« …… Sama…… Tama-sama…… Odate-sama. »
Le baron Bonisao se réveilla en grimaçant. La pièce était sombre. L'aube ne semblait pas encore s'être levée.
Se demandant ce qui pouvait bien arriver à une heure pareille, il se redressa. Il remarqua alors un faible bruit provenant de la porte de la chambre. C'était sans doute le majordome Ruruen qui frappait discrètement.
Il s'apprêtait à sortir du lit. À cet instant, un grincement de dents strident se fit entendre. Clicquant de la langue devant l'éternelle grossièreté de cette femme, il porta involontairement son regard vers le lit. Dans la pénombre, il aperçut une femme allongée sur le dos. C'était celle qu'il avait fait venir au manoir pour se distraire la veille.
Autrefois, il aurait pu se faire servir par de bien plus jeunes filles. Un seul ordre suffisait pour que les plus belles vierges du domaine lui soient envoyées. Aujourd'hui, il ne lui était plus permis de faire appeler que de telles femmes de petite vertu. Tout cela, c'était la faute de ce roi, un ancien esclave.
Bonisao claqua la langue avec dégoût et ouvrit la porte. Devant lui se tenait Ruruen, arborant une mine visiblement embarrassée.
« Qu'y a-t-il, à une heure pareille ? »
« Le chef de la branche Freeman de Crimiana a transmis une communication d'urgence. »
« Le chef de branche Freeman !? »
Surpris par sa propre voix qui s'était élevée malgré lui, le baron quitta vivement la chambre pour se diriger vers la salle à manger. Le manoir était vaste, mais aucune silhouette de domestique n'était visible. À l'époque du royaume de Juka, sous prétexte de former des servantes, il faisait venir de belles jeunes filles du domaine. Mais depuis la chute de Juka, la maison traversait une extrême misère. Il ne restait plus désormais que deux vieilles servantes de longue date et le majordome Ruruen.
Beaucoup d'habitants ayant fui le domaine, les impôts ne rentraient plus ; de plus, l'orgueil du baron l'empêchait de baisser la tête devant le roi fraîchement couronné, , un ancien esclave, si bien qu'il ne pouvait bénéficier d'aucun soutien de l'État. La maison Bonisao s'effondra rapidement. Acculé au point de manquer du nécessaire, il vit la main tendue du Saint-Siège de Crimiana.
C'était il y a quelques années. Un homme déguisé en voyageur apparut. Il dit au baron qu'il ne lui demanderait pas grand-chose et proposa de lui fournir un financement minimal pourvu qu'il réponde aux requêtes du Saint-Siège. Le baron, croyant à cette parole « pas grand-chose », promit sa coopération.
Comme l'homme l'avait dit, le Saint-Siège de Crimiana ne lui imposa aucune exigence déraisonnable. On ne lui demandait que des informations sans conséquence si elles fuyaient : l'état des récoltes d'Agartha, la prévalence des maladies à la mode dans le monde, et rien d'autre.
Pourtant, à chaque fois que lui parvenaient les missives du chef de branche se faisant appeler Freeman, il en avait des sueurs froides. Ses moindres faits et gestes étaient scrutés, assortis de remontrances détournées, et la menace voilée d'une coupure des fonds et d'un rapport au roi si rien n'était corrigé.
Stupéfait par la capacité de renseignement du Saint-Siège, le baron finit par modifier son comportement à contrecœur. Si le soutien était coupé, il était perdu. Il n'avait d'autre choix que d'obéir.
Et voilà que de ce Saint-Siège arrivait une communication d'urgence. Il avait bien entendu dire que cela existait, mais il n'avait jamais imaginé que l'une lui parviendrait personnellement. Étouffant l'anxiété qui montait en lui, le baron reçut le papier que lui tendait Ruruen.
Il y était écrit de remettre cette lettre, dès réception, à Edebo, un bûcheron vivant à une dizaine de minutes du manoir. Et de suivre ensuite les instructions d'Edebo.
« Edebo… ? Ce vieux ronchon d'Edebo ? »
Que le baron s'étonne n'avait rien d'étonnant. Edebo était un original connu dans tout le domaine. Malgré son corps frêle, il traînait seul jusqu'à sa cabane les gros arbres qu'il abattait. À qui lui parlait-il, il ne répondait que le strict minimum et n'avait presque aucun contact avec les riverains. Même face à son seigneur, il ne changeait pas d'attitude, allant jusqu'à ignorer les ordres répétés d'augmentation des impôts.
Cet homme s'était en effet installé ici juste après la chute de Juka. On avait cru qu'il fuyait d'autres terres, mais au vu de ce message, il était certain qu'il entretenait des liens avec le Saint-Siège de Crimiana. Le baron posa les yeux sur Ruruen qui se tenait devant lui.
« Puisqu'il s'agit d'une communication d'urgence, il doit être question de minutes. Monseigneur, il vaudrait mieux vous rendre sans attendre chez Edebo. »
Le baron alternait son regard entre la missive et Ruruen, puis, affiche une mine lassée, il enfilà ses vêtements et donna un ordre à Ruruen.
Il lança son cheval vers la demeure d'Edebo. Dehors, c'était encore la nuit noire. Tout en galopant, il se demandait si l'homme serait levé à une telle heure, quand une lumière apparut au loin. Il n'en croyait pas ses yeux : c'était bien la cabane d'Edebo.
« C'est le seigneur Bonisao. J'entre ! »
En criant cela, le baron ouvrit la porte brutalement. À l'intérieur, Edebo était assis sur son lit. Le baron lui fourra sous le nez la missive venue de Crimiana. L'homme la prit sans changer d'expression et commença à en examiner le contenu.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? Toi aussi, tu es des leurs, à Crimiana ? Bon sang… tous, vous vous foutez de ma gueule… »
« Tais-toi. »
Une voix grave, lourde. Surpris, le baron regarda Edebo : celui-ci descendit lentement du lit et approcha la lettre de la lampe suspendue au plafond.
Le baron ne comprenait rien au comportement de l'homme. En même temps, l'étrange aura qui émanait de lui l'empêchait de trouver la moindre parole.
« Bien venu. Je te félicite. »
Soudain, Edebo parla. Il ne tourna que ses yeux exorbités vers le baron. Face à cette inquiétante apparition, le corps du baron trembla.
« Tu es venu sur la communication d'urgence du chef de branche Freeman ? Mais pourquoi ne pas me l'avoir envoyée directement ? … Ah, je vois. C'est pour ça que tu as été désigné. Comme on s'y attend du chef de branche Freeman. »
Et Edebo lasciò échapper un ricanement.
« Tu as bien fait de venir. Grâce à ça, tu as la vie sauve. Cinq minutes de plus et tu étais mort. »
« He… Edebo… »
« Celui qui se tient devant toi maintenant, c'est Jigolo Jiretto, vice-capitaine de la garde rapprochée de Sa Sainteté la Papesse Vielle du Nouveau Saint-Siège de Crimiana. À partir de maintenant, tu passes sous mon commandement. Mes ordres sont les ordres de Sa Sainteté. Qui désobéit, meurt. »
La soif de tuer qui émanait de tout son corps n'avait rien d'ordinaire. Sous l'effet de cette pression, le baron hocha la tête malgré lui.
« Ne bouge pas d'ici tant que je ne reviens pas. Ne t'inquiète pas. Je serai de retour avant l'aube. Si à mon retour ta silhouette n'est plus là, je te tue. C'est simple. Tu as compris ? »
Aux paroles de Jiretto, le baron hocha la tête à plusieurs reprises. Jiretto fourra la missive qu'il tenait dans la lampe. Le feu prit instantanément et la lettre se consuma avec vigueur. Il jeta le papier enflammé négligemment par terre. Puis, comme s'il s'agenouillait sur un genou, il arracha une planche du plancher et en sortit une fine épée. Une gaine ornée de ciselures d'or, comme une épée d'apparat pour un rituel. Il la ceignit à sa taille et quitta la cabane sans un mot.
Soudain, un hennissement retentit à l'extérieur. Puis le bruit de sabots. Apparemment, Jiretto avait enfourché le cheval du baron et était parti on ne sait où.
Comme s'il avait été dupé par un renard, le baron resta planté là, hébété. Une pièce vide, ne contenant que le strict nécessaire… Dans une cabane aussi misérable, cet homme avait vécu pendant des années. Il avait ici passé au peigne fin les moindres détails du domaine pour les rapporter à Crimiana. Une force mentale hors du commun.
Le visage du baron pâlit peu à peu. Il ne pouvait rien faire d'autre que de rester là, immobile…