Vielle fit son entrée avec un sourire aimable et balaya lentement la pièce du regard. Elle était vêtue d'une tenue rappelant un qipao blanc, si bien que les lignes de son corps se devinaient sans détour. La forme de sa poitrine, bien sûr, et, à y regarder de plus près, on apercevait même le relief de ses tétons… enfin, je suppose. J'avais détourné les yeux si vite que je n'avais pas pu bien voir.
À ses côtés, Chan et Waka restaient bouche bée devant son apparition. Toitsu, lui, baissait la tête, mais son regard restait rivé sur Vielle. Ses pupilles semblaient dilatées à l'extrême ; allait-il tenir le coup ?
De l'autre côté, Shiwa posait sur Vielle un regard méprisant. À côté d'elle, Gigi lui lançait des œillades assassines. Elle lui en voulait visiblement beaucoup pour la veille.
Face à ces réactions, Vielle afficha une mine satisfaite et, chose incroyable, alla s'asseoir juste à côté de Toitsu. De ma place, j'avais immédiatement à ma droite Chan et Waka, puis, à table, Vielle et, un peu plus loin, Toitsu. En face, Shiwa arborait une mine renfrognée, et à sa gauche, Gigi continuait de dévisager Vielle. Plus loin encore, j'aperçus Rufana. À sa gauche siégeait Knogen, et à ma droite, Matkal.
« Alors, tu es venue faire quoi ? »
À ma question, Vielle répondit avec une expression ravie.
« Hohoho, quel accueil ! C'est évident. Je suis venue recevoir vos prochains ordres. »
« C'est ça… »
« Et cette personne, qui est-ce ? »
Coupa Shiwa sans me laisser finir. Je suis en train de parler, moi…
« Hohoho, je ne vaux pas la peine qu'on se présente. »
« Je suis Shiwa, vice-commandante en chef de l'armée de l'Empire de Warolf. Quelle est votre appartenance ? »
« Hohoho. »
« N'est-ce pas impoli ? Je me suis présentée, moi. Arriver sans donner son nom et s'installer ici comme si de rien n'était… »
« Je ne suis pas tenue de suivre vos injonctions. D'ailleurs, vous ne m'intéressez pas. »
Aux mots de Vielle, le visage de Shiwa se durcit davantage. Elle porta son regard vers nous. Fait peur… Vielle, arrête de la provoquer, voyons…
« Au fait, de quoi discutiez-vous tout à l'heure ? J'ai cru entendre des mots comme "assaut" ou "pas d'assaut"… »
« Cela ne vous regarde pas. Nous sommes en pleine réunion de stratégie. Les personnes sans rapport avec l'ordre du jour peuvent-elles sortir ? »
Shiwa s'en prenait à Vielle, mais celle-ci n'en avait cure et me fixait.
« Du côté de Warolf, on dit que nous avons annoncé un assaut contre Dorga. Or, je n'ai aucun souvenir d'avoir dit ça. Bref, on en était au stade du "j'ai dit / j'ai pas dit". »
« Si c'est de cette conversation dont il s'agit, je m'en souviens très bien. L'un des représentants de Warolf était présent hier, n'est-ce pas ? À ce moment-là, il a déclaré : "L'armée d'Agartha mènera assurément un assaut demain." Il n'a jamais dit qu'il s'agissait d'un assaut sur Dorga. N'est-ce pas ? »
Soudain mise sur le sel, Gigi devint écarlate.
« Comment dire… Je ne me souviens pas avec tant de détails. »
« Oh, c'est fâcheux. Ne pas se souvenir du contenu d'une réunion qui engage la stratégie de deux nations, et pourtant occuper un poste de commandante ? Ou bien est-ce la coutume de votre pays d'oublier ce qui vous arrange et d'interpréter le reste à votre guise ? »
« C'e… c'est grossier… »
« En soi, cette discussion est une perte de temps. »
« … »
Shiwa transperçait Vielle d'un regard meurtrier. Mais celle-ci n'en tenait aucun compte et poursuivit.
« Vous avez réussi à prendre ce fort, alors pourquoi n'avez-vous pas lancé l'assaut total ? C'était une chance inouïe. La reddition du fort peut attendre la fin des combats. Il n'est pas trop tard pour l'assaut total, maintenant même. Pourquoi ne pas l'exécuter ? Au lieu de cela, la vice-commandante en chef elle-même conduit son état-major pour venir récupérer le fort… Vous prenez les choses bien tranquillement. L'Empire de Warolf a-t-il vraiment l'intention de gagner cette guerre ? A-t-il vraiment l'intention de reprendre Dorga ? »
« Nous n'avons pas à recevoir de leçons sur la stratégie de notre Empire. Vos insultes à notre encontre depuis tout à l'heure — je les signalerai au commandant en chef Geshikana, à Sa Majesté l'Empereur, aux nations alliées qui nous ont envoyé des renforts, sans oublier à Sa Majesté l'Empereur de Hidéta et au Roi d'Agartha. Notre armée ne reste pas les bras croisés. Dès maintenant, Chan et Waka, qui sont là, mèneront dix mille hommes à l'assaut de Dorga. Vous verrez bien comment se bat l'armée impériale ! »
« Euh… Shiwa-san, c'est bien ça ? Est-ce bien sérieux, ce que vous dites ? »
« Que voulez-vous dire ? »
Face à la colère de Shiwa, Vielle éclata soudain de rire. Sa main devant la bouche, son rire même avait une élégance raffinée.
« Hohohoho ! C'est drôle, ça ! »
Vielle, un large sourire aux lèvres, promena son regard sur l'assistance, puis continua.
« Avez-vous entendu ce qu'elle vient de dire ? Quelle légèreté ! L'ignorance… l'ignorance engendre de tels propos et de tels actes. Cependant… si l'on prétend au titre de commandante, l'ignorance devient, je crois, un péché. Ce n'est qu'un conseil de ma part… mais ce genre de chose, mieux vaut ne pas le faire, vous ne croyez pas ? »
Aux mots de Vielle, les pupilles de Shiwa se contractèrent brutalement. Après lui avoir jeté un coup d'œil, Vielle me adressa à nouveau un sourire, puis porta son regard sur Chan et Waka.
« Vous aussi, vous avez la vie dure. Lancer à peine dix mille hommes contre un fort hérissé comme un porc-épic… Vous vous souciez moins de votre propre vie que de celle de vos dix mille soldats, n'est-ce pas ? Je comprends. Qui pourrait, de gaieté de cœur, envoyer à la mort inutile dix mille soldats… disons, des subordonnés qui sont comme une famille ? Cette frustration, cette douleur, je les comprends bien. »
À sa voix, Chan baissa la tête, les épaules tremblantes. Tout en affichant une mine satisfaite, Vielle se tourna à nouveau vers Shiwa.
« Je suppose que vous détestez ces deux-là ? C'est pour les éliminer que vous sacrifiez dix mille hommes ? Quelle commandante… remarquable, en un sens. J'en suis presque admirative. Ufufu. »
Sous les mots de Vielle, Shiwa trembla de tout son corps.
« Effectivement, je n'aurais pas dû me trouver ici. Puisque j'ai dû entendre une stratégie aussi stupide. Si je l'avais su, j'aurais quitté cette pièce sur-le-champ. Hein ? Vous ne pensez pas pareil ? »
Elle se rapprocha brusquement de Toitsu, assis à côté d'elle. Ce dernier, visiblement surpris, tressaillit, rentra la tête dans les épaules et baissa le regard.
« Alors, cet assaut voué à l'anéantissement total, quand est-il prévu ? »
« Si ça finira en anéantissement ou pas, on ne le saura qu'en essayant, non ? Chan et Waka sont des vétérans aguerris. Ils ne feront pas mourir leurs soldats pour rien, j'en suis sûre ! »
« Hohoho. Quel optimisme béat ! Vous êtes la seule à le croire. Tous ici pensent que cet assaut échouera immanquablement. »
Disant cela, Vielle porta son regard sur nous. En réponse, Knogen et Rufana hochèrent lentement la tête. Moi aussi, j'étais du même avis.
« N'est-ce pas ? Vous aussi, vous le pensez, n'est-ce pas ? »
Vielle scruta le visage de Toitsu comme pour obtenir son assentiment. De près, on voyait sa poitrine pressée contre le bras de lui, et leurs mains jointes. Il avait l'air tout chose, hochant la tête par petits mouvements saccadés.
« Vous êtes un homme bon. Vous mettez le prestige de l'Empire de Warolf avant vos sentiments personnels ? C'est admirable. J'aime… les hommes comme ça. »
Le mot « aime » fut murmuré à son oreille. Arrête, ne joue pas avec le cœur des hommes.
« Non, ce n'est pas sûr. Selon la manière dont on s'y prend, on pourrait non seulement éviter l'hécatombe, mais encore reprendre Dorga. »
L'auteur de cette réplique n'était autre que Matkal. Matkal, qu'est-ce que tu racontes… ?