Dans l'obscurité totale, une minuscule lumière apparaît au loin. Peu à peu, leur nombre augmente, et elles grossissent sans cesse.
Sur la côte, en pleine nuit. Des dizaines de navires y accostent les uns après les autres sans un bruit. Amener des navires à quai dans de telles conditions — vent violent et vagues déchaînées — relève normalement de l'impossible. Pourtant, si les vagues sont hautes et le vent violent, il s'agit d'un vent arrière ; les capitaines décident donc d'échouer délibérément les navires sur la plage de sable et forcent l'accostage.
Les navires arrivent les uns après les autres, s'échouant sur le sable. Aussitôt, une multitude de soldats apparaissent sur le champ de bataille et débarquent. Inutile de le préciser : il s'agit de l'armée de l'État ecclésiastique de Crimiana, commandée par Cassel lui-même, et leur nombre s'élève à environ soixante-dix mille.
…
Cassel, apparu sur le pont, cache le vent de sa main tout en posant son regard sur les soldats qui se rassemblent en contrebas. Satisfait, il hoche la tête, puis relève vivement les yeux vers l'horizon. Nous sommes dans la région d'Army, au royaume de Tan, où se trouve un petit village de pêcheurs. Il y a une raison pour laquelle il a fait débarquer soixante-dix mille hommes en un tel lieu.
Il compte utiliser cette armée pour lancer une attaque éclair sur la capitale du royaume de Tan. Vielle, sa sœur, s'y trouve sans aucun doute. Pour ne pas la laisser s'échapper, il ne peut pas perdre de temps à avancer pas à pas. Il doit fondre sur la capitale à une vitesse qu'elle n'aurait jamais imaginée et l'encercler. C'est pour cela qu'il a mis à profit cette météo tempêtueuse pour mettre son armée en mouvement.
À la base, « vérification et amélioration » étant son point fort, il avait minutieusement étudié les tactiques de Vil, le roi de Tan. Et il avait analysé avec justesse que sa force résidait dans une guerre éclair foudroyante. Mais cette stratégie ne fonctionnait que grâce à la technique de Transfert d'Octa, le renard démoniaque Heiz ; en temps normal, quelle que soit l'énergie dépensée, cacher une armée en marche relevait de l'exploit.
Cassel a donc eu l'idée de se fondre dans la nuit et de pousser la vitesse de marche à son maximum. Dans cette région, à la saison venue, une tempête souffle invariablement. Sachant qu'elle souffle le plus souvent vers l'est, il avait caché ses soldats sur le continent situé à l'ouest de celui où se trouve Tan, guettant le moment de partir. Et comme prévu, le vent s'est renforcé il y a deux jours, et la veille, une tempête a soufflé à tout rompre.
On aurait cru qu'un départ en pleine tempête, avec de hautes vagues et qui plus est de nuit, serait d'une difficulté extrême, mais des soldats d'élite ont surmonté ces épreuves grâce à un art de la barre remarquable. Résultat : un seul navire coulé, une progression inattendue.
Cassel descend lentement du navire. C'est alors qu'il aperçoit, du côté est, le ciel teinté de rose. Il met pied à terre et contemple un instant ce spectacle.
« Le vent est fort, mais ça va s'éclaircir. Rencontrer un paysage si rare… c'est de bon augure. »
« C'est l'aurore. Il pleuvra probablement aujourd'hui. »
Marmonne Fran, son serviteur. Cassel ne réagit pas à sa voix et adresse ses ordres aux soldats alentour.
« Préparez le départ immédiatement. Nous franchissons le col devant nous et fonçons sur la capitale. Dépêchez-vous. »
Cassel renforce sa confiance dans le plan qu'il a conçu. Vielle ne s'attend probablement pas à ce que l'armée de Crimiana débarque à Army, un village proche de la capitale. En fait, aucune attaque ne vient du côté de Tan, et ils ont réussi un débarquement sans verser de sang. Tout se passe comme prévu. Il ne reste plus qu'à fondre sur la capitale, l'encercler hermétiquement, et capturer sa sœur. Une fois capturée…
Tout en songeant à cela, Cassel attend que les préparatifs soient terminés.
Peu de temps après, tout est prêt, et l'armée de Crimiana commence à avancer lentement vers la colline en face d'eux.
« Cassel-sama, regardez ça ! »
La voix vient d'un page qui pointe l'avant. Cassel suit son doigt et aperçoit une armée déployée au sommet de la colline. Un sourire lui échappe.
« Comme attendu de ma sœur, elle a percé mon plan… hein ? »
Il murmure cela tout en donnant rapidement des ordres à son entourage.
« Halte ! Étudiez l'armée sur cette colline. Ce doit être l'armée de Tan… non, c'est assurément l'armée de ma sœur. Hé, quelle est la situation autour de cette colline ? »
À ses ordres, l'entourage de Cassel s'agite. Un jeune guerrier à l'armure étincelante s'avance devant sa cheval et s'agenouille sur un genou.
« Voici mon rapport. Jusqu'à la colline… la colline de Burgalar, il n'y a qu'une plaine de pampas. Au pied de la colline se trouve seulement un petit lac appelé Riens. »
Cassel hoche grandement la tête. Peu après, les éclaireurs reviennent et confirment que l'armée en face est bien celle commandée par Vielle elle-même.
« C'est bien ma sœur… »
Comme Cassel l'avait prévu, c'est l'armée de la Neo-Église de Crimiana qui campe sur la colline, menée par Vielle. De plus, l'ennemi ne dispose que d'environ la moitié des effectifs de l'armée de Crimiana, pourtant il déploie ses ailes gauche et droite en une formation qui semble vouloir les encercler.
… Percer de front.
La décision de Cassel est immédiate. La tactique qu'il choisit consiste à engager délibérément ses troupes au cœur de l'encerclement ennemi, une manœuvre périlleuse, mais Cassel a sa chance de gagner.
Moi, les attaques ne m'atteignent pas.
Il possède une certitude : il ne peut pas mourir. Par le passé, Cassel a été maintes fois la cible d'attentats. Tantôt poignardé, tantôt transpercé de flèches. À chaque fois, son corps s'est régénéré et il a survécu. C'est grâce à la barrière posée par le roi d'Agartha, Rinos, et Cassel le sait pertinemment ; pourtant, après avoir franchi tant de fois la porte de la mort, sa peur de mourir s'est amincie.
Il fixe le camp de Vielle sur la colline et lance d'une voix forte :
« Percez l'ennemi devant vous, chargez ! »
À sa voix, l'armée de Crimiana se met en mouvement. Tout en observant la scène, Cassel est convaincu de la victoire, et son esprit commence déjà à imaginer ce qui suivra la capture de Vielle.
« Hein ? Quoi ? Pourquoi n'avancent-ils pas ? »
Depuis le quartier général, il semble que les unités lancées à l'assaut se soient soudainement arrêtées. À cet instant, un messager arrive au galop, s'agenouille devant lui.
« Rapport ! Devant cette colline s'étend un immense marais profond ! »
Au pied de la colline où se trouve le quartier général de Vielle s'étendait une plaine de pampas, mais en contrebas s'ouvre un vaste marécage. Les soldats s'y sont enfoncés, certains jusqu'à la taille, incapables de bouger. Entendant ce rapport, Cassel claque de la langue et ordonne aussitôt à ses pages :
« Tout le reste des effectifs, dirigez-les vers le camp de ma sœur ! »
« Cassel-sama, c'est… »
« Si nous comblons ce marais avec les corps des soldats, nous pourrons avancer. Quoi, perdre dix mille hommes, et le passage sera libre en un rien de temps. Quoi qu'il en coûte, il faut capturer ma sœur ! »
Les pages retiennent leur souffle face à ces mots, mais bientôt ils répondent net et s'éclipsent. Après les avoir vus partir, Cassel enfourche légèrement sa monture et donne l'ordre de marcher.
Mais contrairement aux prévisions de Cassel, l'armée de Crimiana, assault après assault, ne parvient pas à atteindre le quartier général de Vielle. Chaque fois qu'ils tentent de percer, l'armée de Vielle frappe leurs flancs et rompt leur formation, les forçant à combattre tout en progressant.
Malgré tout, Cassel et les siens arrivent à un pas du camp où se trouve Vielle. Sous une pluie de flèches et de sorts, une femme se dessine dans le regard de Cassel.
« Ma sœur… »
C'est elle. Indubitablement Vielle. À quelques dizaines de mètres de Cassel, elle se tient là. Revêtue de la même robe blanche que lui, une fine tiare sur la tête. Elle semble observer Cassel fixement.
« Ma sœur ! »
Ignorant la retenue de son page, Cassel éperonne son cheval. Sous ses sabots gisent d'innombrables cadavres de soldats. Le cheval galope par-dessus. La silhouette de Vielle grossit peu à peu… Oui, c'est bien elle. Ma sœur.
Celle qu'il admirait depuis l'enfance, dont il a toujours poursuivi le dos. Intelligente, douce, belle. La nuit où il fut décidé qu'elle épouserait le duc König de l'Empire de Lamaron et que lui-même deviendrait le fils adoptif de l'Empereur, ils avaient promis de faire prospérer ensemble l'Église de Crimiana. Elle était vraiment belle, ce soir-là. Pourquoi en est-on arrivé là… Tout est de la faute de ce roi d'Agartha. Ce serviteur du dieu maléfique a fait d'elle ce qu'elle est… Il faut la reprendre. Il faut retrouver la sœur de ce temps-là…
Alors qu'il pense à cela, il remarque que Vielle a bandé son arc. La flèche est pointée sur lui, et les yeux de Vielle brillent d'un froid, d'un mépris qu'il n'a jamais vus.
« Qui es-tu ? Tu n'es pas la sœur que je connais… »
Au moment où Cassel murmure cela, la flèche part de la main de Vielle. Comme au ralenti, elle file vers son front. Au choc sur son crâne, une grêle de flèches s'abat sur lui, le transperçant de part en part, et il s'effondre dans la boue.
… Le ciel est visible. Un bleu limpide. … Les oreilles bourdonnent. C'est le son qu'il entend quand on l'attaque. Quand ce son cesse, son corps se régénère. … Certainement cette fois encore. … Cette fois encore. Une fois guéri, il se relèvera immédiatement pour rejoindre sa sœur… Elle est tout près. Il la serrera dans ses bras… Il ne la lâchera plus… Il la ramènera sur le navire… Et il la dépouillera, la tourmentera sans répit jusqu'à ce qu'elle devienne vraiment la sienne… Sans repos, sans sommeil, il la tourmentera… Sa sœur… Sa sœur à lui seul… Sa sœur…
La flèche de Vielle a transpercé exactement l'espace entre les sourcils de Cassel. Elle tend lentement son arc à l'un de ses soldats, puis, sans un mot, tire le menton en direction des troupes environnantes. Aussitôt, l'armée déployée sur la colline fait pleuvoir une nouvelle volée de flèches et de sorts sur l'armée de Crimiana.
« Vielle-sama, allons prendre la tête de l'ennemi. »
À cette proposition, Vielle secoue lentement la tête.
« Inutile. Tout le monde a vu Cassel se faire transpercer ? Cela suffit. La priorité, c'est d'anéantir l'armée de Crimiana. Détruire ce corps d'armée. Et ensuite… immédiatement, nous dirigeons nos troupes vers Aphrodité. »
À ses mots, les soldats baissent lentement la tête.
Les soldats de Crimiana, les pieds pris dans la boue profonde, sont abattus sans pouvoir rien faire. Vielle, qui observait la scène avec une expression satisfaite, tourne soudain le regard vers l'endroit où Cassel vient de tomber. Les yeux grands ouverts, il continue de la fixer. Mais la lumière a déjà quitté son regard.
« Adieu, Cassel. Et merci. »
Vielle esquisse un sourire, mais retrouve vite son visage habituel et reporte son regard sur le champ de bataille…