Le disciple cadet, Tomérail, eut fini son récit, Gen-san vit ses yeux briller un instant, avant que ses épaules ne s'affaissent et qu'il ne marmonne, sans force :
« C'est une aimable proposition, mais… Patron, j'ai bien l'impression que je ne pourrai pas y aller. »
« Quoi, Gen-san ? Il y a un problème ? »
« Non… ce n'est pas ça… C'est juste… ma femme, elle… »
À cette réplique, tous poussèrent un soupir d'une même voix, comme s'ils venaient de se rappeler quelque chose : « Ah… ah ah… » On dit que l'épouse de Gen-san est d'une jalousie féroce, l'infidélité étant hors de question. Rinos l'a croisée à plusieurs reprises ; c'est effectivement une femme solide, au regard dur, qui donne l'impression de ne pas plaisanter.
« Moi aussi, ça me démangerait d'aller faire un tour dans le quartier des plaisirs… Mais si j'ose seulement l'évoquer, je me fais mettre en seiza pour finir les rotules à coups de règle. »
« … C'est, c'est une punition terrible. »
« Si ma femme n'est pas là, je peux encore arranger les choses… Mais si on me dit d'aller m'amuser maintenant, elle le sentira tout de suite. Alors… laissez-moi de côté, allez vous amuser entre vous. »
Gen-san marmonna avec une mine triste. Devant son air abattu, Tomérail se leva et l'apostropha :
« Qu'est-ce que tu racontes, grand frère ! Notre patron, c'est toi, grand frère ! On ne peut pas y aller en te laissant derrière ! Sans toi, ça n'a pas de sens ! »
« Tomé… »
Gen-san avait les yeux humides. Tomérail se tourna vers Rinos et se mit à parler vite, tout d'une haleine :
« Patron ! Trouve un moyen pour que grand frère puisse aller au quartier des plaisirs ! S'il le faut, on ira tous ensemble s'agenouiller devant sa femme ! Fais quelque chose ! »
« Hum… »
Rinos ferma les yeux, leva les yeux au plafond comme pour réfléchir. Puis il souffla et entama d'un ton lent :
« Je ne sais pas si ça marchera… »
Tous tendirent l'oreille vers ses mots, et, peu après, un silence pesant enveloppa la pièce.
***
« Qu'est-ce que tu as, toi, à te mettre sur ton quant-à-soi ! De quoi veux-tu parler ! »
On la croirait toujours, cette femme, terrifiante. Pourquoi ai-je fini par me coltiner une telle épouse ? À la base, elle était servante chez mon maître d'apprentissage. Je lui ai adressé la parole par hasard, ça a été le début de longues discussions. Et puis, grâce à l'entremise du maître, on s'est mariés. À l'époque, ma femme était mignonne…
Tandis que Gen-san s'immergeait dans ses doux-amer souvenirs, un bruit retentit du fond des entrailles. Inutile de dire que c'est le rugissement de son épouse.
« Qu'est-ce que c'est ! Parle vite ! »
Gen-san, par réflexe, faillit s'excuser et s'agenouilla sans y penser. Il baissa un instant les yeux sur ses mains, puis releva lentement le visage et, comme convenu avec Rinos, se mit à parler le regard lointain, comme s'il se souvenait de quelque chose.
« Non… Aujourd'hui, le patron est venu nous voir. Il a dit que nous, les charpentiers, on bossait dur et il nous a félicités. »
« C'est une bonne chose, non ? »
« Et puis… en guise de récompense, il propose de nous emmener au quartier des plaisirs. … Bon, j'ai pas écouté la suite. … Moi, j'y vais pas. Non, c'est le patron et Tomé qui disent qu'on m'emmène pas. Ta femme, elle est jalouse, elle n'a pas l'envergure pour me laisser sortir. Toi, tu rentres. Bien sûr, dire que j'ai pas envie d'y aller serait mentir… Mais c'est pathétique, en fait. »
Gen-san laissait par moments son regard glisser vers sa main, tout en poussant de profonds soupirs. Dans sa main droite, il y avait le texte de sa réplique ; s'il se faisait prendre, il n'en sortirait pas intact. Pour Gen-san, c'était la représentation de sa vie.
**PAAAN ! !**
Un bruit sec, comme quelque chose qui claque violemment. Gen-san ferma les yeux d'instinct et se raidit. Il les rouvrit en tremblant : la main droite de sa femme posait sur la table. C'est probablement avec ce bras d'or qui a déjà fauché sa conscience maintes fois qu'elle vient de frapper la table. Alors que Gen-san frissonnait à l'idée que cette main meurtrière allait de nouveau se tourner vers lui, sa femme entama d'une voix lente :
« … C'est frustrant, tu sais. Si je t'empêchais d'y aller avec ça, on me prendrait pour une femme au cœur étroit ! … Bon, c'est une invitation rare du patron. Va-y ! Toi aussi, tu as une position à tenir, non ? C'est pas grave. Mais une seule fois, entendu ! »
« … Merci, maman ! »
Gen-san joignit les mains et s'inclina devant son épouse comme en prière.
« Arrête ! Joindre les mains et prier, c'est de mauvais augure ! Je suis pas encore morte ! … Tiens, d'ailleurs, qu'est-ce que tu as ? Ta main droite est bizarrement sale, elle. Montre-moi un peu. »
« Non, c'est… la saleté du boulot… elle est pas partie ! … Je vais prendre un bain. »
Gen-san fila comme un lièvre hors de la pièce. Le lendemain, il vint tout joyeux remercier Rinos, cela va sans dire.
***
Pendant que Gen-san livrait bataille contre son épouse, Rinos, de son côté, rapportait les événements du jour à Riko et aux autres épouses.
« … Voilà comment c'est. »
…
Quand l'explication fut terminée, un silence tomba dans la pièce. À la table de la salle à manger, Rinos et Gon étaient assis côte à côte, les autres membres de la famille face à eux, comme un jury de cour d'assises.
« C'est compris. »
C'est Riko qui brisa le silence. Elle ne changea pas d'expression d'un millimètre, passant son regard de Rinos à Gon, de Gon à Rinos.
« Et toi, Rinos, tu vas aussi au quartier des plaisirs ? »
« Ah, non… moi… »
« Allez-y. »
« Hein ? »
Devant cette réplique inattendue, Rinos en resta bouche bée. Il n'imaginait pas une seconde que Riko autorise une sortie au quartier des plaisirs.
« Gon seul, c'est pas très rassurant, non ? Le roi de Meintia… je ne l'ai pas encore rencontré, mais c'est quelqu'un qui demande de l'attention, n'est-ce pas ? Sans Rinos… C'est bon, ne vous en faites pas pour moi. Mei, Shidī, Soleil, Mat, Felis, Luara, Peris, Fairy, Iremo, Geneha, Itora… toutes, vous comprenez la position de Rinos. Allez-y, je vous en prie. Allez. »
« … Non, enfin, ce n'est pas ça… »
« Ne vous en faites pas pour moi, je vous prie. »
Ce qui est terrifiant, c'est que Rico ne change pas d'expression, ses yeux ne rient pas du tout. Pas seulement Rico : Shidī, Mat, toutes les autres ici présentes ont les yeux qui ne rient pas. Sous cette pression, Gon ne fait que baisser les yeux.
« Rinos aussi, allez donc vous changer les idées dans ce genre d'endroit de temps en temps. »
« Moi aussi, je trouve ça bien. »
Shidī prit la parole. Matkal tenait Eril, Mei tenait Aliria ; toutes deux hochèrent lentement la tête. Felis, Luara ne changeaient pas d'expression en regardant Rinos ; Fairy, dans les bras de Peris, battait lentement des ailes, déjà endormie.
« Non… enfin… moi, je… j', j', j'irai pas, moi ? Y a pas de raison que j'y aille. Laisser Rico, Mei, Shidī, Soleil, Mat… j'irai pas. C'est pas possible, ah ah ah. »
« Il n'y a pas lieu de vous faire prier à ce point. »
« Non, c'est bon. J'irai pas. »
« Vraiment ? »
« Ouais. »
« … C'est bien ce qu'on attend de Rinos. Alors, ces messieurs, c'est Gon qui va les guider, c'est ça ? Gon, je sais que c'est une corvée, mais je compte sur vous, hein ? »
Enfin, un sourire apparut sur le visage de Rico. Entraînées par lui, les visages des femmes reprirent des couleurs. Rinos sentit distinctement la tension qui craquait. À côté, Gon ne faisait que s'incliner, tout penaud.
« … Comme on s'y attendait, votre père est un père merveilleux. »
En caressant tendrement son ventre qui commençait à s'arrondir, Rico marmonna avec joie.
« Maître… »
Assis à côté, Gon marmonna à voix basse.
« Gon, je te laisse le reste. »
En voyant les visages réjouis de Rico et des femmes, Rinos marmonna comme résigné. Devant lui, Shidī et Soleil pressaient Rico d'aller se baigner la première. Et Rico invitait Matkal à l'accompagner.
« Rinos, entrons ensemble au bain. Shidī, Soleil, désolées, mais pourriez-vous faire sortir Eril et Aliria du bain ? »
« Oui, c'est compris. »
Les femmes se mirent à s'agiter. Puis Rico se tourna à nouveau vers Rinos.
« Allez, Rinos. Entrons ensemble. »
Devant le visage de Rico, rayonnant de bonheur sincère, Rinos se leva lentement. Il lança un regard oblique à Gon, fit une mine résignée et abriu la bouche :
« Gon, passe par-dessus mon cadavre. »
Heureusement ou malheureusement, ce jugement de Rinos allait, par la suite, apporter d'immenses bénéfices à lui et à Agartha, et il en éprouverait une profonde gratitude envers Rico. Mais lui, qui ne pouvait pas encore le savoir, poussa un grand soupir et se dirigea vers les bains du domaine.