Plusieurs mois s'étaient à nouveau écoulés.
Je prenais maintenant mon petit-déjeuner avec Gon. Du riz chaud, une omelette roulée, du tofu avec du tofu frit, et le ragoût de bœuf et pommes de terre restant d'hier — un menu purement japonais.
Depuis que j'avais trouvé du chlorure de magnésium dans la capitale impériale, je m'étais procuré des fèves de soja et j'avais essayé d'en faire du tofu. Je n'arrivais toujours pas au goût de grand-père ou de mon père, mais le tofu avait bien pris. Une fois qu'on sait faire du tofu, le lait de soja et la peau de tofu viennent naturellement. Et quand on fait frire du tofu dans l'huile, on obtient de l'« oage-san ».
J'avais fait cet « oage-san » pour Gon. Me disant qu'un renard, ça va de pair avec le tofu frit, j'avais essayé d'en préparer. J'en avais fait deux sortes : nature, et assaisonné sucré-salé, et je lui avais donné à manger.
... Gon pleurait. Il avait pleuré en disant que c'était la première fois qu'il mangeait quelque chose d'aussi bon. Ce n'était pourtant pas si extraordinaire.
Faire du tofu tous les jours était tout de même épuisant, alors je m'y mettais une fois par semaine. Comme je n'avais pas de sauce soja et que je le mangeais avec du sel, j'en étais venu à vouloir absolument essayer d'en fabriquer moi aussi.
Par ailleurs, la rénovation du manoir, que je menais petit à petit depuis son achat, était enfin terminée. Il y avait eu deux gros chantiers, mais ils avaient pris bien plus de temps que prévu.
D'abord, j'avais fait installer un bain. À l'origine, l'étage supérieur comportait quatre pièces ; j'en avais fait abattre deux pour créer la salle de bain. Ni le royaume ni l'empire ne connaissaient la culture du bain, et l'expliquer aux artisans avait pris un temps fou. L'évacuation depuis l'étage avait aussi posé problème, mais mes efforts avaient payé : un magnifique bain tout en cyprès du Japon était né.
Ensuite, j'avais fait les toilettes. Dans ce monde, les toilettes sont fondamentalement des latrines à fosse. Je m'en serais accommodé, mais je tenais à ce que celles de ma maison soient particulières. J'ai donc fait démolir les toilettes du rez-de-chaussée, agrandi l'espace, et y ai aménagé une grande pièce. J'ai tiré l'eau d'une rivière proche pour en faire des toilettes à chasse d'eau. Comme les hivers de l'empire sont rudes, j'ai fait en sorte que la cuvette chauffe selon la température. J'ai tendu une barrière sur l'assise, réglée pour adapter sa chaleur à la température extérieure.
Quant aux eaux usées traitées, Gon les voulait, alors je lui en ai confié la réutilisation.
Depuis qu'on a emménagé dans ce manoir, Gon passe plus de temps à garder la maison. Puisqu'il est une divinité renard, on pourrait croire qu'il irait accorder ses bienfaits aux gens de la capitale, mais il y a déjà une autre divinité renard là-bas. Si Gon s'y aventure, l'autre lui tombe dessus : « Qu'est-ce que tu fous sur mon territoire ! » — source de conflits, donc c'est hors de question.
Du coup, pour tuer le temps, Gon s'est mis à cultiver le potager du manoir.
Évidemment, difficile de faire du travail agricole en forme de renard. Il prend donc forme humaine pour travailler la terre, mais au début son apparence était franchement inquiétante : visage de renard, corps d'humain, et nu comme un ver. Récemment, sa compétence de transformation a progressé, et il ressemble à « quelqu'un qui ressemble beaucoup à un renard ». Rassuré, il se met maintenant à porter des vêtements comme un humain. Mais il n'a toujours pas le cran d'aller se promener dans la capitale sous forme humaine.
On utilise actuellement l'eau traitée des toilettes comme engrais pour ce potager. J'ai aménagé une fosse à purin, mais de façon à ce qu'on ne la voie pas de l'extérieur, avec des dispositions pour éviter qu'on n'y tombe par mégarde.
Les cultures de Gon sont surtout des légumes — pommes de terre, radis blanc, chou chinois, tomates — mais tout est délicieux. Ayant vécu près des humains, ses connaissances sont humaines. Quand je lui ai appris à faire des tomates sucrées, il s'est mis à faire des recherches désespérées. Il ferait peut-être mieux de quitter son poste de divinité renard pour devenir paysan.
Quoi qu'il en soit, cette année a été une année tumultueuse. Il y a un an, à la même époque, je profitais de la chasse en forêt avec Eril. Je passais mes journées à discuter avec Elsa-sama et le maître Falco. De là, j'ai tout perdu, j'ai gagné de nouveaux compagnons — Gon et Irimo —, j'ai émigré dans la capitale de l'empire Hi-Data, j'ai trouvé du travail, et j'ai même fini par avoir ma propre maison. En repensant à ma vie d'esclave, je peux dire que ma vie actuelle est une grande réussite.
La maison n'est pas grande mais elle a du cachet, toilettes spacieuses et bain, le travail marche bien, je ne manque de rien financièrement : c'est vraiment une vie sans nuages. Puisse-t-elle durer ainsi... pensai-je en regardant le soleil couchant, avec une quiétude non feinte.
Mais je l'ignorais encore. Les ennuis qui allaient survenir. L'avenir pénible qui m'attendait...