En rentrant par transfert au manoir de la capitale impériale, le dîner était depuis longtemps terminé, et Riko comme Matkal dormaient déjà avec les enfants. Soleil et Felis étaient au bain. Dans la salle à manger, Gon, Mei, Peris, Luara et Shidī attendaient le retour de Rinos.
« Bienvenue, Rinos-sama. »
« Je suis de retour, Shidī. »
« Pour le dîner... désirez-vous manger quelque chose ? »
Peris se leva en s'adressant à Rinos. En entendant sa voix, il eut soudain une faim irrésistible.
« Ah, j'aimerais bien grignoter quelque chose de léger. Tiens, Peris, tu vas bientôt être diplômée, non ? Tu penses y arriver ? »
« Pas de problème. Alors, je vais préparer quelque chose. »
Sur ces mots, Peris se dirigea vers la cuisine.
« Peris-dono est excellente à l'université, elle sortira probablement major de sa promo. »
« Sérieux ? Au fait, Peris, tu comptes faire quoi après ton diplôme ? »
« Maître, vous avez oublié ? Le projet de créer une université et d'y accueillir Peris-dono comme enseignante. »
« …… heu ? Je m'en sou… viens, oui ? »
Mei comme Shidī restèrent coi. Hein ? Cette histoire, je ne l'avais dit à personne ? …… C'est embêtant. Que faire ? À ce rythme, Peris va devenir freeter, c'est-à-dire sans emploi. Il faut trouver une parade d'urgence.
Mais ma priorité actuelle, c'est le roi de Meintia. J'exposai à Gon et aux autres le contenu de mon entretien avec le roi, et leur demandai conseil sur la marche à suivre.
« C'est une bonne chose, non ? Au contraire, comme otage, on ne pourrait pas rêver mieux. »
« Otage… Je n'ai pas cette intention. Et puis, garder ce roi, ça va être un sacré boulot de surveillance. Le type a une réputation de coureur, paraît-il. »
« Il a dit qu'il avait soixante-dix enfants ? Il a la même odeur que Papa. »
« Ah, Luara. Ton père, tout de même, il doit être bien au-dessus. »
« Toutefois, compte tenu des relations avec Crimiana et de notre pays, on ne peut pas laisser ce royaume à l'abandon. »
« Qu'est-ce que tu veux dire, Gon ? »
Gon prit forme humaine et se mit à dessiner une carte sur une feuille. Il la montra à Rinos et aux siens tout en expliquant.
« Notre pays, Hidêta, Lamaron et Niza sont liés par une solide alliance. Et le royaume de Sandanji, où règne le roi Niker, se trouve pile entre notre pays et Crimiana. Quant au royaume de Furadime, il est juste au nord de Sandanji, sa côte ouest donne sur la mer. »
« …… En d'autres termes ? »
« Si nous entretenons de bons rapports avec Furadime, en cas d'attaque de Crimiana, nous pourrons demander qu'ils frappent par l'arrière. Ce pays occupe, pour ainsi dire, une position stratégique pour Crimiana. C'est le pare-feu idéal pour nous. En plus, le riz y est abondant, et leur technologie militaire n'est pas négligeable. Surtout les attaques aériennes grâce aux oiseaux-chefs, c'est leur marque de fabrique. Si on place le Grand Roi et le Roi sous obligation, c'est tout bénéfice. »
Rinos ferma les yeux et leva le visage au ciel.
« …… Un pays rizicole. Et si on noue des liens, on pourra peut-être glaner leur savoir-faire en combat aérien, que nous n'avons pas encore établi. Dans ce cas, on ne peut pas traiter le Grand Roi n'importe comment. »
Rinos poussa un gros soupir. Ce n'était pas pour rien : le point faible d'Agartha, c'était justement les attaques venues du ciel.
Parmi terre, mer et air, la guerre terrestre était un domaine où Agartha disposait de forces considérables. Fantassins, cavaliers, magie… quelle que soit l'arme, la qualité était élevée, et avec la défense par barrières de Rinos et les capacités de renseignement exceptionnelles de Sadakichi et des Fairy Dragons, on pouvait tenir même en infériorité numérique.
Mais si on tournait le regard vers le ciel, la situation n'était pas pour autant blindée.
Surtout la chaîne de montagnes à l'ouest d'Agartha était totalement vierge de toute défense. L'altitude y est élevée, les falaises abruptes, si bien qu'aucun ennemi n'a pour l'instant tenté de la franchir pour envahir ; mais si on y subissait une attaque aérienne par-dessus les cimes, on serait réduit à la défensive pure.
Les barrières de Rinos peuvent couvrir la capitale entière, mais les maintenir en permanence sur toutes les villes d'Agartha était matériellement impossible. Il en avait parlé à Genéha, mais elles n'avaient pas l'intention d'augmenter leurs effectifs d'un coup, et la réponse fut qu'assurer la défense aérienne de tout le territoire était physiquement hors de portée.
De plus, même en regardant du côté de l'allié, l'Empire de Lamaron, concentrer des moyens sur la défense maritime et aérienne était difficile tant que la reconstruction intérieure passait en premier. Donc, si Lamaron se faisait attaquer par la mer ou le ciel par la théocratie, il risquait d'être piétiné illico. Déjà, au port de la capitale théocratique, Aphrodité, de nombreux navires de guerre étaient amarrés, et d'après le rapport tout frais de Sadakichi et des Fairy Dragons, plusieurs nouveaux bateaux étaient en construction. En ce sens, la défense incluant les alliés méritait aussi réflexion.
Rinos lui-même n'avait aucune velléité d'envahir d'autres pays, et son optimisme de base lui faisait penser qu'on pourrait régler ça tranquillement plus tard, mais Gon, Felis, Luara et les autres l'avaient ramené à l'ordre. Du coup, pour le ciel, il avait envisagé de demander la coopération des dragons, et pour la mer, celle du père de Luara, le roi Poséidon.
Pourtant, ces deux plans avaient échoué. Côté dragons, il avait tenté une approche via Soleil auprès du Dieu-Dragon, mais la race draconique ne quitte grundsätzlich pas son territoire, et le fait que Felis, Kururukan, en sorte pour s'entraîner est un cas très particulier, lui avait-on dit. Et ce Kururukan ne mène pas son clan hors du territoire ; l'entraînement vise avant tout à protéger son propre fief.
Les Fairy Dragons au service de Rinos, Sadakichi et sa bande, sont apparemment des cas ultra-rares. C'est parce que la Shinjo Fairy s'est enfuie, et que Rinos, qui l'avait avec lui, est passé par hasard près du territoire, que l'assaut a eu lieu. Qui plus est, avoir scellé ce dragon et fait de tout le clan des subordonnés humains, c'était une péripétie sans précédent depuis l'origine des dragons.
Tout cela, si le Roi-Dragon avait géré correctement dès la fuite de Fairy, aurait pu être évité ; mais on n'en parlera pas ici. Le Roi-Dragon regrette d'ailleurs secrètement.
Au départ, Rinos avait exploré la méthode du maréchal Kargi du royaume de Juka, qui utilisait des wyvernes, mais cela demandait un temps et une peine énormes. Selon le Dieu-Dragon, les wyvernes, strictement speaking, ne sont pas des dragons mais une sous-espèce. Autrement dit, les dragons issus de lézards, chauves-souris, aigles, serpents, etc., n'ont pas de langage, et on ne peut pas communiquer avec eux par la parole ou la pensée. Du coup, pour les sous-espèces, il faut les dresser comme des chiens ou des chats.
Dresser un dragon adulte est extrêmement difficile, donc on est obligé de commencer au stade de dragonnet. Mais la peine est colossale. La méthode de Kargi, faire éclore des œufs de wyverne et les conditionner pour qu'ils deviennent ses serviteurs, est une exception notable. Pour ces raisons, l'exploitation de dragons comme force aérienne n'avait pas débouché sur de solution viable.
Quant à la coopération avec le roi Poséidon, déjà son agenda ne collait pas, impossible même de se rencontrer. Sa propre fille Luara ne pouvait espérer le voir avant deux ans. Évidemment, il priorisait le temps avec ses plus de mille concubines. Là-dessus, on ne pouvait qu'envoyer des lettres, et la réponse n'était toujours pas revenue.
De ce fait, la parade maritime se limitait pour l'instant à demander à Torichan, l'épouse légitime du roi Poséidon qui vit au fond des mers de Galby, de déchaîner les flots uniquement si l'ennemi attaque Galby.
« Si le roi est intelligent, il n'hésitera pas. Mais vu son allure… Difficile de croire qu'il sait utiliser les oiseaux-chefs. Et si on le prend, on ne sait pas quel scandale il va déclencher. L'avenir m'inquiète au plus haut point. »
« Dans ce cas, pourquoi ne pas proposer au Grand Roi Reborn de prendre le roi de Meintia en "études à l'étranger", en précisant qu'on n'assume aucune responsabilité en cas de pépin, et qu'en cas de comportement déplacé envers les femmes de notre pays, ou tout acte que le Maître jugerait problématique, on exigera son renvoi immédiat ? »
« C'est une bonne idée. Moi aussi, je suis l'avis de Gon. Si ça réduit la menace sur notre pays, tant mieux. Mais un homme lubrique ne se satisfait pas d'une seule femme, il en cherche sans fin. Il y a de très fortes chances qu'il cause des problèmes sur ce point, donc une surveillance constante et stricte s'impose. Sur ce terrain, je pense qu'on peut s'en sortir, ma sœur Felis et moi. »
« C'est bien cela. Pour l'affaire des oiseaux-chefs, mieux vaut en parler progressivement en observant le roi. On pourrait demander dès le début comment les employer, mais si le roi ne change pas, ça risque de se compliquer par la suite. »
« Compris. Moi aussi, je suis l'avis de Gon. Je préfère garder mes distances avec ce pays. Et pour le roi… je vais demander à Luara de s'en occuper. Mei, Shidī. Vous validez, vous aussi, l'avis de Gon et Luara ? »
Les deux hochèrent la tête.
« Pour Riko et Matkal… je leur en parlerai demain matin. Je doute qu'elles s'y opposent. »
« C'est prêt ~. Désolée pour l'attente ~. »
Pile au bon moment, Peris apporta le repas. Elle disposa avec aisance une omelette aux moyashi, une salade, puis du tofu et des fruits sur la table.
« Oh ! Ça a l'air bon ! Et ça a l'air doux pour l'estomac. »
« Waouh ! Ça a l'air délicieux ! Maître, donnez-m'en un peu. »
« T'as déjà mangé, non ? »
« C'est pas grave ~. »
« Luara-chan, il reste de l'omelette, tu veux la manger ? »
« Comme attendu de Peris-sœur ! Je me régale ! »
« Luara-dono est une gloutonne. …… Moi aussi, j'ai un petit creux. »
« Gon-san, il reste des poires, vous en voulez ? »
« Peris-dono, c'est trop d'honneur. »
« Vous mangez trop, tous. Si vous grossissez, j'y suis pour rien. »
Là, il y avait la table de la maison Rinos, enveloppée des sourires habituels. Pourtant, Rinos, Gon et Luara allaient désormais s'impliquer profondément avec le roi de Meintia… mais ces trois-là, ignorant tout de l'avenir, savouraient tranquillement le repas sous leurs yeux.