Cinq ans après que Vielle et Kassel eurent chacun emprunté sa propre voie, une réunion extraordinaire du Collège des cardinaux se tint à Aphrodité, capitale de la Théocratie de Crimiana, et désigna le prochain pape à l'unanimité.
Le choix porta sur un garçon de seulement quatorze ans, qui avait perdu son bras gauche mais avait mené à bien la réforme de la discipline de l'Église de Crimiana et renforcé les liens entre les nations ayant cette foi pour religion d'État. Il s'appelait Kassel.
À l'issue de la séance, un banquet fut organisé dans une salle du temple papal pour célébrer l'investiture de Kassel comme pape élu, en présence du pape régnant, Juwansel Sein, et de l'ensemble des cardinaux. L'annonce officielle allait être diffusée dans le monde entier, et une grande cérémonie d'intronisation, réunissant les souverains et les personnalités concernées de tous les pays, était prévue pour l'an prochain. Le pape actuel avait également acté sa retraite à cette échéance.
Autour de Kassel, qui se tenait aux côtés du pape, les cardinaux se succédaient pour lui présenter leurs félicitations. En cinq ans, l'attitude des fidèles vis-à-vis de leur foi avait radicalement changé. La parole du pape était celle du Dieu suprême. Ceux qui s'y soumettaient loyalement étaient généreusement protégés, ceux qui s'y refusaient étaient impitoyablement éliminés. Près de dix mille personnes avaient été purgées et deux pays avaient disparu, pourtant Kassel n'était pas satisfait du résultat.
Celui qu'il voulait avant tout enterrer, c'était Vielle. Mais il n'avait jamais pu mettre la main sur la preuve de sa rébellion ; pire, elle avait réussi à ramener dans le giron de la foi des nations hostiles à la Théocratie. En revanche, elle éludait systématiquement les ordres de la Théocratie sans jamais afficher une soumission franche. Ce fut l'argument décisif qui porta Kassel à la succession.
S'y ajoutait son surnom d'« homme immortel ». Sa politique radicale lui avait valu une multitude d'ennemis, mais il avait échappé à toutes les embuscades et tentatives d'assassinat. Il proclamait qu'il bénéficiait de la protection divine, et son entourage, le voyant survivre encore et encore, finit par l'admettre. Bien sûr, c'était l'effet des barrières de Rinos, mais nul en Crimiana ne le savait.
Désormais, personne en Théocratie ne pouvait faire face à Kassel. Il avait forgé une alliance de fer entre la Théocratie et ses États vassaux. Il ne restait plus qu'à éliminer Vielle et, par-dessus tout, l'Agartha haïe. Surtout le roi d'Agartha, Rinos, qui l'avait bien obligé. Cette dette, il la rendrait au centuple.
Depuis son retour à Aphrodité, Kassel avait tenté maintes opérations contre l'Agartha : plans d'invasion, blocus économique… Aucune n'avait abouti. C'était la seule tache sur son bilan de ces cinq années.
Tous ces projets avaient avorté au stade de la planification. À chaque fois, un cataclysme frappait le territoire de la Théocratie ou une rébellion éclatait. Le pays plongeait dans le chaos et sa résolution mobilisait un temps considérable. C'était l'œuvre de la coordination entre l'Agartha de Rinos et de Vielle. Kassel suspectait leur implication, mais n'avait jamais pu en apporter la preuve.
Mais dorénavant, il n'aurait plus à subir de telles frustrations. Au terme d'une longue lutte de pouvoir, il avait conquis le trône papal. Fini les manœuvres d'approche fastidieuses. Désormais, sa seule volonté ferait bouger les choses.
Kassel réfléchissait. D'abord Vielle. Il la capturerait vivante pour la crucifier ici même, à Aphrodité. Ensuite, il écraserait dans l'ordre Niza, Lamaron, Hidêta, isolant complètement l'Agartha du reste du monde. Tous ses habitants mourraient de faim. Il massacrerait ceux qui viendraient implorer la vie en pleurant, pour démontrer aux yeux de tous quelle souffrance attend ceux qui défient la volonté du Ciel.
Alors qu'il pensais ainsi, une clameur indéfinissable, entre cris et acclamations, s'éleva de la salle. En se tournant vers sa source, on vit un petit dragon de la taille d'un bras humain flotter dans les airs. Il tenait un caillou de la grosseur d'un poing, le lâcha sur le sol, puis disparut.
Pendant que l'assemblée restait stupéfaite, la silhouette de Vielle, parée de ses plus beaux atours, émergea là où la pierre était tombée. La salle bascula dans le tumulte.
« Cela fait longtemps, Votre Sainteté. Et toi, Kassel. Ou devrais-je dire "Votre Sainteté élue" ? »
Arborant un large sourire, Vielle s'inclina avec grâce. La fillette d'autrefois avait disparu, laissant place à une belle femme qui alliait séduction et distinction, si bien que les cardinaux en restèrent bouche bée.
« V… Vielle. Comment as-tu… comment es-tu parvenue ici… ? »
Le pape, tout surpris qu'il fût, parvint à articuler ces mots. Vielle conservait son sourire radieux.
« Ma sœur, cela fait longtemps. »
C'était Kassel qui lui adressait la parole. Il s'approcha lentement d'elle, s'arrêta face à elle et lui lança :
« C'est sans doute sur ordre du roi d'Agartha, n'est-ce pas ? Un acte typique d'un dieu maléfique. Et toi, femme qui as livré ton corps à ce dieu maléfique, que viens-tu faire ici ? Quelle ruse as-tu employée pour t'introduire ? Certainement quelque sortilège pervers de ce roi d'Agartha. Ma sœur, combien de fois as-tu offert tes fesses à ce roi pour obtenir ce pouvoir ? Combien de fois as-tu été transpercée par son membre ? Tes seins, ton sexe, ton anus… toutes les parties utiles à l'acte sexuel ont dû être piétinées par ce roi, n'est-ce pas ? Malheureusement, il n'y a pas de place dans cette capitale pour une esclave sexuelle du roi d'Agartha. »
Le coin des lèvres relevé, un rictus crispé aux lèvres, Kassel débitait les insultes les plus viles qu'on puisse imaginer. Pourtant, Vielle ne sourcilla pas, gardant son sourire.
« …Tu as beaucoup étudié ces dernières années, Kassel. C'est admirable. Je te félicite. »
Derrière ce sourire, ses yeux méprisaient totalement Kassel. Un des cardinaux prit la parole.
« Vielle-sama, une rumeur court selon laquelle vous auriez livré votre corps au roi d'Agartha. Est-ce vrai ? »
Vielle se tourna vers le cardinal, son sourire intact, et répondit posément :
« Je laisse cela à votre imagination. »
« Arrêtez-la ! Arrêtez cette femme ! »
Au cri hurlé de Kassel, des soldats firent irruption dans la pièce et se ruèrent sur Vielle. Mais dès qu'ils approchaient à une certaine distance, ils s'effondraient sans un bruit. Les autres, interloqués, formèrent un cordon de plus en plus serré autour d'elle.
« Calmez-vous. »
La voix claire de Vielle porta dans la salle. Elle promenait son regard entre le pape et Kassel tout en poursuivant :
« Je suis venue aujourd'hui simplement pour féliciter Kassel de son élection, mais autant faire les choses bien. En guise de cadeau, permettez-moi de vous annoncer une excellente nouvelle. »
« Quoi ? »
Ignorant le regard haineux de Kassel, Vielle continua :
« D'abord, félicitations, Kassel. Bon courage. En cadeau, je te donne ceci. »
Elle tira une lettre de sa poche et la jeta négligemment. L'assemblée en resta glacée.
« Et maintenant, l'annonce : à partir de cet instant, je fonde une nouvelle Église de Crimiana. Dans le but de propager les véritables enseignements du Dieu suprême, j'établis la Vraie Église de Crimiana. Heureusement, de nombreux pays et de nombreuses personnes ont adhéré à ma vision et promis leur soutien. Votre Sainteté, je souhaite entretenir de bons rapports avec Kassel, mais quiconque nous nuira sera éliminé. Gardez cela à l'esprit. … Je vous laisse donc. Excusez-moi. »
Sur ces mots, Vielle disparut. On apprit plus tard que, grâce à son talent de persuasion et à son soutien méticuleux, près de la moitié du camp de la Théocratie avait rejoint la Vraie Église. La Théocratie, bien sûr, ne l'accepta pas, et Kassel lança par la suite une offensive contre le camp de Vielle, déclenchant un conflit qui divisa l'Église de Crimiana en deux et affaiblit considérablement la Théocratie.
Pour la petite histoire, la lettre apportée par Vielle contenait ceci, mais Kassel quitta la salle sans même daigner la lire.
« Préliminaires. Kassel-sama, félicitations pour ta désignation comme prochain pape. Permets-moi de t'offrir un modeste cadeau. Tu es frappé d'une malédiction qui te soigne de force dès que tu reçois une blessure mortelle, n'est-ce pas ? Je la lève. Ainsi, tu pourras rejoindre ton bien-aimé Dieu suprême quand tu voudras. C'est une bonne nouvelle, non ? À l'avenir, que tu tombes malade ou qu'on te tue, nous n'interviendrons plus. Prends tes dispositions. Note que ta barrière disparaîtra automatiquement. Bonne chance. »
Par la suite, Kassel mena lui-même une grande armée contre les forces de la Vraie Église de Crimiana, fut transpercé de part en part par une pluie de flèches et mourut sur le champ de bataille. Le pape Juwansel, quelques mois après la mort de Kassel, fut crucifié à Aphrodité ; ses supplications désespérées restèrent vaines et il finit la lance de Vielle plantée dans le cœur. Mais cela… est une autre histoire.