« Allons-y ! »
« Noooon, j'veux pas y aller, moi ! »
J'entraîne Gon de force, qui rechigne, jusqu'au sanctuaire du jardin. L'évaluation triennale des renards blancs. Si on n'y va pas, Gon perdra ses capacités. Ça, je dois l'éviter à tout prix.
Pour la défense de Gon, moi aussi je compte y mettre du mien. Impossible de savoir comment l'Ancienne va réagir, mais au pire, je suis prêt à en découdre avec la déesse-renard.
Cela dit, je n'ai pas envie de chercher la bagarre non plus. Je préférerais régler ça à l'amiable, alors j'ai pris mes précautions. L'Ancienne comme ses femmes de chambre sont des femmes. Ce qui veut dire que la « stratégie du cadeau » devrait marcher. Dans ma vie d'avant, pour gérer les « vieilles peaux » du bureau, j'apportais toujours des pâtisseries et ça me tirait d'affaire.
Du coup, depuis la veille, je me suis déméné pour faire des ohagi et des aburaage en quantité. Les ohagi et aburaage que j'avais offerts au sanctuaire entre-temps avaient disparu sans laisser de trace. Je parie qu'ils leur ont plu, alors j'en ai préparé des masses. Si ça leur plaît pas, bah, on les mangera avec les harpies.
Tous les deux devant le sanctuaire. Un éclair blanc devant mes yeux. Quand je reprends mes sens, on se tient devant la porte d'un immense domaine.
La porte s'ouvre sans un bruit. À l'intérieur, un bâtiment style maison japonaise avec son genkan. Assis là, des renards habillés comme les trois dames de compagnie des poupées hina. À notre approche :
« Nous vous attendions. »
L'un d'eux s'incline poliment et nous guide en silence. Gon tremble comme une feuille, mais la servante s'en fiche royalement et continue d'avancer. Chose étonnante : ma carte ne réagit pas ici. Il doit y avoir une barrière.
Peu après, on nous mène dans une grande salle. Le fond est masqué par un grand rideau de bambou, devant lequel deux servantes attendent. On entre, on s'assoit face à elles.
« Ohohoho, voilà l'envoyé du royaume de Juka qui revient ! »
« Qui l'eût cru qu'il reviendrait. Tu t'es lavé le cou pour qu'on te le coupe, hein ? »
Les servantes pouffent ensemble. Coup de poing d'entrée. Gon s'aplatit complètement. Y a un sacré traumatisme là-dessous.
« Tiens, t'as amené un compagnon ? Il connaît pas les manières, mais on te laisse te présenter. Allez, vas-y, nomme-toi. »
Je m'aplatis d'un coup sec et lance mon speech. Référence : le prologue de kabuki.
« Ma stature est haute, mais mon discours sera maladroit. Permettez-moi d'abord de dire ma joie extrême de contempler vos visages radieux. Celui qui se tient ici, c'est Linos, résidant de l'Empire de Hideta. Aujourd'hui, je suis venu avec ce renard blanc en compagnon. Pardonnez mon insolence, mais je vous prie de bien vouloir m'accueillir favorablement. »
« ...Hou. C'est poli, ça. Bon, les manières, t'as l'air de les avoir apprises. »
Bien, premier barrage franchi ! J'enchaîne sans attendre.
« Vu notre maladresse, nous avons apporté de la nourriture faite par nos soins. C'est de la bouffe de manants, mais si daignez l'accepter, nous en serons honorés. »
Je sors des montagnes d'ohagi et d'aburaage de mon stockage infini. Les servantes poussent des « oh » admiratifs.
« C'est ce qu'on a offert l'autre fois, non ? C'était bon. Et là, t'en apportes des pelletées... Moui moui, gamin attachant. Laisse faire, on porte ça direct à l'Ancienne. »
Des servantes d'une facilité déconcertante. Celles devant le rideau se tournent vers lui, s'aplatissent : « Ancienne, daignez paraître. » Le rideau glisse vers le haut.
... Un renard énorme. Vraiment neuf queues, qui tourbillonnent. Poil plus argenté que blanc. Une aura divine. Gon se frotte le front au sol en ricanant bêtement. Moi aussi je m'aplatis d'instinct.
« Hum. L'envoyé de Juka... Les détails, je les connais. À la base, un type comme toi mérite pas d'être mon serviteur... Mais vu celui qui t'accompagne, cette fois je ferme les yeux. Désormais, fais des efforts. »
Héhéhé, Gon s'aplatit encore plus. Le petit roquet à fond. Je souffle, soulagé, quand les servantes acquiescent vers l'Ancienne.
« Dégagez tout le monde. Ici, on peut pas causer. Vous deux, venez dans l'arrière. »
Le rideau redescend. On nous appelle dans une autre pièce. Une nouvelle servante apparaît, nous guide. Arrivés au couloir de jonction :
« Je ne peux vous accompagner plus loin. La pièce du fond est au bout de ce couloir. Allez-y tous les deux. »
Et elle disparaît. On traverse le couloir posément, direction la pièce profonde.
« Ouf. Content qu'elles nous aient pas balancé leurs piques. »
« On s'en est sortis. Le coup du cadeau a aidé. »
« Sauvé, oui. Ceci dit, l'Ancienne est toujours aussi belle. Moi aussi je voudrais une princesse comme ça pour femme. Ce serait bien... Ne serait-ce que trois jours... »
« T'as pété un câble. T'es un serviteur, toi. Penser à l'Ancienne comme femme, c'est hallucinant. Rentrez chez vous et payez une putain ! »
Pendant qu'on débite ces conneries, on arrive à la pièce. J'ouvre le shoji en tremblant : deux zabutons. On s'assoit, le fusuma s'ouvre sans bruit. Au fond, l'Ancienne est là, assise majestueusement.
« Je vous ai fait venir pour autre chose. En fait, j'ai une faveur à demander. »
Sent la merde, ça.
« Les "ohagi" et "aburaage" qu'on offrait récemment. Pas tous les jours, hein. Une fois par semaine, vous me les offrez ? Bien sûr, pas gratis. Je paierai correctement. »
« C'est pas un problème, mais... ce Gon, il est vraiment pardonné, lui ? »
« Oui. J'ai tout vu de votre parcours. Toi aussi, t'as tué eighty mille humains pour devenir Grand Roi Démon. Même entre同族, tuer des humains donne de l'XP. Eighty mille tués, l'XP devient monstrueuse. Tes skills ont explosé à cause de ça. »
Hou hou. Je vois.
« Celui qui a dompté le Grand Roi Démon, c'est pas ce renard, c'est ton propre cœur. Par contre, moi, j'suis satisfaite d'avoir coincé la yako Pyorane. Cette connasse de merde m'a insultée. Pas que ça, elle a tué plusieurs de mes serviteurs. Sa chute, c'était jouissif. »
Je vois. Hein ? Y a pas un mot ultra violent qui vient de sortir ?
« C'est pour ça que je lui pardonne. Mais plus important : les ohagi ! Les aburaage ! Moi qui vis depuis plus de dix mille ans, c'est la première fois que je goûte un truc aussi bon. Les donner aux servantes, c'est du gâchis. Apportez-les moi direct. »
Une princesse sacrement gloutonne. Pour ça, c'est tout bon, pas de souci !
« Oh ! Tu acceptes ? C'est magnifique. Puisque tu me donnes autant, je t'accorde ma "Protection". Et en prime, je boosterai ton "Culture". Hein ? T'as un paquet de titres. C'est un peu chiant mais... ça... »
Le corps de l'Ancienne brille. Et moi, je chopes « Protection NV5 » et « Culture NV5 ».
« La Protection permet de donner ses skills à d'autres, ou de leur voler. En gros, tu peux pas donner/voler des skills plus hauts que ton niveau, mais dès le NV4, tu peux gérer des skills de ton niveau. La Culture, plus elle monte, plus tu peux parler avec d'autres races. Tu fréquentes plein d'espèces, non ? Ça te sera utile. »
Oh ! C'est royal !
« Au NV5, t'as un titre. Mais comme tes skills sont divins pour beaucoup, ils se combinent et t'as un skill unique. Du coup, moi j'ai galéré à t'en donner. Probablement que maintenant, même moi je peux plus toucher à tes skills. »
Hou, les titres ont ce pouvoir ? Hein ? Gon n'a pas de titre, lui...
« Lui, c'est mon serviteur, donc pas de titre. »
Ah, d'accord, c'est ça.
« Grâce aux skills que je lui ai filés, mon MP a bien baissé. Ah, donner/voler des skills bouffe un max de MP, fais gaffe. J'ai pas cramé autant de MP depuis longtemps, je suis crevée. Pour cette fois, c'est tout pour les skills. Chigusa, Sasa, même si d'autres viennent, renvoyez-les. »
« Entendu. » Les voix des servantes. C'est bon, de faire ça ?
« Au fait, vous deux. En venant ici, vous avez dit un mot bizarre. "Inbaikae", c'est quoi ? »
Là... je sais pas quoi répondre.
« Nous, les gens du bas, quand on rentre chez soi pour se reposer tranquille, on appelle ça "inbaikae". »
« Oh, c'est ça. »
J'ai réussi à biaiser. Et on est rentrés au domaine. Faut que je refasse des ohagi et des aburaage, tout de suite.
... Le lendemain, une visiteuse chez l'Ancienne. Une vieille renarde, Sandiyu.
Plus de six mille ans, la doyenne après l'Ancienne. Sa posture polie, son air de lettré, même les servantes la respectent.
L'Ancienne, elle, supporte pas Sandiyu. « Ta posture est mauvaise », « Ton langage est sale », « Tu manques d'études », elle la saoule à chaque occasion. L'Ancienne rêve secrètement de lui faire mordre la poussière un jour.
« Princesse, je contemple votre visage radieux, Sandiyu est comblée. »
« Mon vieux corps, venir chaque jour est pénible. C'est bon, dégage et va t'acheter une putain. »
Après ça, Sandiyu a gardé le lit une semaine. L'Ancienne, pour une raison inconnue, a profité à fond de ce temps libre tombé du ciel.