Après avoir traversé les monts Juka pendant plusieurs heures, j'aperçus une ville bien plus bas, au pied de la montagne. Pas de doute. C'est Kuchana.
Comme l'avait dit la mère-dragon de Râs, il n'y eut aucune attaque de dragons. Je n'en vis qu'un seul voler au-dessus de nous, mais c'était probablement un dragon de reconnaissance. Nous franchîmes la montagne sans encombre, tout en souplesse.
Nous descendîmes lentement la falaise. Avec les ailes d'Ilimo, pas de risque de chute. Nous glissâmes sans heurt et atterrîmes sur une colline douce. En y regardant de plus près, les portes de la ville de Kuchana étaient closes. Pas de gardien en vue. La ville doit se barricader entièrement la nuit. Pas le choix, il fallut attendre l'aube.
Il y avait un grand arbre, j'y dressai une barrière et me reposai.
Il y avait une raison pour venir dans l'empire de Hideata plutôt que le royaume de Juka. Le royaume regorge d'ennemis politiques de la maison Basaam. Presque tous les territoires autour de la capitale sont tenus par des anti-Basaam. Le fief Basaam se trouve à deux jours de cheval de la capitale. Entre la capitale et le fief Basaam se trouve le duché de Hîra, qui convoitait Eril. Mieux valait éviter de passer par là : même si on ne nous tuait pas, on risquait de s'embourber dans des ennuis. À l'inverse, l'empire de Hideata entretenait de bons rapports avec les Basaam, paraît-il. Le chancelier impérial et le marquis Basaam s'entendaient plutôt bien, m'avait dit dame Erza. C'est pour ça que j'ai choisi la route de l'empire.
Au départ, Ilimo rechignait à emprunter ce passage vers Hideata. Forcément, avec ses cornes et ses ailes, elle attire l'œil. Jusqu'ici, comme elle restait hors de vue, elle pouvait bouger assez librement, mais à partir de maintenant, impossible d'échapper aux regards. Née et élevée à Hideata, elle y a subi de sévères mauvais traitements et n'en garde aucun bon souvenir. Elle refusait catégoriquement de remettre les pieds dans ce palais impérial.
C'est là qu'intervient ma barrière. La barrière niveau 5 a gagné en fonctionnalités. Elle peut modifier l'apparence des personnes à l'intérieur. Moi je vois une licorne-pégase, mais les autres ne voient qu'un cheval ordinaire. La morphologie ne change pas, mais avec les ailes et la corne masquées, ça passe pour un petit cheval. C'est à cette condition qu'elle a enfin accepté.
Au passage, cette magie de barrière protège aussi le manoir des Basaam. À l'extérieur, ça a l'air d'un grand arbre. Un tronc énorme, vieux de plusieurs millénaires. Peu de fous essaieraient de l'abattre. Enfin, je pense.
Je me réveillai ébloui par le soleil levant. J'aurais bien dormi encore, mais la situation ne s'y prêtait pas. Je me levai et levai la barrière. Évidemment, celles qui nous protègent, Gon et moi, restèrent actives. Nous sommes tous deux enveloppés d'une barrière dure qui repousse les attaques.
Un gardien sortit. Il se tenait là, l'air encore endormi. J'approchai de la porte en menant Ilimo par la bride. À notre vue, le soldat tressaillit visiblement.
« Hé, vous deux, vous venez d'où ? Vous avez pas traversé la montagne, par hasard ? Vous arrivez de Juka ? »
« Oui, nous avons franchi les monts Juka. C'était rude... »
« Hein ? Vous avez traversé la montagne ? Attendez, attendez un peu !! »
Il fonça à l'intérieur de la porte en courant. Dépêchez-vous donc. Nous, on est pressés.
Peu après, il réapparut avec un costaud à la tronque patibulaire, la cinquantaine. L'homme me toisa d'un coup d'œil.
« C'est encore un gamin, non ? Quel âge ? Quatorze ans ? Qu'est-ce que tu fous ici ? Et ton nom, c'est quoi ? »
« Je m'appelle Rinos, et je sers de majordome intérimaire pour la maison du marquis Basaam, au royaume de Juka. »
« J-Juka ? Basaam ? Tu te fous pas de ma gueule, là ? »
« Non, ce n'est pas un mensonge. Je suis au service de dame Erza, de la maison du marquis Basaam. Le royaume de Juka s'est effondré, nous avons traversé la forêt de Runoa, franchi les monts Juka, et nous sommes arrivés ici de justesse. Si l'entrée nous est refusée, nous prendrons une autre route. Dites-le franchement, s'il vous plaît. »
« C'est pas possible, un gamin comme toi... Non, excusez-moi. Entrez, qu'on parle au calme. »
C'est ainsi que j'entrai dans la ville de Kuchana.
On me mena au poste des soldats, dans le bureau du commandant. Ce type avait l'air d'être le chef de la garnison urbaine.
« Le royaume de Juka s'est vraiment effondré ? On fait des vérifications de notre côté, mais les infos sont contradictoires. Raconte-moi ce que tu sais. »
« Probablement pas grand-chose de différent de ce que vous avez déjà appris. »
« Donc, le grand roi-démon est descendu, a asservi un dragon géant, a attaqué la capitale, a détruit le palais de ses propres mains et a exterminé tout le monde, y compris le roi. C'est bien ça ? »
Ah, ce n'est pas moi qui ai asservi le dragon chef, ceci dit. Bon, dans l'ensemble, l'histoire tient à peu près.
« Je ne sais pas s'il s'agit d'un grand roi-démon, mais c'est un fait que le général Karugi, maréchal de l'armée royale, s'est révolté et a occupé le palais. Ensuite, un dragon chef est apparu et a ravagé la ville, c'est aussi un fait. J'ai fui la capitale, je suis entré dans la forêt où j'ai rencontré des aventuriers, et j'ai fui avec eux à travers la forêt de Runoa. Égarés, nous avons erré jusqu'à nous retrouver dans la montagne. C'est là que je me suis séparé des aventuriers, et j'ai réussi à arriver jusqu'ici. »
« Hum. Juka compte pas mal d'aventuriers de haut rang. Tomber sur eux, c'était de la chance. En plus, vous vous êtes perdus dans les monts Juka. C'est un repaire de dragons. Vous avez eu du bol de passer sans une égratignure. »
« Les aventuriers ont tenu tête aux dragons pendant qu'ils me faisaient fuir à cheval. J'ai galopé tête baissée en me fiant au cheval, je ne me souviens plus du chemin. »
« C'est ce que je me disais. Ces aventuriers ont dû finir en pâture pour les dragons. Bon. Ton cas doit être rapporté au palais impérial. Désolé, mais il va falloir rester en ville en attendant les instructions. Ça te va ? »
« Effectivement, nous n'avons pas le choix. Toutefois, j'ai un cheval avec moi, il me faut un endroit où il pourra se reposer... »
« Utilise l'écurie de la caserne. Il y a de la nourriture, sers-toi à volonté. Toi, tu prendras une chambre libre du quartier général. C'est une chambre d'officier, mieux que n'importe quelle auberge. »
La chambre qu'on m'indiqua était étroite, mais propre, avec un vrai lit, un bureau, des toilettes et un lavabo. Certes, c'était mieux qu'une auberge.
« Tu peux te promener librement dans l'enceinte du bâtiment, mais ne sors pas de l'enceinte. Les repas seront servis, et si tu as besoin de quelque chose, dis-le aux soldats dehors. Tu es officiellement un invité, mais tu viens d'un pays en trêve, en plus tu es le serviteur d'un grand noble. Tu piges ce que je veux dire ? »
« Bien sûr. Au contraire, je vous remercie pour cet accueil généreux. »
« Généreux... Bref, repose-toi bien. Dans trois jours, la réponse du palais sera là. »
Après avoir obtenu l'autorisation du commandant, je mis Ilimo à l'écurie, regagnai ma chambre et m'effondrai sur le lit. Mes explications ont été un peu tirées par les cheveux, mais comme on n'a pas soulevé de doutes, je suis soulagé. Gon a l'air crevé lui aussi.
Bon, qu'est-ce qui va m'arriver dans cet empire ? Dire que je n'ai aucune angoisse serait mentir. Tout ce que je veux, c'est une vie calme et paisible. Si possible, avoir une maison quelque part et vivre tranquillement avec Gon et Ilimo. C'est en songeant à cela que, faute de sommeil, je sombrai dans la torpeur.