L'honorable pape de la théocratie de Crimiana, Juvansel Seine, restait bouche bée, les yeux écarquillés. C'était sans doute la première fois que ses fidèles et ses subordonnés le voyaient afficher une telle expression. Car le spectacle qui s'offrait à lui dépassait tout ce qu'il avait pu imaginer.
Certes, il y avait bien, devant lui, les visages de ses excellents subordonnés qui lui avaient voué une loyauté indéfectible. Et même la figure de Vil, roi du royaume de Tanā, qu'il vénérait comme un dieu de la guerre. Mais derrière Vil se tenait un personnage inattendu : sa propre petite-fille, Vielle.
Juvansel Seine, informé que Vielle se trouvait au royaume de Tanā, y avait dépêché une grande armée pour la capturer. Il en avait confié le commandement à son autre petit-fils, l'actuel pape Kassel. Des rapports indiquaient que, bien que débarqués au Tanā, ils butaient sur une résistance acharnée et que leur marche vers la capitale accusait du retard. Et, il à peine un mois, on lui avait annoncé que la capitale était enfin tombée, que Vielle avait été capturée et que, dans la foulée, le roi Vil, tenu en captivité, avait été libéré.
Il avait aussitôt envoyé plusieurs cardinaux comme émissaires au royaume de Tanā pour vérifier la situation. Ceux-ci avaient confirmé l'exactitude du rapport de Kassel. Par-dessus le marché, l'armée du Tanā avait fait savoir qu'elle allait escorter Vielle jusqu'à la capitale, Aphrodité.
Juvansel Seine comptait accueillir Kassel et ses hommes par des mots de reconnaissance, accorder sa bénédiction à l'armée du Tanā, puis recevoir Vielle en audience pour prononcer son jugement. Mais ils surgirent sans crier gare. Dans le bureau de l'honorable pape apparurent Vil, une poignée de ses serviteurs, les cardinaux dépêchés comme émissaires, et Vielle elle-même.
L'honorable pape, figé par la stupeur et la confusion, essuya les regards glacés de ceux qui se tenaient devant lui.
« Vous avez vieilli, grand-père. »
Une voix de jeune femme résonna. Inutile de dire qu'il s'agissait de Vielle.
« Vous ne semblez toujours pas comprendre ce qui se passe. Du moins, le pape que je connais, mon grand-père, n'aurait jamais affiché un air aussi hébété. »
« Qu… comment… hum… »
L'honorable pape s'efforça désespérément de faire sortir un son, mais ne parvint qu'à émettre des bruits inarticulés. Vielle le contempla avec des yeux empreints de pitié.
« Vous n'avez plus d'alliés. Vous êtes seul, grand-père. »
À peine cette phrase prononcée, les cardinaux qui se tenaient devant l'honorable pape se jetèrent sur lui pour l'immobiliser.
« Attendez, attendez ! Cléhosil, Reindak, vous… guh ! »
En un instant, il se retrouva les mains liées dans le dos, privé de liberté. Plaqué ventre contre le bureau, il parvint pourtant à relever la tête pour dévisager Vielle et les siens.
« Vous ne comprenez toujours pas ce qui est advenu, grand-père ? »
« V… Vielle… vous… »
« Grand-père, tous ceux qui sont ici sont mes serviteurs. »
« Qu… quoi ? »
« Les cardinaux Cléhosil et Reindak, qui vous retiennent, m'ont voué une loyauté absolue. De même, Vil-sama et tous les présents obéissent fidèlement à mes ordres. Et cette ville, Aphrodité, est entièrement occupée par mes troupes. »
« Impossible ! Tu as été capturée par Kassel ! Kassel, que est devenu Kassel ? »
« Fufu. Enfin vous montrez votre vrai visage, grand-père. Soit. Puisque l'occasion est belle, je vais tout vous expliquer. Kassel est mort. C'est moi qui l'ai envoyée rejoindre Crimiana-sama. »
« Quoi… ? Alors, les rapports de Kassel… »
« C'est moi qui les ai tous rédigés. »
« Absurde ! Cette écriture, c'était bien celle de Kassel ! Vielle, toi imiter l'écriture de Kassel… »
« Vous avez oublié ? C'est moi qui ai appris à écrire à Kassel. Je connais ses habitudes mieux que quiconque. Les copier est un jeu d'enfant. »
« Mais les soldats rentrés du royaume de Tanā… »
« Eux aussi, tous, m'ont voué une loyauté absolue. »
« I… im… possible… »
« Contrôler le cœur des vingt mille prisonniers de l'armée de la théocratie de Crimiana a demandé pas mal d'efforts, mais tout s'est bien passé. Je crois que je mérite de m'en féliciter. »
Tout en disant cela, Vielle arbora un large sourire. Face à ce visage sans ombre, d'une innocence presque enfantine, Juvansel Seine frémit malgré lui.
« Grand-père. »
Conservant son sourire d'ange, elle planta son regard dans celui de l'honorable pape.
« Je suis heureuse d'être née votre petite-fille. Mon père et ma mère ont été tués par vos soins, et j'ai moi-même frôlé la mort à maintes reprises. Pourtant, en restant à vos côtés, j'ai appris l'art de captiver les cœurs, ce qui m'a permis de dominer l'esprit de bien des gens. Et je vous ai surpassé… Y a-t-il plus grande joie ? Tout cela, grand-père, je vous le dois. Je vous exprime ma gratitude. »
Le visage de l'honorable pape tressaillit par petites secousses. Vielle observait la scène avec satisfaction, puis pointa le menton. Les deux cardinaux qui maintenaient l'honorable pape le traînèrent jusqu'à la fenêtre du bureau.
« Qu… imb… impossible… »
Les yeux de Juvansel tombèrent sur un spectacle incroyable. Aphrodité, la belle cité toute de blanc vêtue, était enveloppée de flammes. Il resta figé, les yeux écarquillés, et fut emmené hors de la pièce.
« Cléhosil-san, Reindak-san, je vous récompenserai plus tard. »
À cette phrase de Vielle, les deux cardinaux se retournèrent, affichant une expression comme enivrée par quelque chose. Tandis qu'elle les regardait, Vielle sortit de sa poche une petite pilule rouge et l'examina.
« Comme on s'y attend de la part d'un médicament fabriqué par grand-père, c'est rudement efficace. Merveilleux… »
« … Sacré culot. »
Un rire étouffé, puis cette voix parvint aux oreilles de Vielle qui observait l'honorable pape être emmené. Elle tourna lentement la tête vers l'auteur de la réplique : Vil.
« Nous ne vous vouons pas une dévotion aveugle. Mais disons que l'envie de faire le fanfaron devant l'honorable pape est compréhensible, alors je n'en dirai pas plus. »
Vielle esquissa un sourire, fit demi-tour et quitta la pièce d'un pas léger.
Bien qu'elle eût forcing un sourire, le cœur de Vielle n'était pas en paix. Ces gens du royaume de Tanā, à commencer par Vil, sans doute sous l'influence du roi d'Agartha, Rinos, ne se pliaient pas toujours à sa volonté ; ils changeaient d'avis ou refusaient d'agir au dernier moment.
… Bon, cette fois j'ai réussi à capturer grand-père. Je vais considérer que c'est une réussite.
Elle se persuada ainsi tout en arpentant les couloirs familiers du palais papal.
Le lendemain matin, une immense croix fut dressée dans le palais papal. D'ordinaire, celui-ci se dresse sur une colline ceinte de hauts murs, si bien qu'on ne peut en deviner l'intérieur. Mais la croix, perchée comme sur le sommet des remparts, était visible de tous, et les habitants d'Aphrodité en furent saisis d'horreur. Sur cette croix était cloué l'honorable pape Juvansel Seine. Nu, les poignets et les chevilles ligotés au bois, il était exposé aux regards de la foule.
« Quand bien même vous me tueriez, que changerait-ce ? »
Au milieu de sa respiration laborieuse, Juvansel Seine s'adressa désespérément à Vielle et aux siens, là-bas, à ses pieds.
« J'ai dirigé la théocratie de Crimiana jusqu'ici… Si vous voulez prendre ma place et gouverner le pays, faites-le. Mais si vous me tuez… ce pays… le monde sombrera dans le chaos… Vous ne l'ignorez pas, vous… »
Vielle semblait ne pas l'entendre ; elle lui adressait simplement un doux sourire. Un soldat, une lance à la main, se tenait près d'elle, attendant son ordre.
« Vielle, me tuer ne changera rien à ce monde. Quelqu'un me remplacera immanquablement. Me tuer maintenant ne vous apportera aucun avantage. Vielle… Vielle ! »
L'honorable pape pressait les mots, mais Vielle gardait son sourire. Sans changer d'expression, elle jeta un coup d'œil au soldat qui patientait. Celui-ci s'inclina net, puis s'avança vers la croix et enfonça sa lance dans le ventre de l'honorable pape.
Un râle d'agonie s'éleva, et une partie du bois se teinta du sang de l'homme.
« Gah… V… Vielle… Vielle… V… »
La bouche ouverte, haletant, l'honorable pape luttait pour respirer. Vielle continua de le regarder, le sourire figé, sans ciller. Le soldat enfonça une nouvelle fois sa lance, arrachant un nouveau cri.
Le soldat retira lentement la lance plantée profondément dans le ventre de l'honorable pape et regagna la place de Vielle. L'homme sur la croix suivit ce mouvement d'un visage déformé.
« Qu… que… faites-vous… ? A… achevez-moi… achevez-moi donc… »
Personne ne réagit à sa voix. Seul son souffle pénible se faisait entendre.
« Vielle… vite… achevez-moi… »
« Pas encore. »
« Vielle… Vielle… »
« Ceux que vous avez fait tuer ont-ils connu une mort paisible, ne serait-ce qu'une seule fois ? »
« Gah… Gaaaa… »
« Morts de faim… Brûlés vifs… Jetés à la mer, ligotés… Tous ceux que vos ordres ont tués… mon père, ma mère, tous ont souffert avant de mourir. Dieu ne saurait vous accorder, à vous, une mort douce, pas avant eux. »
« Kuh… Dieu… »
Le visage de l'honorable pape se tordit, devenant hideux. Vielle l'observa avec une satisfaction évidente.
« L'être humain, nu et seul, est une créature faible, incapable de quoi que ce soit. Vous… et moi aussi… »
Murmurant ces mots, Vielle saisit la lance que tenait le soldat à ses côtés et s'avança lentement vers la croix. Puis, affichant un large sourire radieux, elle enfonça la lame au plus profond du corps de l'homme.
« Un visage hideux. »
Elle lança cette phrase, fit demi-tour sur le talon et quitta les lieux.
À cet instant, l'histoire de la théocratie de Crimiana prit fin.