Au nord de la capitale d'Agartha. Sur cette porte étaient postés quelques soldats d'Agartha qui surveillaient l'extérieur. Dans une Agartha qui proclamait « ne refuser personne », cette porte nord était la seule à avoir un statut à part.
La raison en était la forêt de Runoa qui s'étendait juste devant. Cette forêt menait au duché de Niza, terre natale de Considie. Des aventuriers et des marchands tentaient de rejoindre Agartha en passant par le duché, et il arrivait qu'ils soient attaqués par des monstres. Ces gens jaillissaient parfois de la forêt pour demander secours, c'est pourquoi les meilleurs éléments de l'armée d'Agartha étaient affectés à cette porte nord.
Devant cette porte arrivèrent un attelage conduit par Shiba et Tao, avec Chario à l'intérieur. Comme ils s'étaient rendus maintes fois dans la capitale, ils franchirent la porte nord sans la moindre hésitation, saluant les soldats de la main. Mais pour Chario, impossible de rester tranquille à l'idée de devoir revivre cette douleur. Pourtant, une curiosité bouillonnante — vouloir entrer dans la capitale, vouloir voir le roi — la poussait à endurer n'importe quel supplice.
Juste avant de passer la porte, les « manteaux d'Hydre » que Shiba et Tao avaient jetés attirèrent l'œil de Chario. Elle les saisit et s'en enveloppa prestement, tentant d'effacer un peu sa présence.
…… Tss !
La douleur lui parcourut tout le corps. Mais pas au point de se tordre comme l'autre fois. Elle pouvait encore supporter.
Chario serra les dents de toutes ses forces. Dans son cœur, elle répétait sans cesse qu'elle voulait entrer dans la capitale. Chassant toute pensée parasite, elle ne fit que souhaiter, obstinément… Et au bout d'un moment, la douleur s'en alla comme si elle n'avait jamais existé.
« Bon, on est arrivés. »
Une voix d'homme ramena Chario à elle. Elle jeta un regard craintif par la portière de l'attelage : une grande artère où allait et venait une foule s'offrit à sa vue.
« Bon, pour toi… d'abord une auberge… hein ! Eh ! Tu vas où ! »
Sans prêter l'oreille à la voix de l'homme, Chario se mit à courir.
« C'est la capitale ! La capitale d'Agartha ! C'est incroyable ! Il y a plein de trucs ! »
Elle filait droit vers le quartier des marchands. Des aliments bigarrés attiraient son regard… Rien que des choses rares à profusion. Elle en avait les yeux tout tournés…
***
« Hum ? Ça pue. »
C'était Felis qui frémissait du nez. Elle détacha les yeux de ses paperasses pour renifler autour d'elle. Devant elle, Luara luttait comme d'habitude contre une montagne de documents.
« … C'est pas moi. »
Sans lever les yeux, Luara cracha la réplique. Felis grimça et continua de humer l'air.
« Ça pue ! Ça pue ! »
« Je te dis que c'est pas moi ! »
Exaspérée, Luara se leva d'un bond. Elle y mettait un point d'honneur, à son apparence.
Felis la fixa un instant. Son nez remuait toujours.
« C'est… une odeur nauséabonde ? Alors c'est pas toi. »
« Bien sûr que non ! Et quoi qu'est-ce qui pue, d'abord ? Moi j'sens rien du tout ! »
« Je vais jeter un œil dehors. »
Sur ces mots, elle quitta la pièce d'un pas vif. À l'instant où elle sortit, des voix s'élevèrent du couloir.
« Felis-sama ! Le cachet, c'est bon ? »
« C'est urgent ! C'est pas prêt ? »
« Felis-sama ! Felis-sama ! »
… Elle ne serait pas en train de fuir le boulot, par hasard ?
L'idée effleura Luara, mais c'était Felis-sama. Elle savait pertinemment que bâcler le travail ne ferait qu'empiler les dossiers pour rien. Luara chassa la pensée et replongea le nez dans ses papiers.
***
« Hum ? »
Je relevai la tête malgré moi. J'avais perçu une anomalie dans la barrière qui couvrait la capitale. Ni brèche, ni dommage. Juste… un truc bizarre. Comme si un corps étranger s'était glissé en moi… c'était le genre de sensation.
L'impression d'avoir avalé un petit grumeau… Rien qu'un malaise de cet acabit, mais une première pour moi.
*Tiririlin*
J'agitai la sonnette sur mon bureau. Un soldat de garde entra sur-le-champ.
« Désolé, mais tu pourrais faire un tour dans la capitale ? »
« Hein ? »
« Non, je pense que c'est rien, mais par précaution, je veux que tu vérifies l'intérieur. »
« Ha… Entendu. »
L'air dubitatif, le soldat ressortit. Je m'apprêtais à me replonger dans mes paperasses quand une idée me traversa l'esprit.
Je me levai à nouveau et gagnai la fenêtre à battant. Je l'ouvris et lançai une Pensée.
« Sadakichi »
« Vous m'appelez ? »
« Fais un tour dans la capitale. »
« Ha ? »
« Si y a rien, tant mieux. J'ai un truc qui me chiffonne. Vas voir un coup. »
« Compris… »
Avec une mine sceptique, Sadakichi disparut.
« Bah, c'était prévisible comme réaction. »
Je marmonnai tout seul et repris mes affaires courantes.
***
Pendant ce temps, Chario avait gagné les tréfonds du quartier des marchands. On y vendait principalement des denrées. Des effluves appétissantes lui chatouillaient les narines.
« P'tite demoiselle, ça vous dit quoi ? »
La voix enjouée du tenancier porta. Les yeux de Chario se clouèrent sur la marchandise. Un énorme morceau de viande.
Il était planté sur un billot, suspendu. maniait son couteau avec dextérité, taillant des tranches fines qu'il glissait dans une sorte de pain. Les clients défilaient, achetaient et croquaient dedans sur le champ… Sans la moindre hésitation, Chario tendit la main vers le billot où était fichée la viande.
« Hé ! Tu fais quoi ! »
Le tenancier hurla. Il empoignait le poignet de Chario en braillant.
… Elle avait essayé de s'emparer de la viande. Mais le billot ne broncha pas d'un millimètre. Il tira de toutes ses forces pour le récupérer. Peine perdue, la viande ne bougea pas.
*Zuruzuruzuru…*
Sans qu'il ait le temps de crier, le tenancier se fit traîner hors de sa boutique. Au bout de son bras, le morceau de viande ; et à l'autre bout, la fillette qui le tenait. Elle ne daigna même pas regarder l'homme qu'elle entraînait, les yeux rivés sur la viande, la langue aux lèvres. Elle ouvra grand la bouche et mordit à pleines dents.
« Mm ! Mm ! Mm ! »
Le sourire aux lèvres, Chario hocha la tête à chaque bouchée. Et replongea dans la viande. Sous les yeux ébahis des passants, elle en vint à bout en un clin d'œil.
« Ah… ah… ah… »
Le tenancier, cloué sur place, n'arrivait pas à sortir un mot. Chario bougea la main gauche. L'instant d'après, l'homme qui lui tenait le bras s'envola.
« Wah ! »
« Kyaa ! »
Des cris jaillirent. Le tenancier s'écrasa sur le toit de la boutique d'à côté, qui s'effondra sous le choc.
Insensible au tumulte, Chario lorgnait de ci de là. Tout avait l'air bon. Après une vie entière de dragon noir errante, libre comme l'air, exiger d'elle le sens commun des humains était peine perdue. Elle s'apprêtait à suivre son désir.
« Trouvée ! C'est toi, la source de cette puanteur ! »
Une voix de femme claqua soudain. Une jeune femme aux grands yeux pointait Chario du doigt.
… Un dragon ? … Pas un congénère ?
Chario comprit instantanément que cette femme était un dragon. L'aura qu'elle dégageait était purement draconique. Mais l'intéressée ne semblait pas avoir perçu la véritable nature de Chario. Elle débitait des absurdités.
« T'es qui, toi ? Et c'est quoi ce bordel ? T'es pas humaine ? … Je sens une aura maléfique. »
… Bruyant. Ça m'agace.
Guidée par son désir, Chario mue pour éliminer la source de son déplaisir…