Le silence s'abattit sur la pièce. Du fait que je m'étais présenté comme le Grand Roi Démon, tout le monde reculait. Un calme tel qu'on en entendrait presque la respiration. J'abaissai la voix, adoptant l'attitude la plus arrogante possible, et poursuivis.
« Cela faisait longtemps que je n'étais pas rentré dans mon château, et je le trouve saccagé par de misérables humains. Vous avez tué mon peuple. Ce péché, vous allez l'expier. Oui... j'exterminerai jusqu'au dernier les sujets de votre pays. Ceux qui ont envahi mon château et commis des exactions, je les ai fait massacrer par mes sbires, mais c'est encore trop doux. Hé, toi ! »
Je désignai l'homme magicien retenu prisonnier.
« Retourne au pays et transmets-leur ceci : le Grand Roi Démon va réduire votre nation en cendres. Je vous accorde un petit délai. Préparez-vous du mieux que vous pouvez, sans négliger la moindre chose. Amusez-moi, voulez-vous ? Ce serait ennuyeux de vous anéantir trop vite. Les types qui ont envahi le château n'avaient pas l'once d'une colonne vertébrale, mes subordonnés s'ennuient à mourir. Après avoir offert ces gens en sacrifice, je marcherai sur votre pays. Dépêchez-vous de partir ? Sinon, j'arriverai peut-être avant vous ? Fufufufu. »
L'homme avait complètement perdu contenance. Son visage était d'une pâleur cadavérique.
« Prends le cheval dehors. ... Allez ! »
L'homme tomba sur les fesses, puis s'enfuit en rampant, se traînait misérablement hors de la pièce.
« ... Il est parti, lui ? »
Au bout d'un moment, je demandai confirmation aux alentours. La pièce explosa de rire.
« Pourquoi avoir dit "Grand Roi Démon", mon Dieu ? J'ai eu une telle frayeur. »
« Bah, je me disais que ça pourrait déstabiliser l'armée de Lamaron. »
« Pour viser ça, c'était quand même passablement tiré par les cheveux. »
« Quoi ? C'était une bonne comédie, non ? »
« Rinos et la comédie, ça fait deux. »
« Ah bon ? Moi, je trouve qu'il a bien joué. La preuve, l'autre a filé en courant. »
« Se faire avoir par la comédie de Son Excellence le Marquis, celui qui se laisse avoir est tout aussi pitoyable. »
« Knochen, c'est cruel de dire ça. »
« Mais non, mais non, Knochen a tout à fait raison. »
Laissant les prisonniers de côté, nous étions en plein délire. Les gens de Matkal avaient l'air d'avoir vu un fantôme.
« K... Ki... Qui êtes-vous ? »
« Ah, juste un faux Grand Roi Démon. »
« Faux ? »
« Je ne suis ni Grand Roi Démon ni rien du tout. »
« Vous nous avez trompés ! C'est déloyal ! »
« Dans une guerre, il n'y a ni loyauté ni déloyauté. Et vous non plus, vous n'êtes pas en position de donner des leçons, non ? »
« Nous... »
« Inutile de dire que c'était un ordre d'en haut. Le royaume de Juka est une terre gouvernée par le Grand Roi Démon ressuscité, les humains qui y vivent sont ses sbires, donc il faut tous les exterminer. C'est vous deux, toi et ce foutu exhibitionniste, qui avez souscrit à cette idée idiote et monté l'opération. »
« ... »
« Et ce foutu exhibitionniste, il est encore plus pourri. Après avoir avalé le royaume de Juka, il s'était déjà arrangé pour recevoir une partie des terres en fief. À condition d'en faire ses vassaux, il comptait y placer des cadets de familles nobles. Pour l'Empire, ça arrangeait les affaires : ça leur permettait de caser leurs cadets et troisièmes fils qui ne mangent pas leur pain à la cour. Les intérêts de ce type et de l'Empire coïncidaient. »
« Alors, l'Empire de Lamaron... a envahi le royaume de Juka... pour distribuer des terres à des cadets de nobles... »
« Oui. L'Empire de Hideta a les mêmes soucis. »
« Quelle légèreté... »
« Ce n'est pas tout. Depuis quelques années, l'Empire de Lamaron connaît de mauvaises récoltes. À ce rythme, la famine éclate. Avant ça, il leur fallait des terres fertiles. Ils ont jeté leur dévolu sur le royaume de Juka. S'ils l'annexent, plus de souci de nourriture pour un moment. Mais comme une rébellion des gens de Juka serait embêtante, ils ont délibérément choisi une politique d'occupation brutale pour étouffer dans l'œuf toute velléité de révolte. »
« La pire des politiques d'occupation. »
« Oui. Comme ils ne pensent qu'à l'immédiat, ils pondent des plans aussi stupides. Et vous, si je n'étais pas venu, comment comptiez-vous maintenir ce pays ? Vous êtes du genre à penser que la nourriture finirait bien par arriver du pays d'origine. Trop naïfs. Avec les armées de Hideta et de Lamaron qui se font face à la frontière, vous croyez vraiment que des vivres parviendront jusqu'ici ? »
« Notre Empire va pulvériser Hideta ! Les vivres arriveront sous peu ! »
« Pour des gens qui vont pulvériser l'ennemi, les deux armées ont l'air bien immobiles, non ? »
« Si la nouvelle de la résurrection du Grand Roi Démon, et de l'anéantissement de 3000 hommes d'élite de Lamaron, leur parvenait... il y a fort à parier que l'armée serait secouée. »
« J'aimerais bien, mais prions pour qu'ils ne soient pas aussi minables que ça. »
« Non, ce ne sera pas si simple. La capitale de Juka a été occupée en à peine dix jours. Une unité d'élite capable de prendre une capitale en si peu de temps, et qui plus est 3000 soldats, anéantis en une seule nuit... Forcément, de l'autre côté, ils vont paniquer. »
« Bah, m'en fiche. S'ils paniquent, Lamaron perd. S'ils gardent leur calme, ils réfléchiront à la suite. C'est tout. »
Je passai les prisonniers en revue. Tous avaient le visage blême.
« Les femmes sont des prisonnières précieuses, on les traitera avec respect. Rassurez-vous. Nous ne sommes pas des bêtes comme vous. Votre sécurité est garantie. Restez tranquilles ici en attendant. »
Et je tournai les yeux vers Reilic, à mes côtés.
« Toi, t'as droit à un châtiment costaud. T'en fais pas, tu vas voir. »
Je ricannai. Le type à poil venait de pisser dans son froc de trouille.
Comme le soir approchait, je confiai les prisonniers à Knochen et nous nous mîmes à préparer la distribution de repas. Le dîner fut un franc succès. Le curry qu'on avait préparé fut si bien accueilli par les habitants de la capitale qu'on eut du mal à en garder pour le repas de Knochen et des siens. La bonne cuisine apaise les cœurs, semble-t-il : des sourires réapparurent sur les visages.
Puisqu'il n'y avait que du curry, n'importe qui pouvait s'en charger. Nous fûmes donc libérés bien vite. Je raccompagnai tout le monde au manoir en leur disant de se reposer tôt pour demain. D'après ce qu'on dit, une grosse livraison de vivres et de produits de la mer doit arriver de Kurumufar.
Il ne restait plus que nous trois : Riko, Mei et moi. Je prépara un autre cercle de transfert, nous y montâmes à trois. Nous atterîmes à la porte sud de la capitale.
En contournant le tas de cadavres sur la place pour ne pas le leur montrer, nous prîmes direction est. Ce coin avait été laissé à l'abandon pendant un bon moment, apparemment. Presque tous les manoirs avaient des allures de maisons hantées. Même Riko et Mei en eurent peur. Nous avançâmes en nous tenant par la main tous les trois.
Nous atteignîmes bientôt notre destination.
« ... C'est un grand arbre, n'est-ce pas ? »
« C'est fait pour en avoir l'air. Je vais lever le sortilège maintenant. »
« ... C'est un manoir ? »
« Oui. C'est la maison où j'ai passé mes années d'esclave. Autrement dit, le manoir des Batham. »
« C'était ici... »
Je tenais absolument à montrer à Riko et Mei la maison où j'ai grandi. Je pensais qu'en la voyant, elles comprendraient quelle genre de gens étaient les Batham. Je pris leurs mains et entrai dans le manoir. Le crépuscule avançant, j'illuminai l'intérieur d'un sort de lumière. Seuls la salle à manger et la cuisine subsistaient, mais tout était préservé tel quel, dans un état impeccable. Que c'est nostalgique... En regardant, les souvenirs de l'époque reviennent avec une netteté frappante.
Dame Elza qui prend son repas avec élégance. Eril qui engloutit plat sur plat à une telle vitesse que mon service ne suit pas. Maître Falco qui descend sa bouteille en vantant ses conquêtes d'antan. Les servantes... Les fêtes fastueuses organisées ici... J'avais des inquiétudes, mais pas le temps de les ressentir, tant ces jours étaient denses. Tout cela défile comme un lanterne magique.
« Bienvenue au retour. »
Une voix似て、ふとそんな声が聞こえた気がした。Cette voix, c'est Dame Elza. Je me mis à genou sans réfléchir, la main sur la poitrine.
« Maître, Dame Elza. J'ai longtemps laissé la maison vide. Rinos... je suis... de retour. »
Les larmes jaillirent, impossibles à retenir. Une main se posa doucement sur mon épaule. Riko et Mei. Je saisis machinalement leurs mains. Douces, légèrement chaudes.
Riko sourit, plia le genou, joignit les mains devant la poitrine et baissa la tête. Dans une pose comme pour prier, elle murmura tout bas :
« Je suis Rikoretto, l'épouse de Rinos. Je suis encore bien imparfaite, mais je vous en prie, veillez sur moi. »
La voyant faire, Mei adopta la même posture.
« De même, je suis Meiriasu, son épouse. J'ai encore bien des manques, mais je vous saurais gré de me guider. »
« Merci, Riko, Mei. »
Elles avaient le sourire d'une déesse. Une déesse était là, devant moi.
Je sortis du manoir avec elles deux, et remis le sortilège en place. En me retournant vers la maison, le ciel offrait une magnifique pleine lune.
« C'est beau... »
« Vraiment, Riko-sama. »
« Riko, Mei... vous êtes vraiment belles... »
Je serrai fort contre moi mes deux déesses baignées de clair de lune.
Cinq jours plus tard, un messager atteignit le camp de l'armée de Lamaron postée près de la frontière de l'Empire de Hideta. Cheveux en bataille, joues creusées, cernes profonds sous les yeux : on voyait au premier coup d'œil qu'il avait couru sans dormir ni se reposer. Et il tremblait de tout son corps, comme terrifié par quelque chose.
« R... Rapport... Au général... Rapport ! »
« Qu'est-ce qui se passe ! »
« Le Grand Roi Démon... résurrection... Matkar... anéanti. L'Empire... Grand Roi Démon... attaque. »
Là-dessus, l'homme s'affaissa, la tête basse. Ce rapport fut classé secret par les hautes sphères, frappé d'un silence absolu, mais il va sans dire qu'il sema une agitation violente dans les hautes sphères de l'armée impériale de Lamaron. Plus tard, ce rapport allait produire pour l'Empire de Lamaron un résultat que personne n'avait prévu... mais c'est une autre histoire.