L'air hébété, nous les regardons partir, et le roi elfe se lève d'un bond pour marcher d'un pas décidé vers la porte. Meek le suit sur ses talons. La situation bascule si brutalement que mes pensées n'arrivent pas à suivre, mais je décide tout de même de me mettre en route derrière eux.
« Inutile. Vous restez ici. »
Meek nous barre le chemin, le visage grave comme je ne l'ai jamais vu. Et tous deux quittent la pièce à grandes enjambées.
……
Je reste là, l'air bête, à fixer la porte par laquelle ils viennent de sortir. Tiens, ils ne ferment même pas la porte, me dis-je, quand Shidī saisit ma main. Elle plonge son regard dans le mien et hoche lentement la tête.
« …… ? »
« Tu penses encore à des cochonneries ! »
Me voilà engueulé sans crier gare. « Cochonneries » pour un simple bonjour… Avec ses yeux brillants qui me dévorent, j'en étais presque à me demander si elle n'attendait pas un baiser. Shidī, toute frémissante de colère, pose les mains sur les hanches et se penche vers moi.
« Ce n'est pas ça ! Suivons-les, nous aussi ! »
« Heu… ouais. Laisser Meek toute seule, c'est pas prudent. »
« Pas pour ça. Je pense qu'on ferait mieux d'y aller nous aussi. Si on reste ici, on risque de passer pour les coupables. »
Je ne saisis pas tout à fait le sens de ses mots, mais je me lève et sors de la pièce derrière elle.
En avançant dans le long couloir, on sent une agitation sourde. Aucune voix distincte ne filtre, pourtant, à mesure que je progresse, ce bourdonnement muet se fait de plus en plus net.
Au bout d'un moment, une porte se dresse devant nous. J'hésite un instant, puis je saisis la poignée et l'enfonce doucement.
Devant moi, une foule d'elfes s'est amassée. Et tous me dévisagent. Je fige, la porte encore entrouverte. Une chaise est visible au fond. Assis dessus, sans aucun doute possible : le roi elfe. Ce couloir menait donc à la salle du trône.
Juste derrière le siège, Meek se tient en retrait. À notre apparition, elle grimace.
Je jette un coup d'œil sur la gauche : un elfe dépasse à peine la tête du fauteuil et nous observe. Nos regards se croisent, il affiche une mine ahurie et bondit hors du siège pour s'éloigner prestement.
« Retournez dans votre chambre. »
Le roi elfe parle sans se retourner. Je ne sais que faire et reste planté là, quand un vieil elfe posté devant le trône affiche une fureur noire et me désigne du doigt.
……
……
……
En observant les elfes rassemblés, je comprends qu'ils ne disent mot, mais qu'ils adressent des reproches au roi.
« Ça voudrait pas dire… qu'on nous a laissé entrer dans le château, et que du coup le meurtre a eu lieu… un truc comme ça ? »
« Il semblerait. »
Shidī glisse son visage sous mon bras et marmonne. Elle aussi promène ses yeux dans tous les sens, scrutant la foule. Je remarque alors Meek qui se masse les tempes en secouant la tête.
« Meek, ça va ? »
À ma voix, elle agite la main mollement. Elle veut dire que ça va, mais vu sa mine, c'est tout le contraire.
« Mais qu'est-ce qui se passe, au juste… »
« Apparemment, ils disent que c'est parce que nous sommes venus ici que Reira a été tuée. Pire, ils ont l'air de croire que c'est nous qui l'avons tuée. »
« Impossible. On a tout le temps été avec Meek ou le roi elfe. Pas l'ombre d'une occasion de tuer un elfe. On a un alibi en béton. »
« Un alibi ? »
« Ben oui. Y a bien quelqu'un qui peut témoigner qu'on n'a pas tué d'elfe. »
« C'est vrai. On dirait que le roi elfe affirme qu'on n'est pas coupables. Mais ses paroles semblent au contraire jeter de l'huile sur le feu. »
Shidī continue de scanner l'assistance en bougeant la tête dans tous les sens. Des centaines d'elfes s'entassent devant le trône, la pièce est noire de monde. Toujours pas un mot, mais des mains qui se lèvent, des doigts pointés vers nous : leur colère est palpable, l'atmosphère irrespirable. Je n'ai qu'une envie, fuir au plus vite, mais visiblement ce n'est pas gagné.
« On dirait qu'ils réclament qu'on nous tue. »
Shidī lâche cette phrase glaciale en détaillant la foule. Pourquoi faudrait-il nous tuer, bon sang ?
« Un elfe a été tué parce que nous sommes venus ici. Parce qu'une race autre que les elfes a pénétré ce lieu, un précieux camarade a perdu la vie… Dès qu'une autre race s'introduit, le malheur frappe. Qu'on expulse au plus vite cet homme et cette gamine… non, qu'on les tue sur place, semblent-ils dire. »
« N'importe quoi, ça. Un procès par contumace ? La priorité, c'est pas de chercher le coupable d'abord ? »
« Exactement. Ils rejettent la faute sur nous, purement et simplement. »
« Silence, tous ! »
Une voix d'homme tonne soudain. Le roi elfe se dresse sur son siège.
« La priorité, c'est de trouver l'assassin de Reira. Je vous l'ordonne : retrouvez celui qui a tué Reira. »
« … Le roi elfe a élevé la voix exprès pour qu'on l'entende, on dirait. »
Le murmure de Shidī résonne dans le silence total qui s'est abattu sur la salle. Tous semblent écrasés par l'autorité qui émane de lui.
« Heureusement que t'es là, Shidī. »
« Chut ! Tais-toi ! »
Rejeté net. Je déprime… Vraiment, je déprime… Elle me déteste donc, au fond ?
Sans me accorder un regard, Shidī continue d'observer les elfes. L'elfe qui siégeait tout à l'heure à côté du roi se met à agiter les paumes vers le plafond, de gauche à droite.
C'est le signal. Quelques elfes s'avancent vers le trône, le contournent et viennent droit sur nous. L'un d'eux saisit brutalement le bras de Shidī pour l'entraîner.
« Itai ! »
« Qu'est-ce que vous faites ! »
Je repousse instinctivement sa main. Il affiche une surprise, regarde l'endroit où je l'ai touché et s'essuie les mains à plusieurs reprises, comme s'il avait sali ses doigts. Ça me rappelle les filles insupportables du collège. De l'irritation monte.
Je m'efforce de garder mon sang-froid et me place devant elle pour la protéger. L'elfe qui l'avait saisie recule en se tenant la main. Un autre prend la relève, un couteau court à la main. Il a bien l'intention de me tuer.
« … ! »
Sans un mot, il fonce. Je bloque son bras qui poignarde. Il tire de toutes ses forces, mais ma poigne ne bouge pas d'un millimètre. J'en profite pour lui arracher l'arme de la main gauche et la lui pointe au visage. L'elfe recule, stupéfait, et un troisième surgit déjà.
Celui-ci attaque sans sommation. J'esquive parfaitement. Il a de la technique, mais ses mouvements manquent de régularité. Avec mon Escrime Niveau 5, il ne peut même pas m'effleurer.
« Incroyable… Maître . »
La voix de Shidī me parvient par-dessus mon épaule. Hein ? Je lui ai jamais montré mon niveau, moi ?
L'espace d'un instant, mon attention se relâche. C'est l'ouverture qu'il attendait. Quand je réagis, la pointe de son couteau est déjà plantée devant ma poitrine. Rapide. Son mouvement d'avant était une feinte. Impossible à esquiver maintenant. Il faut l'abattre.
« Arrêtez ! »
Une voix d'homme claque. Nos deux corps se figent. La lame de l'elfe vise pile mon cœur. De mon côté, mon épée repose sur sa carotide. Sans ce cri, sa gorge était tranchée net.
Il a dû réaliser la situation. Son visage se tord de rage et d'humiliation. Laissant ce rictus figé, il recule lentement…