Le lendemain de notre retour du royaume de Sandanji, en fin d'après-midi, Matkal est revenue à la capitale d'Agartha. Elle ramenait les chariots avec lesquels elle était partie et, comme prévu, quelques évêques.
Les évêques sont arrivés à cheval. Tous maîtrisent leur monture avec aisance. Rien qu'à cela, on comprend que les évêques de cette théocratie de Crimiana ne sont pas des gens qu'on peut prendre à la légère.
Dès leur arrivée en ville, ils se sont présentés, guidés par Matkal, dans la salle d'audience du palais d'accueil.
« Votre Majesté le roi d'Agartha, cela fait un moment. Il paraît qu'un oracle de notre seigneur Crimiana a été délivré. Nous brûlons d'envie de l'entendre, aussi sommes-nous accourus sans même prendre le temps de nous installer. »
Vielle brille de mille feux et m'adresse un sourire. Je lui réponds en forçant un rire jaune.
« "Sans même prendre le temps de vous installer"… On dirait un voyage en chariot tout confort, mais c'est une illusion, j'imagine ? »
« Absolument pas, Votre Majesté. Je n'aspirais qu'à une chose : me rendre au plus vite sous vos yeux. Malheureusement, je ne sais pas monter à cheval. C'est pourquoi, ballotée dans le chariot, je n'ai cessé de prier Crimiana pour qu'elle nous fasse atteindre la capitale avant le coucher du soleil. Ma prière a été exaucée, et nous voici admis en audience. Je rends grâce à la protection de Crimiana. »
En disant cela, Vielle joint les mains en prière.
« Humph. Certes, la vitesse à laquelle vous avez été conduits ici est impressionnante, mais ce n'est pas grâce au cocher, ni grâce à Matkal qui a guidé le convoi par le chemin le plus court et le plus sûr, c'est ça ? »
« Non, bien sûr. Je pense que le cocher et le guide… cette personne-là sont également remarquables. C'est sans doute Crimiana qui leur a accordé sa protection, leur permettant de déployer un pouvoir au-delà de l'ordinaire. »
J'ai un rire incontrôlé. En jetant un œil à Matkal, je la vois secouer la tête, exaspérée.
« C'est commode, comme façon de penser. Ça doit rendre la vie facile. »
« Votre Majesté ! Je vous en prie, daignez nous communiquer l'oracle ! »
Agacé par mon rire, le gamin posté à côté de la jeune fille m'apostrophe avec une pointe d'irritation. Je garde mon sourire et lui réponds.
« Doucement, gamin. On dit bien que le mendiant pressé reçoit peu, non ? »
« Gamin… »
Visiblement piqué, le gamin me fusille du regard. Vielle pose délicatement la main sur son bras pour le calmer.
« Roi d'Agartha. »
Une voix claire résonne dans toute la pièce. C'est l'évêque Cofresi.
« Oh ! Cofresi-kun ! Mais c'est Cofresi-kun ! Haaa, ça fait longtemps ! Ravi de te revoir. Tu as l'air en forme, tant mieux. Oui, tant mieux, tant mieux. »
J'acquiesce de façon ostentatoire. Cofresi n'entre pas dans la provocation et me parle d'un ton posé.
« Roi d'Agartha, pardonnez-moi, mais pourriez-vous nous faire part du contenu de l'oracle ? Pour nous, un oracle de Crimiana est d'une importance capitale. Je vous saurais gré de bien vouloir comprendre. »
Les regards de la jeune fille, du gamin et des six évêques convergent vers moi. Je toussote, me redresse.
« Une question d'abord. En ce moment même, une dizaine de vos navires sont ancrés au large de Galby, non ? Tous ceux qui sont à bord comptent-ils venir dans cet Agartha ? »
Les gens de Crimiana échangent des regards, confirment quelque chose en silence. Puis Vielle prend la parole.
« Oui. Des fidèles du monde entier souhaitent prêter main-forte pour faire de cet Agartha un paradis. Nous pensons que d'ici peu, de pieux croyants arriveront en nombre. »
À ces mots, je porte la main gauche à mon visage, un brin théâtral.
« Ah~ c'est ça~. Ce que disait Crimiana, c'était… »
« Qu'entendez-vous par là ? »
Cofresi demande calmement.
« Cofresi-kun, Crimiana a dit ceci : "Ne rassemblez pas les fidèles. Ne les rassemblez pas." Quel qu'en soit le motif, rassembler les fidèles en un seul lieu, Crimiana ne le permet pas, paraît-il. »
« Quelle en est la signification ? »
Le gamin s'avance encore.
« Je sais pas. Je me contente de vous transmettre ce que j'ai entendu en rêve. Si tu veux connaître le sens, gamin, va le demander toi-même… au paradis ! »
Le gamin m'écarquille les yeux. Je continue sans m'en soucier.
« Je vois… Les fidèles de l'Église de Crimiana qui sont arrivés au large de Galby vont tous venir ici… Combien sont-ils ? Pas dix ou vingt, j'imagine. Même à la louche… plusieurs milliers ? Dans ce cas, ça contrevient à l'oracle de Crimiana qui interdit de rassembler les fidèles, non ? »
Je passe les gens de Crimiana en revue. Tous ont le masque figé.
« Messieurs, transmettez l'ordre à vos fidèles restés à Galby. "N'y allez pas ! N'y allez pas ! Si vous y allez, vous en bavez !"… comme ça. »
« Permettez-moi de m'exprimer avec tout le respect dû. »
Vielle ouvre la bouche posément.
« L'oracle que Votre Majesté a reçu émane-t-il réellement de Crimiana elle-même ? »
« Hein ? Que veux-tu dire ? »
« Comment formuler cela… Agartha est la terre où le Grand Roi-Démon a descendit. Il n'est pas exclu qu'une entité maléfique semblable y descende à nouveau. Ne serait-ce pas un dieu maléfique qui se serait glissé dans le rêve de Votre Majesté ? »
« Pourquoi peux-tu l'affirmer ? »
« Notre seigneur Crimiana accorde invariablement sa protection là où se rassemblent les fidèles. C'est grâce à cela que notre Église prospère. Qu'une telle Crimiana délivre un oracle interdisant de rassembler les fidèles, qui plus est à Votre Majesté, cela laisse perplexe. Il conviendrait, me semble-t-il, d'examiner la chose avec la plus grande rigueur. »
Aux paroles de Vielle, tous les gens de Crimiana acquiescent. Et le gamin reprend la parole.
« Je trouve les propos de ma sœur Vielle tout à fait fondés. D'ailleurs, il me revient que Votre Majesté n'a pas encore reçu le baptême. Si vous acceptiez notre baptême, devenant ainsi un fidèle pieux de Crimiana, et que vous receviez à nouveau l'oracle, nous pourrions l'accepter. Crimiana est magnanime. Même si elle a été ignorée une fois, pour une affaire touchant à la vie ou à la mort de nous fidèles, elle daignera sans manquer vous accorder un nouvel oracle. Commençons donc par vous administrer le baptême. »
Le gamin avance les deux mains vers moi, comme pour m'enlacer, en débitant son discours. À côté, Vielle le regarde avec une tendresse évidente.
« C'est bien ce que dit Cassel. Il est possible qu'un mauvais esprit s'attache à Votre Majesté. En l'état, ce n'est pas seulement Votre Majesté, mais votre famille, vos serviteurs, et in fine tout le royaume d'Agartha qui risque d'être frappé du même fléau… Oui, tout comme lors de la descente du Grand Roi-Démon… Une telle tragédie ne doit pas se répéter. Notre seigneur Crimiana protège à coup sûr les fidèles baptisés de ces esprits maléfiques. Votre Majesté, daignez donc recevoir notre baptême. »
« Votre Majesté, comme le dit ma sœur Vielle. J'ai ouï dire que vous possédez une épée magnifique… Mais je doute qu'elle puisse trancher les mauvais esprits. Notre Crimiana, elle, vous en protégera. Je vous en supplie, recevez le baptême. »
Vielle et Cassel m'observent, un large sourire aux lèvres. J'écoute leurs discours jusqu'au bout, puis je me dresse d'un bond, redresse les épaules.
« Hum. Les démons invisibles, spectres et revenants, par le mantra des neuf syllabes je les trancherai, où serait la difficulté ? »
… Un silence pesant flotte dans la salle d'audience. Rinos murmure tout bas : « Il connaît pas le Kanjinchō, lui ? »
« Hum. Là, normalement, le yamabushi réplique : "C'est bien l'habit du moine de montagne !" sur un ton magnifique, et le dialogue s'enflamme… mais vous connaissez pas, hein ? Bon, tant pis. C'est une blague de chez moi. Bref, quoi. Croire ou pas, c'est votre problème. Si vous ne me croyez pas, faites comme bon vous semble. Mais si le châtiment divin tombe, j'en sais rien. »
Je dis cela en tournant mon regard vers Cofresi.
« Cofresi-kun, toi, tu piges ce que je dis, hein ? »
Cofresi plisse le front et me toise sans un mot.
« Ah, tiens, Cofresi-kun. "La chose convenue", au "jour convenu", à "l'heure convenue", par la "méthode convenue", te sera remise. Réjouis-toi ? Ça te fait une belle jambe, hein ? »
À mes mots, le visage de Cofresi se durcit davantage.
« Enfin, avant de parler baptême, y a des sujets plus urgents à régler, non ? Le reste, discutez-en entre vous une bonne fois pour toutes ? »
Sur ces mots, je congédie le groupe de Crimiana.
« … Rinos-sama, est-il vraiment sans danger de provoquer les gens de Crimiana de la sorte ? »
Matkal me demande, l'air inquiet.
« Inutile de t'en faire, Mat. S'ils ne bougent pas, tant mieux. S'ils débarquent en masse, on les renverra. Voyons un peu comment ils vont réagir. »
Je ris d'un air taquin. Matkal me fixe, le visage crispé.