« Mais il n'y a pas de preuves, n'est-ce pas ? »
« Non, nous allons les rassembler à partir de maintenant. Une fois que nous connaissons le nom du chef, ce sera facile. »
Sur ces mots, Son Excellence le chancelier quitta le sous-sol d'un pas rapide. Au moment où la porte se referma, on entendit depuis l'arrière
« Krümfahl-sama n'a rien à voir avec ça ! Il n'a rien à voir... gloups ! »
une voix, mais je fis semblant de ne pas l'avoir entendue.
En sortant de la résidence du chancelier, la nuit commençait déjà à blanchir. Son Excellence repartit au palais impérial sans avoir fermé l'œil de la nuit. Je rentrai à la boutique, puis me téléporta au manoir. En entrant, Pérolis et Meirias étaient réveillés et m'attendaient. Irilmo et Genaha étaient aussi levés. Je dis à tout le monde de se reposer, et sans même prendre de bain, je m'effondrai sur le lit et m'endormis sur-le-champ.
Je me réveillai en fin d'après-midi. En prenant un dîner un peu hâtif, je rendis compte de ce qui s'était passé chez le chancelier. Personne ne semblait particulièrement inquiet. Ils devaient penser que, s'il s'agissait de moi, je trouverais bien le moyen de surmonter quelques difficultés.
« Cela dit, condamner à mort même la princesse Ricorette, c'est un peu brutal, non ? »
« C'est inévitable, c'est l'occasion unique en mille ans d'écraser la faction de la princesse. Pour éviter de futures luttes de pouvoir, une purge impitoyable s'impose. »
« Hum, c'est donc comme ça... » pensai-je, profitai d'un bain pour la première fois depuis une journée, et me couchai plus tôt que d'habitude.
Je me réveillai vers l'aube. La carte avait réagi. La marque était jaune. Trois personnes s'approchaient du manoir en se méfiant de moi. Je sortis du lit, m'habillai. Comme je m'étais couché tôt, j'avais assez dormi.
Au moment où je descendais au rez-de-chaussée, on frappa à la porte d'entrée.
« Pardon de vous déranger à cette heure ! Je suis Theono de l'Ordre impérial des chevaliers ! Le seigneur Rinos est-il présent ? Je souhaite qu'on m'annonce ! »
« Theono-san, ça fait longtemps. Quelle affaire vous amène ? »
« Je suis très désolé, mais pourriez-vous nous accompagner jusqu'au palais impérial ? »
« Au palais impérial ? »
Je n'aurais jamais imaginé être convoqué au palais. Je fixai le visage de Theono. La fatigue y était marquée. J'appelai Gon qui dormait dans la salle à manger, enfourchai Irilmo et poursuivis le cheval de Theono.
Vers le moment où le ciel commençait à blanchir, nous arrivâmes aux portes du palais. Une fois à l'intérieur, on me guida vers une zone où je n'étais jamais allé. Le couloir était d'un silence inquiétant. Puis on me mena dans une pièce à grande porte.
En entrant, je trouvai Son Excellence le chancelier, le prince Vairas et un autre homme. Il était maigre comme un fil de fer, les yeux fuyants, marmonnant quelque chose. Vêtu d'une tenue somptueuse, il devait être lui aussi de la famille impériale.
« Oh, seigneur Rinos, je vous attendais. Allez, par ici. »
Sur le geste du chancelier, j'entrai dans la pièce.
« Convoqué au palais, je me demandais ce qui se passait, mais c'était vous, Excellence. »
« Non, il y a une urgence. Je sais que c'est vous demander beaucoup, mais j'ai une faveur à vous demander. »
« Si c'est en mon pouvoir, je ferai ce que vous voudrez. »
« Voici le prince Heito, ou plutôt, Sa Majesté l'empereur Heito, qui va bientôt monter sur le trône. Je voudrais que vous posiez votre barrière sur lui. »
Ce type fil de fer est le prochain empereur ? Je ne pus cacher ma surprise.
« Frère, voici le seigneur Rinos dont je vous parlais tout à l'heure. Sa barrière est extrêmement solide. Le chancelier Greumont doit la vie à cette barrière je ne sais combien de fois. Frère, dépêchez-vous ! »
« Pourquoi Ricorette voudrait-elle m'assassiner, c'est absurde ! Elle n'a cessé de dire qu'elle m'aiderait, au quotidien ! C'était un mensonge ? Non, ce n'est pas possible ! Mais si le chancelier a raison, peut-être suis-je manipulé par quelqu'un ? Cependant, mon père a ordonné à Ricorette de m'aider devant moi. Juste Ricorette... »
L'empereur Heito marmonnait seul, s'interrogeant sans fin. Je posai une barrière pour l'instant. Cela suffirait bien à prévenir tout assassinat.
« Non, seigneur Rinos, vous m'avez sauvé. »
« C'est la faction de la princesse Ricorette qui a tiré les flèches ? »
« La princesse Ricorette est actuellement assignée à résidence dans sa chambre. Le problème, c'est le mouvement de ceux qui tentent de l'en faire sortir. Hier, quand nous sommes allés au manoir pour arrêter Krümfahl, il était vide. Il a probablement fui vers son domaine. Mais en capturant et en interrogeant ceux qui avaient reçu les enseignements de la femme de Krümfahl, nous avons découvert qu'il y avait même un projet d'assassiner Sa Majesté l'empereur Heito. »
C'est pour ça qu'on m'a appelé.
« Concernant le couple Krümfahl, nous avons lancé des poursuiviants. Ils ne devraient pas tarder à être capturés. Cependant, on ne sait pas quel trouble pourraient provoquer ceux qui participent à ce complot. C'est pour cela qu'il fallait assurer la sécurité de Sa Majesté. »
« Appelez Ricorette ! Moi-même, je veux l'entendre ! »
L'empereur Heito, qui marmonnait tout seul, cria soudain. Il m'a fait sursauter.
« C'est impossible, Votre Majesté. »
« Pourquoi ? Ce barriériste a posé une barrière sur moi, n'est-ce pas ? Il n'y a plus de risque que Ricorette m'assassine. Si moi-même je l'entends, il n'y a pas de problème ! »
« Frère, je suis aussi opposé à ce que vous rencontriez notre sœur. Avec son caractère, on ne sait pas ce qu'elle pourrait dire si elle s'emporte. Cela pourrait nuire à votre santé. Je vous en supplie, ici... »
« Mon père m'a ordonné d'écouter les gens pour gouverner le pays. Et moi, je veux savoir pourquoi ma sœur en veut à ma vie. De mes propres oreilles. »
« Cependant... »
« Si ce barriériste est là, ma vie est protégée, n'est-ce pas ? S'il reste ici, il n'y a pas de problème, n'est-ce pas ? »
Cet empereur est passablement instable mentalement. S'il continue à forcer, ça risque d'avoir l'effet inverse.
Le chancelier chuchota quelque chose à l'oreille du prince Vairas. Le prince acquiesça à contrecœur. Le chancelier donna des instructions à un subordonné.
« Seigneur Rinos, je voudrais une promesse. Je veux que vous ne divulguiez pas ce qui se dit ici. »
« Non, je vais sortir de cette pièce. Le reste, vous pouvez le régler entre vous. »
« Tu resteras ici ! Je ne te permettrai pas de quitter cette pièce ! »
« Non, la barrière que j'ai posée sur Sa Majesté fonctionne sans problème même si je ne suis pas là. »
« Non, c'est non ! Si ta barrière était brisée, il faudrait la refaire ! Quoi ? Pas de risque qu'elle soit brisée ? Pourquoi ? C'est absolu ? C'est absolu, ça ? Regarde, tu ne peux pas répondre du tac au tac ! Reste ici ! Ne me laisse pas seul !! »
Devant une telle véhémence, je n'avais pas de prise. Avec une telle instabilité émotionnelle, on se demande s'il peut vraiment assumer la fonction d'empereur, et c'est plutôt angoissant.
Peu de temps après, la princesse Ricorette fut amenée, entourée de soldats. Dès qu'elle entra dans la pièce, elle me repéra et
« Encore vous ? Pourquoi êtes-vous ici !? »
« Cet homme pose la barrière sur moi. C'est lui qui permet ma présence ici. »
« Je n'ai absolument aucune intention d'assassiner mon frère. »
« Alors pourquoi Krümfahl se rebellerait-il contre l'empire, contre moi ! Qui plus est, juste après le décès de notre père ! »
« C'est... moi non plus, je ne le savais pas. »
J'ai jeté un œil au passé de la princesse Ricorette, mais ce qu'elle dit semble vrai.
« Bien sûr, tu dirais ça ! Mais qu'est-ce que Krümfahl essayait de faire au juste ! Quel est son grief ! »
L'empereur Heito hurla en crachant les mots.
« Probablement une insatisfaction vis-à-vis du système impérial. Tous les postes importants sont monopolisés par la noblesse, sans tenir compte des capacités. Il y a d'excellents talents parmi les roturiers. L'empire ne les exploite pas pleinement. »
« Mais sœur, l'empire a créé des universités, donne l'opportunité d'apprendre à n'importe qui, et élève les plus méritants au rang de fonctionnaires, non ? »
« Écoutez bien, Vairas : parmi les postes de chancelier, général, ministre des finances, ministre de l'agriculture... et autres fonctions principales, combien de roturiers ont été nommés ? »
« C'est... »
Le prince Vairas bredouilla.
« Zéro. Absolument zéro. On peut devenir domestique comme fonctionnaire, mais on ne peut pas occuper les vrais postes. L'empire de demain doit confier le travail selon les capacités, nobles ou roturiers, hommes ou femmes. Que une poignée de nobles dirige le pays, c'est une erreur. »
« Sœur, vous dites qu'il faut changer le système impérial lui-même ? »
« Ricorette ! C'est une insinuation disant que je suis incompétent ? Même l'empereur doit être choisi parmi les roturiers méritants, c'est ça que tu dis ? »
« Non, pas jusqu'à... »
« Taisez-vous ! Je me prépare à être empereur depuis ma naissance, jour après jour. Ce n'étaient jamais des jours agréables. Jamais ! Ricorette et Vairas non plus, vous n'avez pas accumulé vos efforts jour après jour de la même façon ! Je crois que les autres nobles occupant des postes importants n'ont pas non plus vécu des jours agréables. Les roturiers ont leurs peines. Mais nous, la famille impériale et les nobles, subissons des souffrances supérieures à celles des roturiers. Qu'est-ce qui nous soutient ? N'est-ce pas la pensée pour l'empire, pour les sujets de l'empire ! »
L'empereur Heito haletait, les épaules heurtant, et laissa son corps retomber sans force sur sa chaise. Personne n'osait ouvrir la bouche. Au milieu de ce silence, un soldat entra en courant et chuchota quelque chose à l'oreille du chancelier.
« Tout à l'heure, près du domaine de Krümfahl, nous avons tenté d'arrêter le couple Krümfahl, mais ils ont résisté et il y a eu combat. L'armée impériale a aussi subi des pertes, mais tous les serviteurs ont été abattus. Quant au couple Krümfahl, il semble qu'ils se soient tous les deux suicidés. »
D'un air douloureux, le chancelier fit son rapport à l'empereur Heito.
« Arrêtez tous ceux qui ont participé au complot de Krümfahl. Pour Ricorette, je trancherai plus tard. Ricorette, il t est interdit de mettre un seul pied hors de cette chambre ! Emmenez-la ! »
L'empereur Heito, rassemblant ses dernières forces, cria ses ordres aux soldats dehors. En regardant la princesse Ricorette emmenée, je vis de grosses larmes perler dans ses yeux.