Deux chevaliers s'approchèrent de Matcal, qui chevauchait en silence.
« L'ennemi ne montre aucune intention de sortir. Que faisons-nous ? »
C'était Holme qui avait pris la parole. Matcal se contenta de fixer le château d'Alle sans répondre. Aussitôt, l'autre chevalier, Lars, poursuivit.
« Ne ferions-nous pas une pause, seigneur Matcal ? »
À cette voix, Matcal laissa échapper un rire étouffé.
« Alle est là, sous nos yeux. S'il faut se reposer, nous le ferons une fois à l'intérieur. »
« Certes, mais si nous restons ainsi... »
« S'ils ne sortent pas, tant mieux. Cela veut dire qu'ils ont pris leurs propres contre-mesures. »
Son expression ne changea pas, pourtant Matcal semblait s'amuser. Holme et Lars se regardèrent.
Leur plan consistait à attirer l'ennemi dans la plaine pour l'anéantir d'un coup. L'adversaire comptait sans doute sur son nombre pour les submerger. En les poursuivant, il serait obligé d'avancer en bon ordre. C'est là que naîtrait la faille. En faisant volte-face pour les frapper de plein fouet, ils pourraient repousser l'ennemi même avec peu d'hommes.
Mais, quelque temps qu'ils attendissent, l'ennemi ne quittait pas le château. En les écoutant, Matcal se demandait si leur stratagème n'avait pas été percé. À en juger par la mine de ce roi, vu précédemment, il avait l'air de celui qui mène ses troupes au gré de ses émotions, et la réalité confirmait cette impression.
... La bataille d'avant l'a peut-être rudement échaudé, après tout.
Tout en marmonnant cela, Matcal pensait à la suite. Si l'ennemi refusait de sortir, la probabilité devenait extrême qu'ils adoptent la stratégie du nombre pour envelopper Alle. Ce serait alors un siège, mais Matcal n'avait nulle intention de prolonger l'affaire. Il attirerait l'ennemi le plus loin possible, puis frapperait le corps principal d'un seul coup pour l'anéantir. En d'autres termes, cette guerre prendrait fin dès qu'ils auraient la tête du roi Deusroada. Reste à savoir comment s'emparer de ce crâne. C'était la seule chose qui méritait réflexion.
« Seigneur Matcal. »
De nouveau interpellé par Holme, il revint à lui. Quand il s'en aperçut, la porte du château d'Alle était en vue.
Cette forteresse avait vu ses défenses renforcées par rapport à avant ; devant le double fossé creusé par s'élevait maintenant une haute muraille qui masquait l'ensemble des fossés vu de l'extérieur. En la contemplant, Matcal s'étonnait qu'ils aient pu ériger un tel ouvrage en si peu de temps. Eux aussi connaissaient sur le bout des doigts la valeur de cette terre d'Alle, et, plus encore, celle de ce château qui la protège. Jusqu'ici, Deusroada n'avait pas dirigé ses soldats vers ce lieu parce que les chanceliers et ceux qui géraient la politique avaient reconnu la solidité de cette place. S'ils décidaient de l'attaquer, ils ne devaient pas traîner. Il fallait profiter de la nuit pour la percer d'une seule traite.
Si Matcal avait été l'attaquant, il aurait constitué une troupe d'élite pour fondre sur le château sous couvert des ténèbres. D'autres options existaient, mais il considérait que le pire coup consistait à s'enliser dans un siège en perdant un temps précieux.
« Seigneur Matcal, nous entrons dans la ville. »
Holme dit cela et fit avancer sa monture. Devant la porte, il déclina son nom et annonça l'arrivée des renforts d'Agartha. La porte s'ouvrit aussitôt, et c'est rien moins que la princesse Filet elle-même qui vint les accueillir.
« Holme, vous êtes en retard ! Oh, seigneur Matcal aussi ! Bienvenue après un si long voyage. Nous vous souhaitons la bienvenue ! »
Elle sourit en disant cela. Matcal s'inclina net vers elle et mit pied à terre juste devant elle.
« Je vous en prie, laissez-moi vous guider. »
La princesse Filet s'écria ainsi et se mit en marche. Matcal et les cinq mille hommes d'Agartha la suivirent.
***
Le rapport de l'entrée des troupes d'Agartha dans Alle parvint immédiatement au roi Blay. Il ordonna de lever l'interdiction de sortie qu'il avait promulguée, et enjoignit aux soldats qui montaient la garde de se reposer également.
Sa fille Nicia, sans rien dire, affichait un mécontentement flagrant sur son visage. Blay la vit du coin de l'œil, tout en se demandant quand les renforts arriveraient. Il donna l'ordre de les presser de marcher vers ici.
Sur le bureau devant lui était étalée une carte d'Alle, faite préparer par ses vassaux. L'intérieur du château n'était pas confirmé, c'était une carte de fortune. Pourtant, même avec cela, on pouvait imaginer la situation autour d'Alle.
« Puisque les renforts sont arrivés, nous sortons immédiatement du château pour marcher sur Alle. Ceux qui progressent par la mer continueront vers l'est pour gagner Alle, et je leur ordonne de se déployer aux côtés nord et est. Ainsi, en bouclant les quatre points cardinaux, Alle tombera tout seul, sans qu'on ait à lever le petit doigt. »
Blay dit cela en portant son regard sur les officiers rassemblés. Ce plan était déjà arrêté ; il ne faisait qu'en demander la confirmation finale.
« Le problème principal, c'est... »
Ici, Blay haussa le ton. On sentait l'atmosphère se tendre.
« Ce sont les renforts du pays de Nelfhu. Si nous laissons la marine de Nelfhu agir librement, ils feront entrer du ravitaillement dans Alle. Pour mener ce siège à notre avantage et efficacement, il est capital d'empêcher la marine de Nelfhu de bouger à sa guise. Par conséquent, cette guerre aura pour premier acte une bataille navale. La mesure dans laquelle nous pourrons battre cette marine décidera de l'issue des combats à venir. J'ai ouï dire que notre marine est prête. Il va de soi qu'il faut la faire avancer en éclaireuse, mais si ses mouvements sont mauvais, il faudra la harceler d'encouragements, et si elle ne bouge toujours pas, il faudra être prêt à l'attaquer par l'arrière. »
Blay dit cela et porta à nouveau son regard sur ses officiers.
« Nicia. Toi, tu dois comprendre. En encerclant l'ennemi de la sorte et en lui coupant la nourriture, nous pouvons mettre la main sur Alle sans perdre un seul homme. Se battre sans raison n'est pas tout. Bien sûr, quand l'ennemi sortira du château, il te faudra te battre aussi. Pour t'y préparer, ne néglige pas l'entraînement à l'épée. »
Aux paroles de son père, Nicia baissa la tête à contrecœur.
« Selon les éclaireurs, ce dernier mois, aucun navire n'a accosté à Alle en provenance de Nelfhu. De plus, le port de Nelfhu n'accueille pas de gros bâtiments, et il n'y a pas de signe qu'on y charge du ravitaillement. En d'autres termes, l'ennemi est dans la situation où il doit nous affronter avec ses seules réserves actuelles. Sur ces entrefaites, ils ont pris à leur charge les cinq mille hommes d'Agartha. Agartha a dû apporter son propre ravitaillement, mais pas en quantité suffisante. Sous nos yeux, ils ont changé de route. Il n'y avait pas de chariots chargés de vivres. Cela signifie qu'ils n'ont que la nourriture qu'ils portent. Autrement dit, du fait d'avoir pris en charge l'armée d'Agartha, la consommation des vivres d'Alle va s'accélérer. »
Aux mots de Blay, des exclamations d'admiration s'élevèrent parmi les officiers.
« Par conséquent, le point crucial de cette opération est d'empêcher l'entrée du ravitaillement en provenance de Nelfhu. Augmentez les éclaireurs sur le littoral. Préparez plus du double des effectifs habituels. Renforcez aussi les liaisons avec les espions envoyés dans le pays de Nelfhu. Dites-leur de ne rien laisser passer, le moindre geste. Qu'ils préviennent immédiatement au moindre mouvement. »
Aux ordres de Blay, les officiers s'inclinèrent vivement. À cet instant, un messager accourut chez Blay.
« Je rapporte ! À l'instant, des foules de civils affluent des villages autour d'Alle vers le château. On y voit aussi de nombreux gros chariots. À en juger par l'apparence, ils transportent le ravitaillement stocké dans les villages jusqu'au château ! »
« Qu-Quoi !? »
Blay se leva d'un bond.