En ce début mars où le froid persistait encore, dans la capitale de la théocratie de Crimiana, Aphrodité, un consistoire extraordinaire fut convoqué, et la grande cathédrale qui en était le lieu se trouvait enveloppée d'une tension palpable. Toutefois, cette réunion différait des précédentes : tous les participants pouvaient aisément en imaginer l'issue. On pouvait dire sans exagérer que la tension qu'ils dégageaient naissait de leur effort pour se contenir, afin de ne pas laisser transparaître leur excitation face à la bataille d'une ampleur sans précédent dans l'histoire de la théocratie, un conflit qui allait immanquablement embraser le monde entier.
Ils ne doutaient pas, sans même avoir besoin de raisonner, de la victoire de Crimiana. Mieux : leur attention se portait sur le pays où ils seraient dépêchés lors du prochain Jimoku, sur la mission qui leur serait confiée, et sur l'élévation de leur propre rang une fois la victoire acquise.
Qu'ils en aient conscience ou non, la séance de ce jour s'acheva avec une rapidité stupéfiante. À peine le pape et les cardinaux eurent-ils fait leur entrée et pris place que Kassel, au nom du pape, proclama qu'on abattrait le marteau de fer sur les nations qui ne suivaient pas la Voie Céleste, et annonça que lors du Jimoku d'avril, de nombreux ordres célestes seraient délivrés. Des ordres de mobilisation furent adressés aux pays alliés de la théocratie, et la mise sur pied d'une vaste armée fut officialisée. Il allait de soi que la cible était le royaume de Sandanji, et, au-delà, l'Agartha de Rinos et des siens.
Au même moment, le royaume de Tanā achevait ses préparatifs de départ. Face à une armée qui dépassait déjà les cent mille hommes, le roi de Tanā, Vyl, arborait un sourire radieux.
« Mon armée, mais quelle splendeur. Voyons, comment les gens de Sandanji vont-ils se battre contre nous… j'en ai hâte. Probablement qu'aujourd'hui même, à Aphrodité, la Sainteté du pape rendra un ordre de討伐. Nous le recevrons et marcherons sur Sandanji avant toute autre nation. Nous l'engloutirons, puis, sur cet élan, nous avalerons Fradime. Et ensuite, nous marcherons sur Agartha aux côtés de l'armée principale…. Si cela advient, Lamaron et Hidêta enverront sans doute leurs troupes…. Un combat contre eux aussi… sera un régal ! »
Tout en gardant son air satisfait, il marmonna sans s'adresser à personne en particulier. Mouvoir une armée massive à sa guise et abattre l'ennemi… le rêve qu'il caressait depuis des années était sur le point de se réaliser. Il était au paroxysme de l'excitation. Au milieu de cela, il fit soudain volte-face et poursuivit.
« Le départ est pour après-demain ! Que chacun se tienne prêt sans faillir ! »
Devant lui, ses vassaux étaient agenouillés sur un genou, tête baissée. L'un d'eux, un homme âgé en robe blanche, s'adressa à lui avec déférence.
« Pardonnez mon audace, Majesté, mais le seigneur Octa ne paraît toujours pas… »
« Fufufu, Jéránius. Octa se repose en ce moment. »
« Co… comment ! Se reposer en un tel moment ! »
« Ufufu, tu es d'une sérieux immuable, toi. Octa ne flemmarde pas. Il a déjà commencé à bouger. Il nous rejoindra d'ici peu. Mais Jéránius, j'ai une tout autre tâche à te confier. Une grande œuvre digne du dieu de la guerre. Pourras-tu l'accomplir ? »
« Ha ! Bien que indigne, si tel est l'ordre de Votre Majesté, je m'y consacrerai au péril de ma vie. »
« C'est bien, Jéránius. Je te confierai donc un plan à part. Les autres, aux préparatifs du départ ! »
À ses mots, tous ceux qui étaient présents s'inclinèrent d'un même mouvement.
De son côté, en Agartha, un visiteur inattendu se présentait devant Rinos.
« … Cela fait longtemps. »
« Vraiment, c'est un honneur de vous revoir. »
Dans la salle d'audience, celle qui s'adressait à Rinos avec un sourire aimable était une beauté à couper le souffle. Elle conservait une innocence juvénile, pourtant ses yeux recélaient une intelligence profonde et elle dégageait une atmosphère digne. De plus, elle possédait une poitrine généreuse et une silhouette exceptionnelle ; au premier regard, on devinait qu'elle devait être princesse quelque part.
… Cette femme n'était autre que Vielle, la petite-fille du pape de Crimiana.
Quelques années plus tôt, après avoir été battue par Rinos, elle était rentrée à Aphrodité. C'était il y a à peine deux jours qu'une lettre sollicitant une audience était parvenue inopinément. Elle y mentionnait avoir une demande pressante à formuler, ajoutant que si l'audience était accordée, elle souhaitait se rencontrer au plus vite, et priait qu'on envoie Poesehai la chercher. Son lieu de résidence actuel était indiqué comme étant le pays de Creflais, et il était noté que quelqu'un de Poesehai la connaissait probablement. Rinos, tout en s'interrogeant, avait décidé de la recevoir et avait envoyé une escorte à Creflais. Pour information, Creflais était le pays où Chiwan, le représentant de Poesehai, avait vécu de longues années ; il avait accepté sur-le-champ d'aller chercher Vielle, affirmant connaître ce pays sur le bout des doigts, tant en surface qu'en coulisses.
« … Vous êtes devenue bien impressionnante. Et vous avez encore gagné en beauté. »
C'est Riko, à mes côtés, qui s'adresse à Vielle d'une voix calme. Ce n'est pas une simple politesse ; sa manière de parler transmet une joie sincère de ces retrouvailles. Vielle lui répond en arborant un sourire gracieux.
« L'Impératrice n'a pas changé, c'est le plus important. J'ai ouï dire qu'un héritier vous est né… Je vous présente mes félicitations du fond du cœur. »
En disant cela, elle s'incline avec une grâce parfaite. Riko la observe en plissant légèrement les yeux.
« … Hein ? Quoi ? Elle est encore vierge ? »
Je laisse échapper la question sans réfléchir. Devant mon manque total de délicatesse, Riko me lance un regard un peu surpris. Simultanément, Vielle écarquille légèrement les yeux en me regardant.
Honnêtement, je grommelais intérieurement face au parcours de Vielle ces dernières années.
Dès que je l'ai vue, j'ai eu l'intuition qu'elle tramait quelque chose de néfaste. J'ai immédiatement activé ma compétence Expertise pour sonder son passé.
Sa vie depuis qu'elle a quitté Agartha pour Creflais avait été une suite d'épreuves. Le pays où elle se rendait était à l'origine hostile à Crimiana, et elle s'y était rendue avec une foule de fidèles. Naturellement, elles subirent une persécution féroce. D'abord, l'entrée leur fut refusée, et leur navire fut attaqué sans sommation.
Au milieu de cela, elle laissa les fidèles sur le bateau et se rendit seule à Creflais pour demander audience au roi. Pendant le trajet, on ne lui permit pas de parler, on lui donna à peine de l'eau et de la nourriture, la traitant comme on escorterait un criminel de haut vol. Qui plus est, en à peine deux jours avant d'atteindre la capitale, elle faillit être agressée par des soldats à trois reprises. Pourtant, elle usa de son intelligence naturelle pour les persuader habilement et parvint de justesse à protéger sa vertu. Ce seul fait aurait de quoi forcer l'admiration, mais qui plus est, elle parvint à envoûter le roi lui-même de Creflais, utilisant son sex-appeal et ses talents sur une longue période. La manière dont elle s'y prit était stupéfiante : tantôt elle approchait les hommes en usant de son corps, tantôt elle les convainquait par sa rhétorique, et pour ceux qui lui étaient hostiles, elle n'hésitait pas à faire appel à ses fidèles pour les éliminer.
En voyant cela, je frissonnais d'effroi et je pris la belle jeune fille qui souriait devant moi pour un démon. Chose étrange, bien qu'elle se fût dévoilée nue devant maints hommes, elle ne franchit jamais la dernière limite, et ne permit même pas qu'un seul doigt ne touche son corps. Chaque fois qu'on la désirait ou qu'on tentait de l'agresser, elle retirait elle-même ses vêtements et exposait sa nudité sans retenue. Et, dans son plus simple appareil, d'une voix miellée, elle attisait le désir des hommes pour, in fine, s'emparer de leurs cœurs. Quelle femme terrifiante elle est devenue. C'est pour cela que j'ai laissé échapper ma vraie pensée.
Je tente de changer l'atmosphère en toussotant une fois, puis je porte à nouveau mon regard sur Vielle.
« Au fait, tu as écrit vouloir me consulter pour une affaire importante. De quoi s'agit-il exactement ? »
Je ne quitte pas ses yeux des miens, me répétant mentalement que je ne dois absolument pas me laisser envoûter. Mais la réponse qui revient dépasse toute prévision.
« Oui, cette consultation ne concerne rien d'autre. Je souhaite faire disparaître de ce monde la théocratie de Crimiana, mon grand-père le pape Juwansel Sein. Je vous prie, roi d'Agartha, de bien vouloir m'accorder votre aide. »
À un moment donné, le sourire avait disparu du visage de Vielle.