Un seul navire est visible sur l'immensité de l'océan. Un bâtiment gigantesque arborant le pavillon de l'Empire de Hidéta fend lentement les flots. Peu de nations en ce monde sont capables de construire un vaisseau d'une telle envergure. La seule majesté de ce navire suffit à mesurer la puissance de l'Empire de Hidéta.
À son bord se trouvent le roi d'Agartha, Rinos, sa favorite, la femme-mouton Meiriasu, ainsi que les deux hommes-lapins noirs, Chiwan et Roni. Du côté de l'Empire de Hidéta, le directeur de l'institut de recherche médicale de l'université impériale, Robert, et plusieurs de ses subordonnés ont pris place. Le duché de Niza a dépêché Pitan, haut disciple du roi nain, accompagné de ses propres hommes. Au total, une délégation de quinze personnes a embarqué.
« On commence enfin à l'apercevoir... »
C'est Vairas, le frère de l'empereur de Hidéta, qui murmure cela.
« En effet. Nous devrions arriver d'ici une demi-journée. »
« Ces dix jours en mer m'ont tout de même épuisé. »
« Le mal de mer est inévitable, hélas. »
« Sans la magie de guérison de mon beau-frère et les remèdes de dame Meiriasu, je me demande dans quel état je serais... »
« Vous auriez mieux fait de rester tranquillement à la capitale impériale. »
« Je n'avais pas le choix. C'est l'ordre de Sa Majesté. »
« Puisque c'est ainsi, je compte sur vous, Altesse, pour faire de votre mieux. Vraiment, je vous en prie. »
« Entendu, je m'en charge. »
J'échangeais ce genre de propos avec le prince Vairas dans une atmosphère détendue. En réalité, l'avant-veille, le navire a pas mal tangué, et les chercheurs ont terriblement souffert du mal de mer. Nous n'avions aucun problème de notre côté, aussi ai-je prodigué des soins magiques tout en leur faisant boire le remède contre le mal de mer que prépare Mei.
Je pensais qu'un voyage en mer ne laisse généralement rien à faire, mais les chercheurs ne se sont pas ennuyés un instant, enchaînant colloques et sessions d'étude du matin au soir sur le problème qui nous occupait. Moi qui ne pige rien à ces histoires de sciences, je n'avais rien à y faire et j'ai passé mes journées à pêcher. Au lycée, j'ai roupillé en cours de maths et de sciences plus fois qu'à mon tour, et ça n'a pas laissé de traces. Je me suis juste dit, un tout petit peu, que j'aurais dû bosser. C'est notre petit secret.
La nuit, comme de juste, je regagnais le manoir de la capitale par transfert pour y dormir. Chiwan et Roni de Poesehai, qui nous accompagnaient, y logeaient aussi. C'est pile au moment où Willis, la femme-chat que nous cachions au manoir, partait s'installer au village des hommes-bêtes d'Agartha, comme un relais.
Roni, elle, tenait absolument à manger la cuisine du manoir ; elle a à peine touché aux repas du bord, ne grignotant que quelques restes le soir, puis s'est goinfrée sans la moindre gêne au petit matin avant de retourner sur le navire. Peris a eu la délicatesse de lui préparer ses portions à part, ce qui lui a fait pas mal de travail supplémentaire. Mais comme elle accueillait Roni revenue du navire avec un sourire en lui tendant un sandwich pour la nuit, et qu'elle lui faisait cuire un steak avec entrain le matin, c'était ça, le point de salut.
C'est au terme de tous ces épisodes que nous avons enfin atteint notre destination : Aphrodité, la capitale du pays de l'Église de Crimiana.
« ... Au juste, ça fait combien de pays ? »
C'est l'évêque Cofresi qui tient sa tête entre ses mains, penché sur son bureau. Pourtant, à la veille de la séance publique de questions, les délégations ne cessent d'affluer. Il s'était dit que, outre les délégations d'Agartha, de Niza, de Hidéta et de Lamaron, seules les nations voisines de Crimiana viendraient, au grand maximum une centaine de personnes. Mais en ouvrant le bal, il a constaté que des pays très lointains envoyaient aussi des émissaires, brandissant qui plus est l'invitation qu'il avait lui-même rédigée. Il a acquis la certitude que le roi d'Agartha avait ourdi quelque manœuvre, tout en étant submergé par la gestion des délégations.
Ces gens représentant leur nation, on ne peut pas les traiter avec négligence. Par conséquent, le pavillon d'accueil prévu initialement était loin de suffire, et on a dû s'empresser de réserver d'autres hôtels.
Au final, quarante et un pays ont participé, et plus de trois cents émissaires ont débarqué à Aphrodité. Sans compter les citoyens et étudiants non invités qui sont venus s'ajouter à la foule, plongeant le port dans une confusion totale. Et voilà qu'à l'instant arrive la nouvelle d'une nouvelle délégation, celle du royaume de Sandanji.
« Kuh... Ce roi d'Agartha... Quels fils a-t-il tirés... Ah, mais lui-même n'est pas encore arrivé. Les délégations de Hidéta, de Niza et de Lamaron viendront probablement aussi. Dans ce cas... Bon sang, que c'est insupportable. »
Cofresi regrette maintenant d'avoir accepté seul cette mission, espérant gagner la confiance du pape.
La salle prévue à l'origine pour la séance de questions était l'amphithéâtre de l'institut de recherche médicale, mais l'affluence imprévue a obligé à recourir à la cathédrale. Face à cet imprévu, le pape a donné son accord en conservant son doux sourire habituel, et ses paroles d'encouragement ont été le seul réconfort de l'évêque.
La séance de questions a lieu demain. Alors que Cofrezi s'absorbait dans les préparatifs en oubliant le temps, un jeune évêque entre dans sa pièce.
« Excusez-moi. »
« Je suis occupé. Quoi ? »
« À l'instant, le navire de l'Empire de Hidéta a accosté au port. L'envoyé du roi d'Agartha ainsi que ceux du duché de Niza s'y trouvent aussi. Quant à l'Empire de Lamaron, il concentre toutes ses forces sur la reconstruction intérieure et renonce à dépêcher une délégation. »
« ... Je vois. Bien, alors guidez-les au palais du pape. »
« C'est que... »
« Quoi ? Parlez vite. »
« Ils passent la nuit à bord et se rendront directement à la séance de demain depuis le navire, c'est le message du roi d'Agartha. »
Cofrezi claque de la langue.
« Tant pis. Si le roi d'Agartha et les siens le disent, qu'ils fassent ainsi. »
« Très bien. »
« ... Bon sang... Sans se soucier de notre situation... »
Cofrezi marmonne entre ses dents tout en recentrant son esprit sur les préparatifs du lendemain.
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Le soir, au manoir de la capitale, dans la salle à manger vide, Rinos fredonne tout seul en bricolant quelque chose sur la table.
« ... Maître ? »
« Ah, Mei. Va te coucher, demain on se lève tôt. »
« Que faites-vous ? »
« Ah, je colle des feuilles avec des grains de riz. »
« À quoi ça sert ? »
« Hein ? Du papier à notes. »
« Du papier à notes... ? »
« Ouais. C'est pas très classe, mais comme ça c'est plus pratique pour écrire. »
« Je... je peux aider ? »
« Ah, non, c'est presque fini. faudrais que le riz sèche. Demain matin, ce sera tout craquant. »
« Je suis désolée... »
« C'est pas ta faute, Mei. Je vais juste là-bas parce que je comprends pas, pour poser des questions. C'est tout. Toi non plus, t'es pas d'accord, hein ? Pose-leur tes questions franchement. Toi et Roni, vous avez pas tort. Je connais pas les détails, alors je pourrai peut-être pas trop intervenir, mais je ferai tout ce que je peux. Ça va aller, Mei. Parle-leur à cœur ouvert. »
« ... »
Mei se blottit contre moi en silence.
« Tu veux prendre un bain ? »
« ... Oui. »
Mei a murmuré d'une toute petite voix.
Devant la cathédrale d'Aphrodité, capitale du pays de l'Église de Crimiana, la foule déborde. L'édifice peut accueillir deux mille personnes, mais les sièges se sont remplis en un clin d'œil avec les délégations étrangères, le personnel de l'institut de recherche médicale de Crimiana, le pape, les cardinaux et le clergé. Les simples citoyens autorisés à entrer sont une poignée.
Par-dessus le marché, les faits et gestes de Rinos, dont on murmure qu'il entend la voix du dieu créateur Crimiana et qu'il serait soit l'apôtre de Crimiana, soit un grand criminel usurpant ce nom, sont le centre de toutes les attentions pour les habitants de la capitale. C'est pourquoi les fidèles de Crimiana sont accourus en masse pour l'apercevoir, rejoints par des chercheurs et des étudiants entrés on ne sait comment dans le pays, si bien que les abords de la salle sont dans un chaos total.
Au milieu de cette cohue, Rinos et les siens gagnent la cathédrale en voiture, conduite par le pays hôte.
Voilà. Le rideau vient de se lever sur la bataille avec le pays de l'Église de Crimiana.