« — Shidī, qu'est-ce qui t'arrive ? »
À ma voix, elle affiche une expression surprise. C'est la première fois que je vois Shidī dans un tel état.
« — Euh… désolée. »
Le visage rougi, Shidī s'est blottie contre moi. Nous sommes dans la chambre de notre manoir.
Après avoir reçu les instructions de Vielle, on a réparti les chambres et apporté nos bagages. Puis, après un somptueux dîner, tout le monde est rentré se reposer tôt, fatigué du voyage. Naturellement, nous sommes rentrés au manoir de la capitale impériale par la barrière de transfert. Mais Mei a dit qu'elle restait un moment dans la chambre pour une réunion à trois avec Roini et Chiwan en vue de demain. Faute de mieux, je leur ai dit de nous rejoindre par transfert dès la fin de la réunion, et Shidī et moi sommes rentrés les premiers.
Or, une fois au manoir, l'attitude de Shidī est devenue bizarre. Elle semblait complètement ailleurs, ne répondant pas quand je lui parlais. Ce genre de chose ne s'était jamais produit.
Quand je suis sorti du bain et que je me suis dirigé vers la chambre, Shidī était là. Allongée sur le dos, elle fixait le plafond d'un air hébété. J'ai un instant hésité à me glisser dans le lit, mais en faisant un peu attention, j'ai fini par m'y installer.
D'habitude, quand je rentre dans le lit, Shidī me prend la main, mais ce jour-là, peu importe combien j'attendais, elle ne le faisait pas. Pensant qu'elle s'était endormie, je me suis penché vers son visage, et c'est seulement à ce moment qu'elle a remarqué ma présence. Elle était si concentrée qu'elle n'avait même pas perçu que j'étais à côté d'elle.
« — Qu'est-ce que tu rumines depuis tout à l'heure ? »
« — Heu… enfin… »
« — Hum ? »
« — C'est… à propos de Vielle-san. »
« — Vielle ? Qu'est-ce qu'elle a fait ? »
« — J'ai l'impression de subir un regard étrange. »
« — Un regard étrange ? »
« — Comment dire… on dirait qu'on m'observe… Pas seulement par curiosité, mais je sens aussi un regard haineux. »
« — Un regard haineux ? »
« — Oui… Jusqu'ici, j'avais souvent l'impression qu'on me regardait par simple curiosité, mais cette fois… c'est… comment dire, un regard complexe que je perçois. »
« — Je vois… Ma détection n'a repéré personne de suspect, ceci dit. Enfin, c'est Vielle. Elle porte peut-être un objet magique qui trompe ma détection. Attends un peu… Dans ce cas, Mei… Ah, elle est bien rentrée au manor. Elle est dans le bain. Tout va bien. »
À ce moment, Shidī a délicatement entrelacé ses doigts aux miens. J'ai doucement refermé ma main sur la sienne.
« — Si elle veut nous observer, inviter à sa résidence — c'est-à-dire au palais papal — se comprend. Mais s'il y a de la haine, je ne pense pas qu'elle nous laisse entrer chez elle. »
« — Pourquoi ? Si on déteste quelqu'un, l'attirer sur son territoire pour le prendre en tenaille me semble efficace, non ? »
« — Non. Connaissant le caractère de Vielle-san, elle ne ferait pas ça. C'est quelqu'un qui ressent un fort dégoût quand une personne qu'elle n'aime pas pénètre sur son territoire. »
« — Vraiment ? »
« — Surtout cette fois, je l'ai ressenti très fort. Peut-être que sa position renforce ce sentiment. »
« — Donc Shidī, tu réfléchissais à pourquoi Vielle a invité des gens qu'elle n'aime pas chez elle. »
« — Oui… Je n'arrivais pas à trouver d'explication… Cette personne ne se trompe jamais sur la force de l'adversaire. Attaquer -sama ou nous serait un échec évident. Je pense donc que son but est plutôt de faire étalage de sa propre excellence et, si possible, de susciter l'intérêt de Vielle en tant que femme. J'en suis convaincue. »
« — Dans ce cas, le regard haineux s'explique mal… »
À mes mots, Shidī hoche lentement la tête.
« — Qu'est-ce que Vielle a en tête, au juste ? »
« — Juste… »
« — Juste quoi, Shidī ? »
« — Mon intuition me dit que ce colloque se passera sans encombre. Et qu'il n'y aura aucun dommage pour -sama, Mei-chan ni pour nous. »
« — Alors, pas de souci, non ? »
« — C'est vrai… Mais quand même… »
« — Ça te tracasse ? »
« — Oui… »
« — Bon, changeons un peu d'air. »
Dis-je en l'attirant doucement contre moi. Elle ferme les yeux très fort, le visage écarlate.
« — Ou bien, on dort tranquillement ce soir ? »
À ma question, elle secoue la tête par petits mouvements rapides.
Lentement, je lui retire son pyjama. C'est comme d'habitude, mais Shidī ne retire jamais ses vêtements d'elle-même. Je n'ai jamais osé demander, mais parmi mes épouses, c'est la seule à ne jamais s'être dévêtue spontanément.
En un clin d'œil, elle est entièrement nue. C'est alors que Shidī murmure d'une toute petite voix.
« — … Pardon. »
« — Hein ? Qu'est-ce qu'il y a ? »
« — Avec un corps comme celui-ci… »
« — Quoi, maintenant… J'adore le corps de Shidī, moi. »
« — Uuu… »
« — Comment dire… C'est juste que… Tu es parfaite dans mes bras. Tout tombe pile au bon endroit, ou plutôt… Tu te blottis exactement à ma mesure… Shidī ? »
En y regardant de plus près, son corps tremble légèrement. Et son visage est devenu rouge tomate.
« — Désolé. Je coupe la lumière ? »
Shidī hoche lentement la tête. Cette nuit-là, elle ne m'a pas lâché facilement. Elle est restée accrochée à moi tout le temps. D'ordinaire, elle s'exprime à peine dans ces moments, mais elle a fait de son mieux pour affirmer sa présence. Trouvant cela adorable, je l'ai serrée très fort contre moi.
***
À la même époque, dans une pièce du palais papal, Vielle était en réunion avec plusieurs cardinaux.
« — Votre Sainteté… c-c'est vraiment trop… »
L'un des cardinaux laisse échapper un cri de stupeur. Vielle observe son expression avec des yeux malicieux.
« — Y a-t-il un problème ? »
« — Que Votre Sainteté expose constamment son dos… »
« — C'est interdit ? »
« — Ce n'est pas ça… Il y a des impératifs de sécurité. Si vous veniez à être attaquée… »
« — Ah ? Et qui a dit qu'il n'y avait pas de souci parce qu'un dispositif de sécurité parfait était mis en place ? »
À la voix de Vielle, le cardinal s'agite et s'incline profondément.
« — Un instant, Votre Sainteté. »
Un autre cardinal prend la parole. Vielle porte son regard sur cet homme.
« — Ce que dit le cardinal Liagart a du sens. »
« — … »
« — Le dispositif de sécurité imaginé par le cardinal Liagart est sans faille. Mais tant que Votre Sainteté expose son dos en permanence, le cardinal Liagart n'a pas un instant de répit. Il en va de même pour nous. Nous osons vous demander, Votre Sainteté, de bien vouloir surveiller le déroulement du colloque depuis ici. »
Le cardinal désigne lentement le bureau. Y est étalé le plan du colloque qui aura lieu après-demain. Vielle examine le dessin un moment, puis désigne un endroit.
« — Alors, je vais observer le colloque d'ici. »
L'endroit qu'elle a pointé est le siège tout au fond de la salle.
« — D'ici, j'ai une vue d'ensemble. Et… personne ne peut se mettre derrière mon dos. Je pense que cela réduira bien plus vos inquiétudes que la place de devant que je réclamais au départ, non ? »
« — … »
Les cardinaux se regardent entre eux. Vielle contemple leur mine avec une expression satisfaite.
« — S'asseoir derrière l'orateur empêche de voir l'ensemble. Et puis… ce siège, c'est celui où s'asseyait le pape précédent… Je n'ai pas envie de m'asseoir sur la place qu'occupait un tel amas de profanes. Je veux être toujours avec les fidèles. »
Personne n'osa contredire les paroles de Vielle.