« Hé, faites attention à ne pas rentrer dedans ! »
« Je sais, moi. Toi non plus, ne va pas le planter n'importe où ! »
« Tu parles à qui ? Moi, je fais ça depuis gamin ! »
« Espèce d'idiot, moi aussi ! »
La dispute entre soldats se poursuit. Pourtant, on y sent à peine la moindre tension. Disons plutôt qu'une atmosphère décontractée y règne. D'ailleurs, ailleurs, d'autres soldats échangent des propos tout aussi pépères.
« Ah… quelle détente… »
« Les paysages qui défilent, la lumière douce qui colore les arbres… Des fleurs qui éclosent çà et là… C'est beau… »
On jurerait pas qu'ils s'apprêtent à livrer bataille, et pourtant ceux qui causent ainsi portent des heaumes d'un noir d'encre, certains ceinturonnent une épée, d'autres une lance, d'autres encore un arc. À première vue, ils ont tout l'attirail pour passer en posture de combat illico, mais la plupart se contentent de regarder autour d'eux, tranquilles, en profitant du spectacle.
« Vous là-bas ! Pas question de chavirer ! Même protégés par la barrière, si vous chavirez, ça prendra du temps à remettre d'aplomb ! Redoublez de vigilance ! »
C'est Knogen qui les rappelle à l'ordre. Juste à côté, Lafayence sirote son vin avec un sourire, en savourant le panorama qui défile.
« C'est pas si mal, une guerre aussi peinarde, de temps en temps. »
Le vieux général lui-même, dans sa longue carrière, s'apprête à vivre pour la première fois un combat sans la moindre tension.
À cette époque, moi et Soleil, emmenant Iremo, étions arrivés au village de Daitas.
« Jinbi, comment ça se passe, les mouvements de l'Empire ? »
« Il y a environ cinq mille hommes au pied de la montagne, de l'autre côté, mais ils ne montrent aucune velléité d'attaquer. Ceux qui tentent d'entrer dans la montagne ou d'en sortir sont interrogés, mais il ne se passe rien de particulier. »
« Je vois. Y a-t-il des nouveaux venus à Daitas ? »
« Non. »
« Des gens qui essaient de traverser la montagne ? »
« Non plus. Pour aller au sommet, il faut passer par notre village. Depuis que vous êtes apparu, maître Rinos, personne n'est venu ici. »
« Compris. Et une vérification… La nourriture, ça va ? »
« Amplement. »
Jinbi a répondu en souriant. Je me suis rassuré en le voyant, puis j'ai quitté le village pour me rendre au sommet. Là, j'ai fait appeler Cradle, l'esprit de la forêt, par Soleil.
« Vous m'avez appelé, dame Soleil ? »
« Mon maître a une faveur à te demander. Veux-tu l'écouter ? »
« Oui, volontiers. »
« Désolé, mais quand la nuit tombera, pourrais-tu illuminer la rivière Ilbezi ? Enfin, il suffirait qu'elle brille le long de son cours. »
« C'est entendu. Je l'éclairerai du coucher du soleil à l'aube. »
« Merci. Il faudra que je te remercie comme il faut. »
« Non. Juste votre venue, dame Soleil, élève notre esprit à nous, les esprits de la forêt. Votre présence suffit amplement. »
En disant cela, Cradle a disparu avec un sourire. Ensuite, nous avons enfourché Iremo, utilisé ses ailes pour nous élever dans le ciel, et avons progressé en suivant le fleuve. Peu après, une grande ville est apparue. Je l'ai observée depuis les airs. À ce moment, un Fairy Dragon est apparu devant moi.
« Bon travail. Comment ça se passe ? »
« Il y a presque pas de soldats en armure. Ils sortent de ce gros bâtiment carré. »
« C'est ça la caserne… Compris. Tu pourrais le transmettre à Sadakichi ? »
« Entendu. »
Le Fairy Dragon, ayant reçu mes instructions, a disparu en un instant.
« Bon, on se repose jusqu'à l'arrivée des généraux. »
Sur ces mots, nous avons descendu dans la forêt.
Et quand le jour a décliné. Les soldats d'Agartha ont atteint la frontière de l'Empire de Lamaron. À cet instant, la voix d'un soldat s'est élevée.
« Hé, regardez ! La forêt… »
« Oh… »
Des acclamations ont jailli des rangs. Les arbres de la forêt émettaient de la lumière, illuminant la rivière Ilbezi de mille feux.
« C'est magnifique… »
« Splendide… »
Les soldats exprimaient leur admiration à qui mieux mieux. Devant ce spectacle féerique, ils en oubliaient le temps, fascinés.
« … Maître, on les voit ! »
Soleil a crié. Un bruit de ferraille, *cashacasha*, venait de l'obscurité. Je me suis tenu sous le feu de camp préparé à l'avance.
« Maître Rinos ! »
À ma vue, les soldats se sont rassemblés autour de moi les uns après les autres.
« Vous avez eu des problèmes en route ? »
« C'était le top ! Beaux paysages, bon climat, bouffe délicieuse, forêt magnifique, on est comblés ! »
« Tant mieux. Mais on n'est pas en excursion, hein ? À partir de maintenant, y a du boulot. »
« Oui, comptez sur nous ! »
De parmi les soldats, Lafayence et Knogen ont montré leur visage.
« Général, merci pour vos peines. »
« Non, c'est ma première guerre aussi tranquille. C'est pas mal. »
Lafayence affiche une mine réjouie.
« Nous n'avons presque rien fait, nos forces sont intactes. Nous pouvons combattre sur-le-champ. »
Knogen fait tournoyer ses bras.
« Moi aussi je suis en pleine forme. Knogen et les siens vont bosser maintenant… mais ça risque d'être expédié en un clin d'œil. »
J'ai esquissé un sourire narquois. À cet instant, un Fairy Dragon est apparu devant moi. J'ai reçu son rapport.
« Bon, les préparatifs sont bons. Tout le monde est là ? … Alors, on y va. La cible est au sommet de ces marches. Je guide, suivez-moi. »
J'ai entamé la marche vers le bâtiment qui se dresse au sommet de la falaise abrupte.
Dans une pièce du palais de la capitale impériale de Lamaron, la reine mère, Lamaron Crow Reisis, et l'empereur, Lamaron Crow Freins, passaient un moment paisible.
Un après-midi baigné de soleil, un thé tranquille en compagnie de leurs suivantes. Nulle trace de l'atmosphère d'un pays qui envoie des dizaines de milliers de soldats envahir une nation étrangère ; il n'y avait là qu'une quiétude parfaite.
La reine mère contemplait de bonne humeur la carte étalée sur la table.
« Le duc König devrait être parvenu à la frontière d'Agartha, non ? Dans ce cas, cette nuit ils remonteront l'Ilbezi… demain à cette heure, la capitale d'Agartha. Après-demain, la chute de la capitale ? La nouvelle arrivera dans… cinq jours, environ ? »
Elle désignait du éventail la route probable de l'armée impériale. L'empereur, les yeux plissés, observait la scène.
« Mère est inquiète pour rien. C'est le duc König, il enverra peut-être la nouvelle encore plus tôt. »
« Ah, alors il faut préparer l'accueil de l'émissaire. »
« Mère, l'émissaire repartira chez le duc après son rapport. Si on le retient et qu'il ne rentre pas, le duc s'inquiétera. »
« Ho, alors préparer l'accueil serait inutile ? Hohohohoho. »
Le rire de la reine mère a déclenché un grand éclat de rire général. Comme pour dissiper cette joie, la porte de la pièce s'est ouverte brutalement. Sur le seuil se tenait un chambellan, le visage bleu, haletant, tremblant de tout son corps.
« Qu'est-ce que c'est ! Ouvrir ainsi avec violence, c'est blesser les oreilles de Sa Majesté ! Prenez garde ! »
L'une des suivantes a relevé les yeux sur le chambellan. Mais celui-ci, insensible à ce regard, a pressé les mots dans un souffle désespéré.
« Je… dois faire un rapport ! À l'instant… un rapport… est parvenu. »
À cette voix, le visage de la reine mère s'est illuminé.
« Serait-ce le duc König qui a déjà conquis Agaratha ? Non, notre armée a écrasé l'armée d'Agartha à la frontière ? Le roi d'Agartha a été abattu !? »
Le chambellan a avalé sa salive, a repris son souffle, et a poursuivi.
« Garby… la ville-forteresse de Garby… a été conquise par l'armée d'Agartha. »
À cet instant, la reine mère et tous ceux qui étaient là se sont figés, sans un mouvement.
Le temps de l'Empire de Lamaron s'est arrêté.