En y regardant de plus près, les trois hommes assis face à moi dégagent chacun une atmosphère différente. D'abord, Lafeyence, à ma droite, arbore son expression habituelle. Il promène lentement son regard sur les deux rois, puis se tourne vers moi. Il a l'air de dire : « Je m'occupe de la suite, parle tranquille. »
De l'autre côté, le roi Maintia fixe mon visage sans ciller. Ses yeux brillent d'une lueur d'attente, comme s'il était prêt à bondir sur la moindre parole.
Quant au roi Poséidon, en face, il me dévisage sans bouger. On dirait qu'il essaie de jauger ma valeur.
On dirait bien qu'il n'y a pas moyen de s'en tirer. Il va falloir prendre mon courage à deux mains.
« Euh... enfin... Est-ce que ça irait si je ne raconte pas mon expérience personnelle, mais une histoire qu'on m'a rapportée ? »
« Ça ne pose pas de problème. »
Le roi Poséidon répond du tac au tac. Le roi Maintia esquisse un sourire en coin. Il doit penser : « Pas la peine de faire le timide, raconte ton propre vécu, voyons. » Ses pensées sont faciles à lire.
Je me résous, tousse un « Hem » pour me donner contenance, et ouvre la bouche.
« C'est une bien vieille histoire, qui date d'il y a très longtemps. Dans un certain pays, le roi avait une reine d'une beauté extraordinaire. Le roi en fut si épris qu'il la chérit profondément, infiniment. »
« Hum, une histoire banale. On dirait mon père, le Grand Roi Suprême. »
« ... »
« Grâce à cette faveur, un adorable petit garçon naquit entre eux. Cependant, le roi avait de nombreuses concubines, et la reine était d'origine modeste. De ce fait, elle suscita la jalousie des autres concubines et subit toutes sortes de brimades. C'est sans doute pour cela qu'elle finit par tomber souvent malade. »
« Oui, je comprends bien. Notre château d'Arisun est exactement dans cet état. »
« ... »
« Et lorsque le prince eut trois ans, la reine contracta une grave maladie et quitta ce monde. »
« Quoi... ? Quelle tragédie ! N'aurait-on pas pu faire quelque chose avant qu'il ne soit trop tard ? »
« ... »
« Le roi pleura sa perte longtemps, profondément. Impossible d'oublier cette reine, quel que soit le temps qui passe. Ses vassaux, ne supportant pas de le voir ainsi, découvrirent une femme qui lui ressemblait trait pour trait, et la placèrent à son service. »
« Quel loyal serviteur ! Si seulement le Fradime possédait ne serait-ce qu'un homme de cette trempe... »
« ... »
« Le roi se réjouit, combla la nouvelle reine de ses faveurs et retrouva sa vigueur. »
« C'est bien, c'est bien. »
... Les remarques à côté de la plaque de ce roi idiot commencent à m'agacer. En face, le roi Poséidon n'a pas changé d'expression d'un millimètre, il continue d'écouter d'un air grave. C'est un peu flippant. Tandis que je pense ça, Poséidon ouvre soudain la bouche.
« Et ensuite ? Tu ne vas pas me dire que ça s'arrête là ? Parce que si c'est le cas... »
« Non, l'histoire continue. »
« Bien, continue. »
Monsieur Poséidon, pas la peine de vous énerver comme ça. Ça fait peur. Je tousse à nouveau « Hem » et reprends.
« Donc, le prince né de la reine disparue vécut, après sa mort, une solitude profonde. Peu à peu, il s'attacha à la nouvelle reine qui portait les traits de sa mère, et elle aussi se mit à lui prodiguer son affection. »
« Hum. Jolie histoire. »
« ... »
« Au fil du temps, à mesure que le prince grandissait, ses sentiments pour la reine se muèrent en amour. Autrement dit, elle devint son premier amour. »
« Hou hou. Et puis ? Et puis ? »
Toujours aussi pénible, ce roi idiot. Mais si j'observe bien, le roi Poséidon, qui restait bras croisés sans un mot, s'est légèrement penché en avant. Il s'intéresse à l'histoire ? Bon, continuons.
« Naturellement, vu la présence du roi son père, le prince ne put ni déclarer sa flamme à la reine, ni aller plus loin. Au bout du compte, il continua de l'aimer en silence, tout en finissant par prendre sa propre épouse. »
« Ho ! Tu ne vas pas me dire que cet amour s'arrêta là, j'espère ? »
« Certainement pas. »
« Je m'en doutais. Allez, dépêche-toi de me donner la suite. »
Pour une raison quelconque, le roi idiot s'emballe pour mon récit. Vraiment insupportable.
« Hem. Alors, le prince conserva ses sentiments pour la reine, mais un jour, elle tomba malade. Elle quitta le palais pour se reposer dans une maison de campagne où l'air est pur. Apprenant cela, le prince la suivit. »
« Oh ! Pas possible... »
« Si, c'est bien ça. Le prince s'introduisit dans la demeure où la reine se reposait, et concrétisa ses sentiments. »
« C'est ça ! Il l'a fait ! C'est ça qu'il fallait faire ! Et ? Et ? Qu'est-ce qui s'est passé après ? »
« Elle porta l'enfant du prince. »
« Ooh ~. Ça a tourné comme ça ~. C'est un châtiment divin, ça. Non, mais je comprends les sentiments. Oui oui. Je les comprends. Mais c'est devenu une sacrée histoire. »
« La reine, guérie, regagna le palais. Tourmentée par le remords, elle mit tout de même au monde l'enfant du prince. C'était un garçon. Le roi en fut ravi au plus haut point et fit de cet enfant son prince héritier. »
« ... Attendez ! Pourquoi l'enfant né devient prince héritier ? Normalement, c'est le prince aîné, le frère, qui devrait l'être ! Ne me dites pas... ne me dites pas que le roi a découvert la relation entre le prince et la reine... ? Si c'est le cas, le prince serait coupable d'adultère et brûlé vif... »
« ... Calmez-vous, roi Maintia. La suite existe. Écoutez. La reine, rongée par la culpabilité, mourut peu après. Le prince, lui, sombra dans l'abattement, écrasé par le remords et le chagrin d'avoir perdu l'être aimé. »
« Quelle infortune... Non, attendez ! Vous avez dit "rongée par la culpabilité" ? Ce n'est pas une façade ? En réalité, elle n'a pas été secrètement exécutée par le roi ? Si c'est vrai, le prince n'a pas le temps de déprimer ! Il doit fuir le pays au plus vite, sinon sa vie... »
« ... Roi Maintia, taisez-vous un peu. Vous me rendez la narration difficile. C'est bon ? Donc, le prince passait ses jours à ruminer, quand un jour, pour changer d'air, il alla se promener dans la montagne. Il y découvrit un assez grand manoir. »
« Hou, voilà qui promet un nouveau développement. »
« De ce manoir parvenait la voix d'une petite fille. Elle disait des trucs comme "Le moineau m'a échappé ~", des riens du tout. Le prince, par hasard, trouva une fente dans le mur et regarda à l'intérieur. »
« Hum. Ce n'est pas une attitude louable, mais... je comprends le sentiment. Et puis ? »
« Il y avait une fillette d'une dizaine d'années qui jouait. Et cette fillette était le portrait craché de la reine disparue. »
« Quoi ! Ça vient comme ça ! Je m'attendais à ce qu'il jette son dévolu sur la maîtresse de maison, mais c'était une gamine !... Cependant, à dix ans, on ne peut rien faire. »
« On le croirait, hein ? Mais le prince ramena cette fillette dans son propre manoir. Il lui fit acquérir l'éducation, l'éleva pour qu'elle devienne la femme à son goût. »
« Hou... »
« Et quand la fille eut quatorze ans, le prince l'accueillit comme son épouse. »
« Quoiii ! Une chose pareille... est-ce possible... ? »
« Et le prince aima cette fillette du fond du cœur, elle l'aima tout autant, et ils vécurent heureux ensemble pour toujours... Voilà l'histoire. »
Tous se turent, et le silence s'installa. Le roi Poséidon garde son expression impassible. Le roi Maintia fait frénétement courir ses yeux de gauche à droite, incapable de cacher son trouble. Lafeyence, on ne sait quand, a fermé les yeux et regarde le plafond, plongé dans une profonde réflexion.
Pas possible... la source a été grillée ? Non, impossible. Ils ne peuvent pas la connaître. C'est une œuvre que j'ai étudiée au lycée, avec quelques arrangements. On pourrait me dire « Le contenu est un peu différent, mec », mais ce n'est pas parce que je m'en souvenais mal. C'est délibéré. Oui, délibéré !
« L-L... Roi d'Agartha, ce prince n'a pas été inquiété par le roi pour adultère ? Hein ? Comment ça s'est passé ? »
« Inquiété... ? Si je me souviens bien, il n'y en a pas eu... Oui, l'enfant né de la première reine monta sur le trône, et le prince se retira pour servir le nouveau roi en tant que vassal, il me semble. »
« Quoi ? Il a mis son propre fils sur le trône et en est devenu le régent ? Quel fourbe... Dans ce cas, ce pays n'est plus qu'à la merci du prince. Ce n'est pas de l'usurpation, ça ? Qu'est-ce que faisaient les autres vassaux ? »
Pour une raison obscure, le roi Maintia tremble en posant une question complètement à côté de la plaque. Il va bien, celui-là ?
« Bien sûr, il y a eu des luttes de pouvoir, hein ? En réalité, le prince a perdu la partie politique et a dû quitter la capitale pour vivre en ermite. Mais finalement, il a été rappelé et a obtenu un haut poste. C'était quelqu'un de plutôt compétent, je crois. »
« Cependant... cependant, cela revient au même qu'une usurpation du trône. »
« Ne pourrais-tu pas te taire un peu, toi ? »
Le roi Poséidon prend la parole. Sa voix a une intensité inhabituelle, une force qui me glace le dos. Le roi Maintia se radresse en panique.
« Hum... Je n'avais jamais entendu pareille histoire. Qu'un fils chérisse sa belle-mère, ça arrive. Mais... élever une gamine pour en faire sa femme idéale et l'épouser, ça m'a surpris. Me demande si je pourrais en faire autant... Non, impossible. Pour y parvenir, il faudrait continuer d'aimer cette enfant sans relâche. Sans ça, un amour profond ne peut naître mutuellement. Cette gamine a accepté le prince comme mari, alors qu'il l'avait élevée. Soit elle était exceptionnelle... soit c'est l'amour du prince. Un amour plus profond que cet océan, sans quoi cette histoire ne tient pas... »
Je ne sais quand, mais le front de Poséidon s'est plissé, son visage a pris une gravité impressionnante. Quand il se fâche, il doit faire peur. Faut faire gaffe à mes mots, sinon ça va être compliqué. Pendant que je rumine ça, le roi rouvre la bouche.
« ... Surpris. Non, amusé. Je n'aurais jamais cru qu'un humain, bien plus jeune que moi, m'apprenne une chose pareille. J'ai failli te sous-estimer, roi d'Agartha. »
Le roi Poséidon hoche la tête, l'air sévère. Flippant... Je suis censé répondre quoi ? Je suis tout perdu, quand la voix de Poséidon retentit à nouveau.
« Je suis satisfait ! Inviter ces gens n'était pas une erreur ! À partir d'aujourd'hui, nous sommes frères ! Je te reconnais comme mon frère, partageant la même志 ! »
... Hein ? Qu'est-ce qu'il raconte ? Frères... ? Même志... ? Désolé, mais comptez-moi pas dedans...
Je ne sais quand, des verres ont été posés sur la table. Ils contiennent un liquide transparent. Le roi Poséidon saisit le sien, retrouve son sourire et parle.
« Chez les humains, on scelle la fraternité en partageant l'alcool, paraît-il. Suivons cet usage, échangeons les coupes et scellons notre pacte de frères ! »
À ces mots, le roi Maintia saisit son verre comme s'il attendait ça. Lafeyence prend le sien lentement. ... Les trois me dévisagent. Pas le choix, je prends mon verre à mon tour.
« Dorénavant, nous scellons notre pacte de frères. Nos jours de naissance diffèrent, mais depuis cet instant, nous nous entraiderons sans limite. Et quand viendra la mort... nous jurons de mourir de la même mort ! »
Sur ces mots, le roi Poséidon vide son verre d'un trait. Le roi Maintia et Lafeyence font de même. Et moi, à contrecœur, je bois le mien cul sec.
C'est un mauvais alcool. Et « la même mort », c'est quoi ? Mort sur le ventre, peut-être ? Cette mort-là, très peu pour moi...