« Sairyūsu ? »
Une voix étranglée lui échappa malgré elle. Vielle, pour se calmer, toussota discrètement et baissa de nouveau les yeux sur le rapport qui gisait sous sa main.
Environ un mois plus tôt, Sairyūsu avait été accueilli auprès de Racker. Depuis, dit-on, il ne cessait de la caresser, jour et nuit, sans relâche.
« Quel scandale… »
Vielle leva involontairement les yeux au ciel. Les Sairyūsu étaient une race que l'Agartha protégeait avec grand soin. En fait, la fille du chef des Sairyūsu était mariée au roi d'Agartha. De plus, on murmurait que cette race maîtrisait des arts séducteurs capables d'enchaîner n'importe quel homme. Et c'était justement une Sairyūsu qui avait réussi à envoûter Racker. Pour Vielle, c'était purement et simplement se faire voler son terrain de chasse.
« Un mois… »
Vielle murmura, les yeux fermés, sans s'adresser à qui que ce soit. Plusieurs cardinaux l'observaient, l'air inquiet, sans oser intervenir.
Elle n'avait pas prévu qu'une telle femme existe… Vielle elle-même n'y avait jamais songé.
Que Racker soit évité par l'impératrice comme par ses nombreuses concubines, elle le savait depuis longtemps. Les fidèles du royaume de Subculiner s'étaient infiltrés jusqu'au cœur du palais royal, et chaque fait et geste de Racker leur était rapporté. Bien entendu, ce n'était pas propre à Subculiner : dans tous les pays où l'Église de Crimiana était vénérée, et même au-delà, des fidèles s'immisçaient auprès des souverains pour y glaner des informations.
Les femmes qui l'entouraient faisaient tout pour éviter tout contact charnel avec lui. Même lorsqu'elles étaient appelées dans sa couche, elles priaient pour que l'épreuve soit brève. En conséquence, Racker portait en permanence une pointe de solitude au fond du cœur.
On peut bien s'emparer du corps d'une femme par la puissance, mais on ne saurait en cadenasser le cœur. C'était là la faille de Racker, et Vielle en avait habilement profité pour s'emparer de son esprit.
Pourtant, la Sairyūsu l'accueillait sans cesse. Elle comblait le vide de son cœur. Pire encore, dit-on, cette femme avait des traits étrangement semblables à ceux de Vielle elle-même. Une femme qui lui ressemble, docile, qui se soumet sans résistance à Racker… Il était évident, plus clair que le jour, que le cœur de ce dernier ne reviendrait pas vers Vielle.
Ce royaume de Subculiner était dirigé, pour tout ce qui touchait au harem, par une intendante générale qui était une fidèle fervente. C'était elle qui envoyait des rapports détaillés sur la vie de chambre de Racker, radicalement changée.
Les écrits dépeignaient une copulation quasi bestiale. Comme si toute retenue avait sauté, Racker passait des heures à caresser le corps de la Sairyūsu. Son obsession pour les fesses frisait la folie. La description était telle que Vielle dut à plusieurs reprises détourner les yeux du rapport, incapable de poursuivre sa lecture d'une traite. Racker, de surcroît, présentait des défauts physiques : une corpulence massive, une odeur corporelle forte, une transpiration abondante. Subir ses assauts pendant des heures, baignant dans tout cela, aurait fait dresser les cheveux sur la tête de Vielle ; pourtant, la Sairyūsu à son service endurait cette situation depuis un mois entier. Preuve suffisante qu'elle ne considérait ni la constitution ni l'odeur de Racker comme un obstacle.
Le royaume de Subculiner, fief de Racker, se situait à l'ouest de la cité théocratique d'Aphrodité et en constituait le pilier. Si ce pays basculait dans l'orbite d'Agartha, ce serait pour Vielle l'équivalent d'une lame posée à sa gorge.
« Quelle est la situation actuelle dans le royaume de Subculiner ? »
« Ha ! Le chancelier Empas fait avancer les choses sans accroc. »
« Empas, donc… Ensuite, j'émettrai une lettre pontificale adressée à Riolette, chef d'état-major de l'armée de Subculiner, ainsi qu'à Prabom, directeur général de l'éducation. Faites-leur parvenir au plus vite. »
« Qu… quoi ? Une lettre pontificale à de simples sujets !? »
« Y a-t-il un problème ? »
« Pardonnez mon audace… La lettre pontificale a toujours été adressée aux représentants des nations, c'est-à-dire aux rois ou aux empereurs. Il n'y a pas de précédent pour l'émettre à un subalterne… »
« Si l'on s'en tient aux précédents, plus rien ne bouge. »
« C… compris. »
Vielle lança un coup d'œil au cardinal qui s'inclinait, tout tremblant, puis saisit immédiatement papier et plume et se mit à écrire d'une main rapide. Elle prit ensuite le grand sceau d'or et l'apposa lentement. Le texte était le suivant :
« Ayant appris que Votre Grâce Racker se porte mal, j'en ai le cœur serré. Puisse le Dieu Suprême vous accorder, là-bas, à Aphrodité, un prompt rétablissement. En attendant, je suis profondément touchée par l'œuvre que vous accomplissez en assistant le roi et en guidant le pays. Vous êtes le pilier du royaume de Subculiner. Puissiez-vous bénéficier de la protection du Dieu Suprême ; je le prie avec encore plus de ferveur que pour moi-même. »
… Impossible de savoir quel effet cette lettre produira, mais en s'assurant la loyauté des hauts responsables politiques et militaires, elle venait de planter un coin dans ce pays.
Une fois les cardinaux congédiés, Vielle resta seule dans son bureau, les yeux clos, le visage tourné vers le plafond.
Depuis quelque temps, rien ne tournait comme elle le voulait… Le ralliement de Meiriasu qui échoue, le cœur de Shin qui s'éloigne, et maintenant le revirement de Racker… Si les choses ne marchaient pas comme prévu, passe encore. Mais la situation penchait de plus en plus en sa défaveur.
Une sensation d'étouffement progressif, comme si l'on lui serrait la gorge avec de la soie brute… Impossible de deviner quel coup Agartha préparerait ensuite. Ce roi, surtout, ne semblait animé d'absolument aucune ambition. C'est précisément ce qui rendait la tâche impossible à Vielle. Jusqu'ici, elle avait étendu sa position et son influence en exploitant les désirs et les failles des gens.
Territoires, argent, femmes… Les désirs des rois de ce monde se ramenaient grosso modo à ces trois catégories. Or, le roi d'Agartha n'en montrait aucun. Forcément : tous étaient déjà comblés. Il avait hérité en bloc du vaste territoire de l'ancien royaume de Juka et le faisait encore prospérer. De plus, il avait tissé des alliances solides avec les pays voisins, écartant tout risque d'invasion directe. Sans compter les cinq beautés qui l'entouraient, satisfaisant amplement ses appétits charnels.
Si elle parvenait à placer cet Agartha sous sa coupe, ce serait conquérir le monde tout entier. S'emparer du cœur du roi d'Agartha… pour y parvenir, offrir son corps n'était pas un obstacle… Elle l'avait fait maintes fois par le passé, mais cette fois, pas l'ombre d'un début de prise.
Honnêtement, l'envoûtement de Racker était un contretemps majeur. S'il continuait à s'éloigner de l'État ecclésiastique de Crimiana, voire, dans le pire des cas, à le trahir, ce serait une menace considérable.
… Aurais-je dû le garder près de moi ? L'idée traversa l'esprit de Vielle un instant. Si elle lui avait tenu la main, susurré des mots doux, les choses n'en seraient peut-être pas arrivées là… mais faire cela, c'était s'exposer elle-même au danger, et le rapport le montrait assez clairement : nul besoin d'imagination.
… Il ne faut pas s'arrêter. Rester immobile ne fera pas s'améliorer la situation. Si l'on se trouve en position défavorable, il faut bouger, coûte que coûte. Bouger, et une brèche apparaîtra.
Soudain, ces mots traversèrent l'esprit de Vielle. C'était une phrase que son grand-père, Juvansel Seine, avait prononcée un jour, on ne sait plus quand.
… C'est ironique de se rappeler les paroles de ce grand-père, juste maintenant.
Vielle sourit, amère, toute seule. Ce grand-père qu'elle avait tant haï, c'est lui qui, à cette heure, lui offrait sa sagesse… Quelle plaisanterie du sort, songea-t-elle en rouvrant lentement les yeux. Devant elle, accroché au mur, une immense carte du monde attira son regard.
… Pour l'instant, si je dois bouger, vers quel pays me tourner ?
L'esprit aiguisé de Vielle se mit en quête, lentement, de sa prochaine cible…