Il semblait que l'un des serviteurs de la princesse Torufu n'avait pas supporté de la voir dans cet état, car il s'empressa d'accourir pour la secourir. La princesse s'éloigna en bredouillant des sons inarticulés.
« Hmpf, quelle femme stupide. »
Ganob marmonna en crachant ces mots. Je contemplai la scène un instant avant d'ouvrir lentement la bouche.
« Ah… Ce jeune homme… Il n'a pas mangé. Il doit avoir une faim de loup… En fin de compte, personne ne mange. Tout le monde nous regarde. Ce serait plus simple pour nous s'ils se dépêchaient de manger. Ah, nos soldats nous observent aussi. Suis-je le seul à me soucier de la cuisine ? »
J'affichai un sourire amer. Puis je portai mon regard sur Matcal, qui se tenait en retrait.
« Mat, désolé, mais pourrais-tu préparer des bentos pour eux ? »
…
Elle garda la main sur la garde de son épée sans répondre. Elle continuait de diriger son intention meurtrière vers Ganob, imperturbable.
« Doucement, doucement, ne dirige pas ton intention meurtrière sur lui. »
« Depuis tout à l'heure, cet homme nous envoie également son intention meurtrière. »
« C'est vrai, mais… comment dire… Même s'il t'envoie son intention meurtrière, je ne pense pas que tu perdrais si tu étais attaquée, Mat. »
…
« À cette distance. Quel que soit le type d'attaque qu'il lancerait… non ? »
À mes mots, Matcal laissa échapper un court rire.
« C'est exact. Cet homme ne peut pas nous battre. Cependant, -sama, vous avez vraiment un mauvais caractère. »
« Vraiment ? Je ne pense pas. Plus important, les bentos d'abord. Les serviteurs de la famille royale n'ont rien mangé. Il est inconcevable que les maîtres soient rassasiés tandis que ceux qui les servent jeûnent. Emballez les restes en bentos et distribuez-les à tout le monde. S'il n'y en a pas assez, commandez des plats supplémentaires. Cela risque d'être dur pour les cuisiniers, alors dans ce cas, versez-leur une prime spéciale. »
« … Tu es gentil, toi. Mais cette gentillesse finira par te perdre. »
Ganob parlait, mais je l'ignorai.
« Faites en sorte de leur apporter des repas encore chauds, si possible. Avant cela, il faut déjà raccompagner ces personnes au village-barrière. »
Je me tournai vers Ganob et l'interpelai calmement.
« Au fait… Qu'est-ce que Ganob-chan est venu faire ici ? »
Ganob répandit une aura maléfique tout en esquissant un sourire narquois. Il ne dit rien.
« Hé, quelqu'un, guidez ces personnes jusqu'au village-barrière. Ah, serviteurs, on vous apportera vos bentos plus tard, alors mangez-les. Désolé de vous interrompre alors que vous profitiez de la fête. Demain matin, nous vous préparerons un bon petit-déjeuner. »
Je dis cela et incitai Matcal à se lever.
« Attends. »
Ganob parla, mais je l'ignora et m'apprêtai à partir.
« Vous n'entendez pas quand on vous dit d'attendre ! »
Ganob se leva dans une rage folle. Son hurlement figea les alentours. Ses yeux s'exorbitaient, des veines gonflaient à ses tempes, qui tressaillaient convulsivement. Face à lui, Matcal prit la parole.
« Nous attendons. »
« Quoi ? »
« Nous attendions depuis tout à l'heure. Notre roi t'a demandé ce que tu venais faire ici, mais tu n'as rien répondu. Nous avons donc jugé que tu n'avais pas l'intention de discuter et avons décidé de nous retirer. C'est tout. »
« Huhuhu. Je n'aime pas les femmes comme toi, au fond. »
Ganob ricana en arborant un sourire narquois. Mais Matcal ne daigna pas lui répondre et m'invita à partir. À ce moment, Ganob parla d'une voix calme.
« Attends. Bon, d'accord, d'accord. C'est ma défaite. Je n'aurais pas cru que ça irait si loin. Quel homme détestable. Et… quelle femme détestable. »
Il dit cela et se rassoit lentement sur sa chaise. Voyant cela, Matcal et moi échangeâmes un regard. Elle hocha légèrement la tête. C'était un signe signifiant qu'on pouvait bien écouter ce qu'il avait à dire. Je m'assis à ma place d'origine, l'emmenant avec moi.
« Jusqu'où es-tu au courant ? »
Je penchai la tête, ne comprenant pas le sens de la question de Ganob.
« Ce que nous projetions de faire. »
« Ben, nous tuer. Mais le but principal, c'est de tuer Kenshin, ou de le capturer à nouveau pour l'emmener chez toi. »
« Comme je pensais. Tu sais tout. »
« Ma foi, oui. Je me disais que Ganob-chan était capable de penser ce genre de chose, de l'exécuter. Ce genre de coup, si on le fait à plusieurs, ça se sait. La base, c'est d'agir avec le minimum de monde. Et avec ton sens de l'action, faire cavalier seul a plus de chances de réussir. »
« Huhuhu, tu comprends bien. »
« C'est normal. Un homme capable de venir seul enlever Vielle… Il est naturel qu'il ait réfléchi à ce point. »
« C'est ça. Pourquoi Vielle était-elle déguisée en Kenshin ? Ce pape n'est tout de même pas Kenshin, j'imagine. »
« Exact. Sans qu'on lui demande, il est venu de son propre chef avec cet apparence. En plus, il imitait sa voix. Apparemment, la ressemblance est frappante. Personne n'a remarqué que c'était Vielle. »
« Quelle est exactement la relation entre toi et ce pape ? »
« Hum, relation… Pour faire simple, disons frère et sœur. »
« Frère et sœur ? »
« Une sœur effrontée et un frère ballotté par elle… non ? »
Je regardai : Matcal penchait la tête, l'air impassible. Je m'étais dit que c'était bien vu, mais peut-être pas… Sinon, quelle est ma relation avec Vielle ? Ça me fit réfléchir un instant.
…
Ganob afficha une expression indescriptible. Je toussotai pour me remettre et me tournai vers lui.
« Et en dernier recours, tu comptais te faire exploser pour nous emporter avec toi et plonger le monde dans le chaos… c'est ça ? »
Ganob afficha un sourire amer. Ses yeux, eux, ne riaient pas. Visiblement, j'avais touché juste. Il pense toujours des choses insensées. Vu son caractère, s'il n'a pas gain de cause, il est du genre à tout casser pour recommencer à zéro. C'est pourquoi, quand cet homme s'est approché, j'avais discrètement déployé une barrière sur lui.
La situation est ce qu'elle est, mais cet homme est très capable. Il a trompé ma détection de présence. Autrement dit, il est venu jusqu'ici sans la moindre pensée parasite, sans la once d'une intention meurtrière. Je ne sais pas s'il utilise un objet magique ou s'il a atteint cet état mental par l'entraînement, mais au premier coup d'œil, on ne pouvait pas deviner que ce vieillard était Ganob. Simplement, je l'avais trouvé éminemment suspect.
Alors que je pensais à cela, Ganob éclata d'un rire sec.
« Jusqu'à ce point… C'était donc la bonne décision que de venir moi-même. »
Je ne saisis pas ce qu'il trouvait si satisfaisant, mais Ganob affichait un air comblé.
« Ce combat… Il semble que ce soit ma défaite totale. Je souhaite négocier un cessez-le-feu. J'aimerais connaître vos conditions. »
« … Sortir une telle proposition d'emblée, quel vent te pousse ? »
« Si tu acceptes, les seigneurs se rangeront. Si le roi d'Agartha valide, Daora, Fradime, Sandanji n'auront rien à dire, et Crimiana n'aura d'autre choix que d'écouter. L'armée d'Hidêta déployée en mer n'est qu'une foule bigarrée. Beaucoup pensent qu'il vaut mieux cesser le feu au plus vite. Cela ne posera pas de problème. »
« Les conditions du cessez-le-feu… hein. »
« C'est ça. Je suis prêt à les accepter. D'abord, je veux entendre tes conditions. »
Je croisi les bras et levai les yeux au ciel…