uns après les autres avec une fluidité digne d'un travail à la chaîne.
Ensuite, je signai à mon tour le contrat et y apposai mon sceau de sang. Au total, six contrats furent scellés.
Il fut convenu que chaque partie en conserverait trois. Je garderais un exemplaire à Agartha, et les deux autres seraient confiés à l'Empire de Hidêta et au Duché de Niza. Vielle ne dit mot ; elle serra simplement contre elle les contrats reliés avec une précaution évidente.
« Vielle. »
« Oui. »
« Si tu as le moindre problème, viens me le dire. »
« Vos paroles me donnent du courage. Je vous remercie. J'ai bien compris. »
C'est une fille perspicace. Elle a sans doute parfaitement saisi ce que je voulais dire.
Moi et Vielle, nous achevâmes tous les paraphes dans une atmosphère purement administrative. Puis je fis appeler Riko et Mei qui attendaient dans la pièce voisine, et ordonnai sur-le-champ à Mei d'envoyer cent souris à Aphrodité.
« Votre générosité nous honore. Je vous en remercie. »
Sur place, Vielle fléchit un genou et s'inclina devant nous avec une grâce parfaite. Riko et Mei, sans un mot, baissèrent lentement la tête.
Le pape de la Théocratie de Crimiana venait de faire acte de soumission devant moi. À cet instant, la Théocratie de Crimiana devint un État vassal d'Agartha.
Au même moment, dans la capitale théocratique d'Aphrodité, un homme s'apprêtait à prendre la mer.
« Je vous souhaite bonne chance. »
Ces mots, accompagnés d'un sourire bienveillant, provenaient de l'un des cardinaux, Ron Eslotel. Son regard se portait sur un homme qui serrait les poings, enveloppé d'une gravité funèbre.
« Je m'en charge. Je mènerai la mission à bien, vous verrez. »
C'était le cardinal Matoka qui parlait.
Il était actuellement en résidence surveillée sur ordre de la pape Vielle. Mais la veille au soir, Ron Eslotel s'était déplacé en personne pour lui signifier qu'il devait embarquer au matin sur un navire marchand, quitter Aphrodité et se rendre directement à Agartha.
Selon lui, la Sainteté en personne en était informée. Matoka exulta intérieurement.
…… Il en était absolument certain. Reconquérir le cœur de Selroït serait un jeu d'enfant.
Il avait entendu par ouï-dire que Selroït étudiait à Agartha, où elle participait à des recherches pour éradiquer la Fleur de l'Amitié. En tant que Théocratie, il fallait en vérifier l'avancement. Si la méthode était déjà établie, la Théocratie serait contrainte de revoir toute sa stratégie à zéro.
Comme les autres cardinaux, Matoka estimait qu'il faudrait des décennies à Agartha pour mettre au point un moyen d'éradiquer la Fleur. Après tout, il fallait de la magie de feu de niveau 5 pour la détruire. Quel qu'il soit, Agartha mettrait du temps à former des mages capables de manier un tel sort. D'ici là, la Théocratie aurait mis tous les pays du monde, Agartha y compris, sous sa coupe. C'était son calcul.
Mais Ron Eslotel pensait différemment. Il affirmait qu'Agartha parviendrait à établir la méthode d'éradication en moins d'un an.
« Agartha compte la sainte Meiriasu. C'est pourquoi d'excellents chercheurs du monde entier s'y rassemblent. Ce n'est pas tout. Comme les Poesehai sont sous son contrôle, elle peut obtenir des informations du monde entier. Qui plus est, des liens de parenté solides l'unissent à Hidêta et Niza. S'y ajoutent des échanges soutenus avec des nations au niveau intellectuel extrêmement élevé comme Fradime et Sandanji. Grâce à ces relations, Agartha peut collecter, analyser et traiter d'immenses quantités d'informations. En usant de cette force, il est tout à fait envisageable d'établir la méthode d'éradication de la Fleur dans l'année. »
L'appréciation de Ron Eslotel sur Agartha était juste. C'est ce qui donnait du poids à ses paroles et fit ressentir à Matoka qu'il ne s'agissait pas de simples fanfaronnades.
Le cœur de ces recherches n'est autre que la sainte Meiriasu. Pour la Théocratie de Crimiana, c'est une ennemie jurée, mais Selroït étudie justement sous sa direction. Le cœur de Matoka s'emballa.
Séduire Selroït serait facile. Elle doit s'ennuyer à mourir en ce moment. Il entrerait dans la capitale d'Agartha, localiserait sa demeure. S'il parvenait à s'y glisser, le reste serait simple. D'abord, il attacherait Selroït. Il l'attacherait, assouvirait ses désirs sur son corps. Puis, il la violerait. Selroït crierait. Elle dirait qu'elle l'aime. Qu'elle devient son esclave.
Le corps nu de Selroït se dessina dans l'esprit de Matoka. Bras et corps fins et frêles… Poitrine plate, à peine de chair. Une étreinte osseuse, rugueuse — parmi toutes les femmes qu'il avait connues, celle qu'il estimait le moins. Mais sa soumission et son esprit de service surpassaient ceux de n'importe qui. Aussi leurs rencontres comblaient-elles amplement les désirs de Matoka.
Une fois le corps de Selroït foulé aux pieds, il lui ferait rendre compte de l'avancement des recherches. Selon les cas, il la ferait même admettre en audience auprès de Meiriasu. S'il y trouvait une ouverture, pourquoi ne pas tenter de s'emparer aussi du cœur de Meiriasu ?
C'est en de telles pensées qu'il monta à bord. Sur le quai, Ron Eslotel agitait toujours la main avec son sourire bienveillant.
…… Je reviendrai, c'est certain. Je reviendrai ici, à Aphrodité.
Au bout de son regard, la ville blanche brillait de beauté. Et, au plus profond, se dressait le temple papal vers le ciel. Les yeux de Matoka y restaient rivés.
Je ramènerai les informations sur la Fleur de l'Amitié, et j'obtiendrai le privilège de servir auprès de la Sainteté. En servant près d'elle, je la guérirai, corps et âme. Moi, je le peux. Je le peux…
Le navire s'éloigna lentement du quai. Les cris des mariniers étaient bruyants. Matoka reporta son regard : Ron Eslotel, immuable, lui agitait encore la main avec son sourire bienveillant.
…… Mon mérite reviendra sans doute au cardinal Ron Eslotel. Soit, cette fois, j'accepte. Mais je n'ai pas l'intention d'en rester là pour rien. Vous me rendrez cette dette, c'est certain.
À cet instant, Ron Eslotel hocha fortement la tête. Matoka en eut un frisson. Aurait-il lu dans ses pensées ?
…… Peu importe. Si mon cœur lui a été transmis…
Matoka leva les yeux vers le ciel. Dans la direction de l'est, vers laquelle il se dirigeait, de lourds nuages noirs pendaient bas. Il pourrait bien pleuvoir.
Il ressentit un vague pressentiment désagréable.
Il secoua la tête par petits mouvements pour chasser ce pressentiment. Puis, imaginant la situation idéale qui l'attendait, il se dirigea vers sa cabine.